mercredi 25 novembre 2009
La grande affaire d'une vie
Damien Guyonnet, psychologue clinicien
Les mémoires de Claude Lanzmann, parues sous le titre Le Lièvre de Patagonie*, ne peuvent laisser aucun lecteur insensible ; mieux, elles bouleversent. C’est un homme de 84 ans ayant traversé une partie du siècle dernier qui nous livre, dans une très belle écriture, et à travers un souci constant du Bien-dire – il ne se ménage d’ailleurs pas, confrontant toujours son courage ou sa lâcheté à l’épreuve des faits - ce que fut la grande affaire de sa vie, « les modes d’administration de la mort ». Cette mort, avec laquelle il a lui-même flirté plus souvent qu’à son tour, lorsqu’elle est infligée par un être humain à un autre, constitue pour lui un point d’horreur, en quelque sorte de fascination, qu’il ne peut taire. Mais alors comment le dire, et surtout le représenter, pour ne pas se contenter de fermer les yeux et oublier. Telle fut l’obsession, ou plutôt la cause du désir de Lanzmann.
Pour rendre compte de ce point d’impossible, il y a la peinture bien sûr. Ainsi est évoqué le tableau de Goya, Fusilamientos del 3 de mayo, représentant des exécuteurs de la Grande Armée vus uniquement de dos par le spectateur et faisant face aux futurs exécutés qu’ils ne regardent même pas. C’est un massacre à la chaîne car d’autres attendent leur tour, se cachant les yeux pour ne pas voir. Le point le plus lumineux du tableau se concentre sur ce futur condamné à la chemise si éclatante dont le regard fait face aux massacrants : « (…) l’homme en blanc regarde, lui, de tous ces yeux sa mort imminente. » commente Lanzmann. Ainsi Goya montre à voir quelque chose d’indicible car « (…) comment dire les yeux fous exorbités sous le charbon des sourcils (…) » ?
Lanzmann se souvient aussi et surtout de ces images atroces de mises à mort d’otages perpétrés sous la loi islamique en Irak ou Afghanistan. Il se souvient du regard de cet homme, « (…) perdu et vide, comme s’il était déjà hors de la vie (…) », qui regarde la caméra, c'est-à-dire le spectateur : « Nous verrons ainsi à plusieurs reprises pendant l’opération les yeux de l’égorgé rouler follement dans leurs orbites. » Ce dernier sera scié, égorgé, comme un animal : « Lorsque la tête enfin se détache du corps et que la main du scieur masqué signe démonstrativement son travail en la déposant, face à nous, sur le tronc étêté, une ultime révulsion des yeux marque que tout est terminé, à notre inavouable soulagement. » Quelque chose d’obscène passe ici à l’image.
Il n’en est rien pour cet événement unique et incomparable que fut l’extermination des juifs. Nous n’avons aucune image de l’intérieur, pas d’images de la mort dans les chambres à gaz. Mais il y a Shoah : « Mon film devait relever, dit-il, le défi ultime : remplacer les images inexistantes de la mort dans les chambres à gaz. » Plus qu’un témoignage, ce film découle pour son réalisateur d’une nécessité ; et qu’il ait pu l’achever relève d’une véritable position éthique : vouloir ce que l’on désire en ne cédant sur rien. Nulle compromission et nul compromis. Il s’agit alors de faire advenir une vérité et Lanzmann de conclure : « Parce que Shoah ne transige jamais avec la vérité, il est en un sens la transgression même. »
L’objet et le sujet de Shoah est donc la mort et non la survie. Et cela ne peut se faire qu’en se situant au bord du réel : « J’étais obsédé,dit-il, par les derniers moments des condamnés ou, ce qui pour la plupart a été la même chose, par les premiers moments de l’arrivée dans un camp de la mort (…) ». Ainsi, lorsqu’il filme Treblinka, et l’arrivée des wagons sur la rampe du camp, cherche-t-il à « (…) habiter le regard de ceux qui allaient mourir. » Toujours ce regard associé à la mort.
Mais l’autre affaire de sa vie fut sans aucun doute l’amour, nous évoquant alors cette longue relation quasi maritale avec Simone de Beauvoir, dit le Castor ; ou d’autres amours encore, comme celui avec la grande actrice de théâtre Judith Magre. Mais retenons ici la rencontre avec Kim Kum-sun en Corée du nord. Infirmière de son état, vêtue du costume traditionnel, elle venait lui administrer quotidiennement dans la fesse une dose de vitamines. Ils ne se parlent pas. Ils ne se regardent pas. Et comment le pourraient-ils puisque les gardes locaux sont constamment présents. Seulement, le 7ème et dernier jour, elle arrive seule, habillée à l’européenne, « (…) d’une insolente et insolite beauté. » Cette fois-ci ils se regardent. Ils s’embrassent avidement et férocement. Mais le temps presse, on ne va pas les laisser seuls. Un rendez-vous est fixé, une rencontre a lieu, mais impossible d’échapper à la surveillance dans ce pays sous dictature. Leur amour est donc impossible. Tout juste pourra-t-elle offrir à son regard « (…) deux seins hauts, bruns, fermes, et sous le gauche, une terrible et profonde entaille calcinée qui balafrait son torse, prononçant à la coréenne un seul mot universel : napalm. » Et Lanzmann de confesser : « Pétrifié, bouleversé, condamné à l’immobilité par la situation, je lui vouai soudain un amour fou, comme de chevalerie, prêt à tout pour prendre sur moi ses souffrances passées et conquérir le saint Graal. » Ils se reverront le lendemain, toujours dans l’urgence, ayant juste le temps d’échanger un deuxième et dernier baiser.
On l’aura compris, Lanzmann, à travers ces mémoires, nous proclame d’abord son amour de la vie. La mort n’en est finalement qu’une composante, un maillon, fût-il essentiel.
*Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, Paris, Gallimard, 2009
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par [Dario Morales ]
à 05:25
samedi 21 novembre 2009
Les deux expositions de Roni Horn - Michel Neycensas
Michel Neycensas, psychanalyste, membre ECF
Deux expositions, en effet, présentaient, cet été, le travail de la plasticienne américaine, l'une à la galerie Lambert d'Avignon, l'autre aux Rencontres d'Arles.
Roni Horn est née en 1955 à New-York ; ses parents, juifs new yorkais, ont déjà eu un fils et une fille et donnent un prénom de garçon, « Roni », à leur troisième enfant. Cet élément de sa biographie infantile marquera son oeuvre et la question de l'identité, homme ou femme, homme et femme, ni homme, ni femme - traverse sa production.
Deux photographies de chouettes, identiques, blanches et immobiles, sont placées côte à côte au dessus de deux couvertures de survie placées l'une sur l'autre. Dans l'interstice qui les sépare, le reflet de l'or sur lui même crée un effet de flamboiement, d'irradiance rouge. Titre: Paired of gold mats , oeuvre en hommage à deux de ses amis décédés du sida.
Deux portraits identiques de Roni Horn enfant, soulignant son style androgyne, sont placés prés de deux chouettes, identiques aux précédentes regardent le spectateur. Au sol une sculpture d'allure sphérique, « hommage à l'androgynie, possibilité pour une chose de contenir des identités multiples », titre de l'oeuvre: Chouette morte .
Deux panneaux constitués chacun de 48 clichés de sa nièce adolescente sont exposés en regard l'un de l'autre; chacun des portraits se retrouve sur le panneau du mur opposé mais avec un léger décalage par rapport au précédent, décalage lié à l'intervalle d'espace et de temps entre les prises de vue. Ce choix accentue l'impression conduisant « celui qui regarde à être observé par ce qu'il voit ». Titre de l'installation: C'est toi, c'est moi .
Donc le double et ses discrètes variations, ses imperceptibles déplacements créent une atmosphère d'étrangeté, d'ambiguïté conduisant le spectateur à « être cerné par le regard qui le fixe ». Ici rien de spectaculaire ni de provocateur, il s'agit d' un dispositif qui subvertit les limites, induisant un subtil effet de division. « J'ai découvert assez tôt qu'un seul objet ne pouvait me procurer le genre de relation qu'il importait d'avoir avec le spectateur. Car la singularité de l'objet tend davantage à le séparer de celui qui regarde... L'idée était donc de créer un espace où le spectateur habiterait l'oeuvre, ou du moins en ferait partie. J'en suis donc venue à cette idée d'objets en paire accroissant la possibilité d'une relation. Le visiteur va d'une pièce à l'autre, il trouve un objet seul dans la première, et dans la seconde une expérience familière (...) Puisqu'elle est double, la paire refuse la possibilité d'être vécue comme une chose en soi. Le simple état de forme double inclut l'intervalle entre deux éléments ».
On ne saurait mieux dire en quoi la scène de Roni Horn consiste à situer le spectateur dans l'intervalle, lieu d'une mise en tension entre le sujet et l'objet, entre la division et l'effacement du sujet qui dans le même temps se fait regard. La création de cet intervalle étant le lieu même d'où l'artiste s'expose.
Ce dispositif est précisément celui qu'installe Roni Horn aux Rencontres photographiques d'Arles où elle propose une série d'autoportraits présentés deux par deux. Elle se présente sous le semblant « homme » et sous le semblant « femme ». Dans le même temps elle interroge le lien existant entre nomination et choix du sexe en redoublant son nom propre pour en faire le titre de l'exposition: Roni Horn aka Roni Horn , l'abréviation aka ( also know as ) pouvant se traduire en français par alias.
A l'envers de ces dispositifs Roni Horn travaille le dessin depuis de longues années. A partir de dessins préalables, elle effectue un travail de découpe, d' assemblage, de collage, s'apparentant à la marqueterie. Une forme nouvelle nait, issue de l'agencement et de la composition de multiples éléments, forme évoquant certaines oeuvres de l'art Minimal ( Donald Judd fut l'un des premiers à s'intéresser à son travail ). Ici la sollicitation du spectateur est différente, soit il reste extérieur devant un travail dont le résultat est plutôt aride, soit il tente de recomposer pour lui même les différentes étapes conduisant au résultat final. Pour Roni Horn, cette pratique est « comme un exercice quotidien de respiration dans son travail, elle en est le point commun, sculptures et installations photographiques étant largement conceptuelles ». Ici le spectateur n'est plus dans l'intervalle, l'intervalle est devenu le lieu de la création.
*Les citations de Roni Horn sont extraites du livret écrit par Eric Mézil, directeur de la Collection Lambert et commissaire de l'exposition. Un ouvrage intitulé Roni Horn vient de paraître aux Editions Phébus.
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par [Dario Morales ]
à 08:30
jeudi 19 novembre 2009
Portrait de l'artiste en épouse et mère - Christiane Terrisse
Christiane Terrisse, psychanalyste, membre ECF
J’avais entendu parler par les propriétaires de la galerie Pièce Unique du monogramme LB*, brodé sur un grand drap de lin déniché dans une brocante et offert à Louise Bourgeois. Je savais qu’elle inscrivait sur cette toile une œuvre à sa démesure, visible à l’automne à Paris.
L’intitulé « Self-portrait 2009 » évoquait pour moi le vieux Rembrandt en clair - obscur, les derniers Picasso quasi cadavériques ou encore les 11 planches anatomiques d’« Extrême tension » proposées par LB en 2007.
Mais l’attente impatiente d’une surprise expose au « ce n’est pas ça ! ».
Déception devant ce mur quasiment monochrome, face à cette horloge enfantine, sa grande et sa petite aiguille, ses heures sagement alignées. Où sont passées l’ironie, la férocité, le baroquisme, l’audace de l’artiste, son anti-conformisme ? La ronde des 24 vignettes à la pointe sèche sur tissu illustre, pas à pas, le parcours d’une vie depuis « 1911 », année de sa naissance, indiquée par les aiguilles d’un drôle de cadran qui, en fait, ne cadre pas. Elle nous propose en 24 épisodes l’autobiographie d’une femme pourvue d’un mari et d’enfants et convoque des dessins d’archive, principalement celles sélectionnées pour l’exposition La famille en 2006 à la Kunsthalle de Cologne. Cette rétrospective évoque La Boîte-en-valise publiée en 1941 par M Duchamp, sélection représentative de ses œuvres miniaturisées.
Pour chaque gravure l’artiste propose une légende laconique : fillette, désir, Robert, Louise et Robert, Michel, enceinte, naissanceet l’on reconnaît son graphisme épuré, sans aucune complaisance esthétique : érection, déformation de la grossesse, écartèlement de l’accouchement, nouveau né chu dans le monde apparaissent en gros plan d’un réalisme sans fard. Une main négative figure le mariage. Janus présente la division du sujet hystérique. Louise s’incarne, par deux fois en longs cheveux dressés puis coiffure lisse et collier de perles, en effigie de la femme rangée, sage image qu’elle entend nous transmettre à la fin d’une vie vouée à être « The Runaway Girl ». De son œuvre ne subsistent que la profusion mamellaire de la mère, l’arc de l’hystérie masculine, l’art topiaire de la coupure et enfin l’araignée maternelle qui clos la série.
Cette énumération appliquée est surmontée de trois gravures en liminaire, deux profils encadrant une des vingt images exposées au final de la rétrospective de 2008, gouache rouge représentant un couple: l’homme en érection étreint une femme-fleur, enceinte d’un fœtus prêt à naître, visible en transparence. « Le rouge est la couleur du sang. Le rouge est la couleur de l’insistance ».
En 2002 elle sous titrait déjà le dessin d’une horloge « réparation, restauration ».
En 2009 elle signe cet autoportrait du seul monogramme brodé LB, initiales de son père, épitaphe liminaire pour ce drap linceul minimaliste.
« Il faut du temps pour se faire à l’être », disait son contemporain J. Lacan. Louise nous indique que l’être débarrassé de ses efflorescences imaginaires se réduit, en sa plus simple expression, au réel de son inscription symbolique.
* Louise Bourgeois est une référence majeure de l’art moderne et contemporain. Elle présente sa dernière oeuvre à la galerie Pièce Unique, dernier trimestre 2009
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par [Dario Morales ]
à 12:17
samedi 14 novembre 2009
La clé du bien-être : un bain de Jouvence
Monique Amirault, psychanalyste, membre ECF
Les psychanalystes, on le sait, travaillent beaucoup et voyagent souvent (cure, contrôle, cartels, interventions auprès des collègues d’autres villes, régions ou pays, etc). Ils sont des habitués des halls de gare où ils se procurent parfois un quotidien ou un magazine dans ces points de presse qui se révèlent, si l’on y prête attention, être de véritables vitrines sur le monde.
On y trouve depuis quelque temps une collection éditée par les éditions Jouvence, dont le siège social est en Suisse et qui se font depuis 1989, « les éditeurs du bien-être ». Sous la forme de petits cahiers, voire de cahiers d’exercices, chacun est invité à devenir « l’acteur de son bien-être » par une pratique très simple de « sport cérébral du bien-être ». Ces cahiers ont l’aspect délicatement suranné des cahiers d’écoliers d’antan, ceux immortalisés par les photos de Doisneau, et sur les feuilles quadrillées, alternent maximes, encouragements, conseils et exercices sur papier doucement rugueux – recyclable, probablement – dans une calligraphie qui évoque celle des antiques maîtresses d’école. Dessins, schémas, tableaux, d’un simplisme inégalé, facilitent au lecteur la compréhension des consignes et la réalisation des exercices. Dans sa forme, le cahier d’un enfant fréquentant une classe de CP ou de CE1 pourrait en être le modèle.
Celui qui s’offrait à moi, ce jour-là, portait comme titre « petit cahier d’exercices d’estime de soi » : « Quelques définitions brèves pour y voir clair » – accompagnées du dessin d’une femme devant son miroir et serrant la main à son image, un questionnaire à choix multiples pour évaluer le niveau d’estime que vous avez de vous-même et, déjà, pour vous « délasser », un labyrinthe à parcourir avec la pointe d’un crayon. Suit « comment construire l’estime de soi », des exercices d’auto-diagnostic de vos « positions de vie » et des exercices d’auto conditionnement, le tout complété de bonnes résolutions à découper pour chaque jour. La suite est au diapason.
Nous savons les difficultés, voire les impasses que rencontre actuellement la commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social dans sa recherche des mesures les plus pertinentes, au-delà du PIB, pour évaluer, entre autres paramètres, le bien-être social. Autrement dit, de quoi est fait le bonheur d’un peuple ? (voir sur France 3 « Ce soir ou jamais à laquelle participait il y a quelques semaines, J-A Miller), cette impasse ne fait que grandir quant il s’agit, avec le concept de BNB (bonheur national brut), né au Bhoutan dans les années 1970, d’espérer trouver un indice destiné à mesurer autrement le progrès social.
Même si on ne peut nier qu’être jeune, riche et bien portant est un facteur de bonheur comme l’ont démontré d’éminentes recherches, l’impossible à définir et à collectiviser le bonheur trouve son corollaire dans ce qu’Eric Laurent propose comme la nécessité d’une conversation permanente autour de cet impossible.
Au niveau collectif du politique comme au niveau singulier du bien-être de chacun, ni le PIB, ni le BIB pour les premiers, pas plus que les petits cahiers d’exercices qui font le succès des éditions Jouvence pour le second, ne rendront compte du bien-être de ces parlêtres ratés que nous sommes, affectés de l’inconscient. A cette fêlure peu naturelle découverte par Freud et formulée par Lacan dans l’aphorisme « Il n’y a pas de rapport sexuel », répond chez chacun ce qu’il y a de plus intime et ne se collectivise ni ne s’éduque. Mais ce plus intime peut se positiver en une satisfaction, en un goût de la vie, en un art, qui ne vaut que pour un. Ce « il n’y a pas de rapport sexuel » condense ce qu’il en est du savoir du psychanalyste, celui appris dans sa cure, à ses frais, au frais de son symptôme. Il ouvre à un savoir troué qui inclut l’inconscient et à un savoir faire avec les semblants pour border le réel.
Les éditions Jouvence prospèrent, infantilisant, abêtissant, au point d’en être comique, les « grandes personnes », ces grandes personnes qu’il n’y a plus. C’était en tous cas l’avis de ce religieux dont Malraux rapporte le propos, cité par Lacan : « J’en viens à croire, voyez-vous, en ce déclin de ma vie, qu’il n’y a pas de grandes personnes ». Mais y-a-t-il encore des enfants ? Les enfants sont-ils un espoir d’invention, de nouveau, lorsqu’on les anticipe comme délinquants, troublés, hyperactifs, handicapés, lorsqu’on les appréhende comme individus à contrôler à rééduquer, à formater ?
S’il n’y a plus de grandes personnes, il n’y a plus, non plus, d’enfants. Et les éditions Jouvence prospèrent. A l’opposé, de petites maisons d’édition peinent à se maintenir, telles les bien nommées Où sont les enfants ?, aux travaux soignés et inventifs, qui annoncent ainsi leur ligne éditoriale : Les enfants regardent le monde. Donnons-leur des livres qui ne baissent pas les yeux.
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par [Dario Morales ]
à 03:02
mercredi 11 novembre 2009
Abords de la toxicomanie et de l'alcoolisme - Jean-Marc Josson
Jean-Marc Josson, psychanalyste, membre ECF
Une rencontre récente me permet de saisir ce qui sépare radicalement deux abords de la toxicomanie et de l’alcoolisme.
J’ai rencontré un chercheur d’une grande université belge. Il souhaitait m’interroger sur l’Unité d’Hébergement de Crise du Centre médical Enaden, dont je suis le responsable, dans le cadre d’une recherche nationale sur les centres spécialisés pour les addictions.
Notre entrevue débute par un échange sur le mode de la conversation. Je fais valoir la complexité et la gravité des situations auxquelles nous sommes confrontés, où les consommations de drogues, d’alcool et de médicaments se mêlent à un manque sévère de points d’appui dans l’existence ; je mets en évidence l’omniprésence d’une autodestruction au sein de ces situations, tant au niveau social qu’au niveau vital ; et j’en déduis une orientation de travail basée sur l’accueil, la mise à l’abri, l’accompagnement. Ceci dit, mes propos ne semblent pas éveiller un grand intérêt chez mon interlocuteur. Et pour cause !
Apparaît en effet entre nous un questionnaire, qui en dit long sur un abord standardisé de la toxicomanie et de l’alcoolisme. Aucune question ne porte ni sur les addictions, ce qui laisse supposer qu’elles sont considérées purement et simplement comme un problème à éradiquer, ni sur la clinique des consommateurs. Toutes les questions concernent nos moyens : fait-on de la thérapie individuelle, de la thérapie de groupe, de la thérapie familiale, des entretiens motivationnels ? Mais surtout, ce questionnaire est formaté d’une telle manière que les mots qui permettent de décrire notre travail ne pourraient pas y figurer.
Tout autre est un abord de la toxicomanie et de l’alcoolisme qui prend appui sur une élaboration de la clinique. A partir de ce que le sujet dit et d’un examen sérieux des rapports qu’il a avec ses parents, son conjoint, son enfant, de son histoire, de sa situation sociale (son lieu de vie, ses revenus), des rapports qu’il a à son corps ; la construction du cas vise à extraire une logique de fonctionnement du sujet, et les conséquences de celle-ci au niveau de sa vie quotidienne. La toxicomanie et l’alcoolisme sont interrogés dans cette logique, particulièrement au niveau de la fonction qu’ils ont au sein de celle-ci. Etre « toxicomane » peut par exemple permettre au sujet de ne pas être reconnu « fou ». La drogue peut être pour le sujet une explication à des phénomènes de langage ou à des phénomènes de corps qui l’envahissent. La consommation proprement dite d’un produit peut tantôt permettre au sujet de rompre avec l’Autre ou d’anesthésier son être de jouissance, tantôt, au contraire, lui insuffler « un semblant de vie »1 et rendre possible un lien social. Autrement dit, jusqu’à un certain point, la toxicomanie et l’alcoolisme sont une solution du sujet, et cet abord à partir de leur fonction est une voie royale pour cerner et prendre la mesure du réel en jeu.
La possibilité d’un traitement est déduite de cette élaboration qui non seulement en est le préliminaire nécessaire, mais qui surtout en déplace complètement l’objet. Le traitement ne vise pas directement la toxicomanie et l’alcoolisme, mais bien ce réel, « traité » par la toxicomanie ou l’alcoolisme.
Les « moyens » - pour reprendre le terme du chercheur – à prendre en compte sont d’abord ceux que le sujet se donne. Le recours à une institution en est un. La fonction de celle-ci ne peut être définie ni à partir du projet du patient, ni à partir des idéaux de l’intervenant. Elle ressort d’un examen de la cause qui pousse le sujet à s’y adresser : un ébranlement de ses points d’appui – la mise à la porte du domicile familial ou conjugal, la perte du logement ou d’une activité - ; l’irruption d’un évènement auquel il ne peut pas faire face - la naissance d’un enfant, une mauvaise rencontre - ; et, en conséquence, un emballement de la consommation. L’institution est alors appelée pour faire arrêt, pour mettre le sujet à l’abri du ravage qui entame ses liens sociaux et son corps.
Du côté des intervenants, les moyens mis en œuvre sont aussi subordonnés à la clinique. Le type d’accompagnement2, qui inclut la place que l’intervenant doit occuper dans le transfert, est fonction des conséquences de la position du sujet par rapport au langage et à la jouissance. Il varie d’une présence discrète à une prise en main effective de la situation. Dans bien des cas, c’est l’intervenant lui-même qui doit d’une certaine manière représenter le « sentiment de la vie », celui au joint duquel un désordre a été provoqué (pour le dire avec Lacan), de manière à pallier au vide du sujet, à l’absence chez lui de tout projet et à l’inertie qui en résulte.
Ce qui est visé, ce n’est donc pas de supprimer la toxicomanie et l’alcoolisme, mais de réduire le ravage causé par une consommation sans limite de drogue ou d’alcool. Cette réduction peut être obtenue par un usage de l’institution, mais aussi par un investissement du sujet dans une activité : un travail - même bénévole -, une activité artistique, qui lui permet alors de nouer autrement son existence.
Voilà ce qui ne rentrait pas dans les cases du questionnaire du chercheur : le témoignage d’un usage actuel, c’est-à-dire en acte, de la psychanalyse.
1 Comme le dit un sujet dont le cas était présenté lors de la dernière Conversation du Rennes.
2 Terme qui décrit bien mieux notre travail que celui de thérapie
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par [Dario Morales ]
à 03:08
vendredi 6 novembre 2009
Soulages à l'outrenoir - Armelle Gaydon
Armelle Gaydon, psychologue, psychanalyste
Le Centre Pompidou organise une grande rétrospective Pierre Soulages*, dont l’accrochage remarquable élucide le travail obstiné du « peintre du noir et de la lumière ». L’énigme se présente ainsi : comment peut-on passer 60 ans à peindre, exclusivement, des toiles noires, sans ennui, ni redite, avec l’assentiment des foules ?
1 - Premier point. Sera dit artiste (ou psychanalyste) celui dont la création (ou l’interprétation) s’effectue, ex-nihilo, sur fond de vide. Castration ou forclusion, le vide peut-être indexé diversement. Chez Soulages, ce point de cessation, très tôt rencontré, inlassablement son œuvre cherche à le nommer : né en 1919, il est amené à l’âge de 5 ans par sa mère très pieuse, juste après la mort de son père, dans l’abbatiale romane de Conques, près de Rodez. Il y vit une véritable épiphanie. « Bouleversé par cette nef, la plus haute de l’art roman, cet édifice massif allié à tant de grâce. C’est là que j’ai décidé que l’art serait au centre de ma vie ». A partir de ce jour, il a voulu « voir ce dont on ne nous parlait pas » et « imaginer ce que la terre dérobe aux regards » (citation de l’architecte Boullée, Entretien avec H-U Obrist, Catalogue de l’exposition).
2 – Sera dit « objet d’art » l’objet produit par un artiste situé sur le bord, au plus près du réel. Il y faut une ascèse, un consentement à ce que l’être de l’artiste soit éclipsé par son art, l’œuvre étant mise en place de cause. A partir de là, c’est l’effort de bien-dire ce point de cessation qui permet la surprise. « C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche », dit Soulages (1953, cité dans le catalogue de l’exposition). Il ajoute : « Contrairement aux artisans, nous ne savons jamais ce que nous allons faire. Ou plutôt ce qui va se faire à notre insu. C’est pour ça qu’il faut avoir l’œil. Pour saisir ce qui vient. » (Interview dans La Croix, 9 octobre 09).
3 - Chez Soulages, le « propos pictural » est aussi constant et cohérent que l’œuvre elle-même, accompagnée par un discours qui ne varie pas d’un iota au fil du temps. Soulages dit peindre avec le noir depuis sa petite enfance. Dès ses débuts en 1947 sont mis en place et exposés les principes esthétiques au fondement de l’œuvre : utilisation (de presque) une seule couleur, de formats et de matériaux que l’artiste veut écartés de toute référence symbolique ou historique. Refus de toute assimilation à un quelconque courant artistique. Plus surprenant, Soulages a même réussi à faire écrire à des générations de critiques qu’en dépit de l’emploi d’une seule couleur, il se situe à l’opposé du monochrome. Il s’emporte s’il le faut pour démentir toute parenté avec Yves Klein ou Malevitch. Il conteste d’ailleurs à Malevitch son antériorité, arguant que « le premier à avoir fait un carré noir, c’est Robert Fludd, en 1617 ». L’accrochage de Beaubourg révèle qu’au fond, il a raison. Klein et Malevitch voulaient agresser le spectateur pour changer le monde.
4 - Soulages, lui, est un artiste classique. Il ne cherche pas à diviser le spectateur. Aucune visée subversive dans ce travail, présenté comme détaché de l’anecdote et de la référence. « Il s’agit de donner aux tableaux leur existence de choses » (livret de l’exposition). Le noir semble creuser un trou dans la toile, écartant la représentation pour présentifier le vide. Mais le lien avec le spectateur est aussitôt rétabli : le noir réfléchit la lumière, si bien que les reflets sont partie intégrante de l’œuvre et varient en fonction des déplacements du spectateur. Soulages invente en 1979 le mot d’ « outrenoir » et parle d’une peinture créant « un autre champ mental que celui du simple noir ». Cet « autre champ mental » est tout simplement celui du « regardeur », le dispositif rendant plus évidente la fonction du regard. Soulages insiste sur le fait que « la lumière vient du tableau vers moi, je suis dans le tableau » Entretien avec H-U Obrist, Catalogue de l’exposition. En réalité, c’est très classiquement l’œil du « regardeur » qui fait exister le reflet. Ainsi, l’objet artistique vient compléter le spectateur, l’apaiser. C’est en cela que la démarche de Soulages s’inscrit dans une visée classique, ce qui permet de mieux comprendre l’immense succès de l’artiste dans le monde entier, succès qui ne se dément pas depuis 1947.
*octobre 2009- mars 2010
(Tous les jours sauf mardi 11h-21h Nocturne jeudis jusqu’à 23h)
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par [Dario Morales ]
à 08:51
mercredi 4 novembre 2009
Hommage à Levi-Strauss
Sad News, Sad Tropics
Nous apprenons avec une grand émotion le décès de Claude Lévi-Strauss, dont l’inspiration a été déterminante dans la genèse et les premiers développements de l’enseignement de Lacan.
Nous nous inclinons avec respect devant la mémoire de ce grand homme.
Ce n’est pas un vain mot que de direque son œuvre restera vivante - pour les ethnologues, on ne sait pas, c’est une peuplade qui mange ses totems,mais pour les psychanalystes, c’est sûr, au moins pour nous.
Je rappelle ici le nom de Roman Jakobson, dont Lévi-Strauss et Lacan furent les amis et les élèves,et à qui nous sommes tous redevables.
Il doit y avoir un quatrième : Saussure ? Dumézil ? Bourbaki ? le Foucault des Mots et les choses,qui fut leur philosophe, leur chouette de Minerve ?ou Mallarmé, qui sait ?
Tel qu’en lui-même, Lévi-Strauss s’en est allé,altier et mélancolique génie du structuralisme.
Il dut batailler dur avant d’être reconnu,et de forer l’espace, de construire la maison, où nous vivons encore.
On ne reverra pas son pareil.
Jacques-Alain Miller, le 3 novembre 2009, 18h 15
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par [Jacques-Alain Miller]
à 07:13
mardi 3 novembre 2009
A risque de mort - Marga Auré
Marga Auré, psychanalyste, membre ECF
Les temps changent et, bien entendu, les manières de jouir et de se satisfaire. Au modèle actuel économique et social qui se répand sans entrave par le fait de la globalisation des marchés, correspond une mutation des formules de vie. Nous assistons à une nouvelle psychopathologie de la vie quotidienne. Les sujets sont porteurs de nouveaux idéaux, leurs modalités de jouissance se modifient, et l’on peut dire qu’elles évoluent au fur et à mesure que les technologies avancent. Notre époque a du mal à distinguer le plaisir de la jouissance. Nous vivons le temps de la satisfaction directe du virtuel express, dans l’immédiat du net. Consommez ! Jouissez sans embarras ! Tel est l’impératif surmoïque de l’époque présente. JAM signalait dans sa conférence donné à Comandatuba, en 2004, que la pratique freudienne avait anticipé cette montée de l’objet petit a au zénith social, mais que « la pratique lacanienne, elle, a affaire aux conséquences de ce succès sensationnel »1. Nous sommes donc en train de parler de la « dictature du plus- de- jouir ».
Avec la lecture exhaustive des textes freudiens, Lacan dissipe un malentendu et différencie le plaisir de la jouissance. Freud, en 1920, dans l’Au-delà du Principe de Plaisir, conceptualisait la Pulsion de Mort. Il avait trouvé une barrière au Principe du Plaisir toujours régi par la loi de diminution de l’excitation au plus bas. C’est le vif et le détail de l’expérience analytique qui avait conduit Freud à la formulation du concept de Pulsion de Mort. Il était parti de l’observation du « destin » implacable de certains sujets qui répétaient, avec toujours le même dénouement, et toujours la même souffrance, les mêmes expériences douloureuses de trahison dans l’amitié, les mêmes déceptions dans la vie amoureuse, les mêmes querelles dans le terrain professionnel, « l’éternel retour du même » qui ne nous étonne guère.
La jouissance implique chez Lacan, dans le livre VII du Séminaire, L’éthique de la psychanalyse en 1959-1960, la relation entre libido et pulsion de mort. Elle cristallise le lien structurel de la Pulsion de mort au Surmoi, la soif créationniste de la Pulsion de mort et le lien subreptice de Kant avec Sade. La notion de jouissance est une construction qui se formalise dans ce texte, alors associée au dépassement de la barrière du plaisir duquel découle l’idée d’une transgression de la loi, d’un défi. Ce qui caractérise le plaisir est son caractère raisonnable et paisible, sans tension, qui le fait trouver ses propres limites et s’arrêter devant la barrière du mal, de la douleur, du laid. La jouissance au contraire détient une puissance en soi qui traverse cette barrière. C’est la raison pour laquelle la jouissance -nous fait distinguer Lacan- est fondée dans une « exigence absolue » qui la rend irrésistible. À propos du sujet qui risquerait la mort pour passer une nuit avec sa dame, Lacan signale que la jouissance n’a pas besoin de sublimation car elle implique précisément « l’acceptation de la mort »2. C’est dans l’acceptation de la mort que la jouissance suppose toujours, non seulement une exigence, mais aussi un risque – « le risque de mort ». Il y a donc pour Lacan une connexion étroite entre jouissance et risque de mort à l’envers du plaisir.
Revenons donc à l’actuelle « dictature du plus-de-jouir ». La pulsion de mort peut trouver différentes déclinaisons dans notre mode de vie d’aujourd'hui dans le goût pour le risque et l’appétence pour la mort. On peut se tuer non seulement lorsque la bourse chute ou au nom de son Dieu, mais aussi au travail : nous le voyons dans la souffrance exprimée dans certaines professions par de nombreux suicides. On se tue dans la pratique de sport de haute compétition, on se dope à mort, on cherche les sensations limites, les traversées océaniques plus longues et plus extrêmes. On se tue de maigreur pour suivre la mode… On se tue pour jouir encore et encore.
Le risque de mort, implicite dans la jouissance, rend très complexe la problématique actuelle de la lutte contre le Sida et son extension. Le surmoi civilisateur qui jadis imposait de lourds sacrifices et renoncements à la sexualité, pousse aujourd’hui à la jouissance comme un droit soutenu par les idéaux de la liberté de chacun. Le paradigme de ce risque de mort dans la jouissance, nous l’expérimentons aujourd’hui avec la pratique du barebacking que nous voyons s’étendre en Europe, arrivée des États-Unis. Le barebacking désigne et revendique la pratique de rapports sexuels non protégés et a été condamné par les associations de lutte contre le Sida ainsi que la plupart des associations homosexuelles. Il est pratiqué non seulement dans certains backroom, lieux conçus pour le sexe anonyme, mais aussi dans des réunions explicites à cet effet par des militants de cette pratique qui touche progressivement aussi les milieux hétérosexuels.
Les temps freudiens de la culpabilité qui payait le prix du progrès de la civilisation sont révolus. Nous sommes dans l’apogée de l’impératif du bonheur pour chacun avec les paradoxes de la jouissance qui s’en suivent car au-delà de la barrière du plaisir, la souffrance et la mort sont impliquées. La distinction donnée par Lacan entre plaisir et jouissance est essentielle.
1 Miller J.-A., » Une fantaisie », Mental n°15, février 2005, NLS, p.19.
2 Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, ibid., p.222.
Posté
par [Dario Morales ]
à 10:34