Psychanalyse et politique, le blog

Articles du 19 novembre 2009

jeudi 19 novembre 2009

Portrait de l'artiste en épouse et mère - Christiane Terrisse

 

 Christiane Terrisse, psychanalyste, membre ECF
J’avais entendu parler par les propriétaires de la galerie Pièce Unique du monogramme LB*, brodé sur un grand drap de lin déniché dans une brocante et offert à Louise Bourgeois. Je savais qu’elle inscrivait sur cette toile une œuvre à sa démesure, visible à l’automne à Paris.
L’intitulé « Self-portrait 2009 » évoquait pour moi le vieux Rembrandt en clair - obscur, les derniers Picasso quasi cadavériques ou encore les 11 planches anatomiques d’« Extrême tension » proposées par LB en 2007.
Mais l’attente impatiente d’une surprise expose au « ce n’est pas ça ! ».
Déception devant ce mur quasiment monochrome, face à cette horloge enfantine, sa grande et sa petite aiguille,  ses heures sagement alignées. Où sont passées l’ironie, la férocité, le baroquisme, l’audace de l’artiste, son anti-conformisme ? La ronde des 24 vignettes à la pointe sèche sur tissu illustre, pas à pas, le parcours d’une vie  depuis « 1911 », année de sa naissance, indiquée par les aiguilles d’un drôle de cadran qui, en fait, ne cadre pas. Elle nous propose en 24 épisodes l’autobiographie d’une femme pourvue d’un mari et d’enfants et convoque des dessins d’archive, principalement celles sélectionnées pour l’exposition La famille en 2006 à la Kunsthalle de Cologne. Cette rétrospective évoque La Boîte-en-valise publiée en 1941 par M Duchamp, sélection représentative de ses œuvres miniaturisées.
Pour chaque gravure l’artiste propose une légende laconique : fillette, désir, Robert, Louise et Robert, Michel, enceinte, naissanceet l’on reconnaît son graphisme épuré, sans aucune complaisance esthétique : érection, déformation de la grossesse, écartèlement de l’accouchement, nouveau né chu dans le monde apparaissent en gros plan d’un réalisme sans fard. Une main négative figure le mariage. Janus présente la division du sujet hystérique. Louise s’incarne, par deux fois en longs cheveux dressés puis coiffure lisse et collier de perles, en effigie de la femme rangée, sage image qu’elle entend nous transmettre  à la fin d’une vie vouée à être « The Runaway Girl ». De son œuvre ne subsistent que la profusion mamellaire de la mère, l’arc de l’hystérie masculine, l’art topiaire de la coupure et enfin l’araignée maternelle qui clos la série.
Cette énumération appliquée est surmontée de trois gravures en liminaire, deux profils encadrant une des vingt images exposées au final de la rétrospective de 2008, gouache rouge représentant un couple: l’homme en érection étreint une femme-fleur, enceinte d’un fœtus prêt à naître, visible en transparence. « Le rouge est la couleur du sang. Le rouge est la couleur de l’insistance ».
En 2002 elle sous titrait déjà le dessin d’une horloge « réparation, restauration ».
En 2009 elle signe cet autoportrait du seul monogramme brodé LB, initiales de son père, épitaphe liminaire pour ce drap linceul minimaliste.
« Il faut du temps pour se faire à l’être », disait son contemporain J. Lacan. Louise nous indique que l’être débarrassé de ses efflorescences imaginaires se réduit, en sa plus simple expression, au réel de son inscription symbolique.
 
* Louise Bourgeois est une référence majeure de l’art moderne et contemporain. Elle présente sa dernière oeuvre à la galerie Pièce Unique, dernier trimestre 2009
Tags associés à cet article: imaginaire, inscription symbolique, réel, sujet hystérique

---