jeudi 24 décembre 2009
Les petits maux de Mlle Socrate
Jean Reboul, psychanalyste membre ECF
Mais je ne suis pas psychologue ! dit-elle entre deux sanglots. Deux consultations seulement et elle était à bout de forces. Désemparée. Elève sage-femme en fin d’études, Mlle Socrate s’était présentée dans le service de Gynécologie et d’Obstétrique du C.H.U pour y être admise comme stagiaire. Elle avait sorti d’un grand classeur vert une feuille à l’en-tête de son Ecole sur laquelle était imprimé le titre de son mémoire : « Les petits maux de la grossesse ». Stimulé par l’intérêt clinique de son thème de travail, peut-être aussi par la résonance de son patronyme, j’acceptai aussitôt la qualification de « Maître de stage » et je l’invitai à commencer sur le champ.
La première patiente, enceinte de vingt quatre semaines environ se plaignait de son ventre. De sa grossesse, elle n’en disait rien. Mais elle parlait de sa douleur. De sa douleur et de ses nausées. Elle avait « un besoin impérieux de rejeter ». Ou plutôt, précisait-elle, « une envie d’une grande violence ». Je la laissais s’exprimer laissant à plus tard les indispensables précisions de la surveillance biologique de la gestation.
Elle parlait. Avec ses mots. Je regardais de temps en temps Mlle Socrate qui avait sorti un bloc note et un crayon. Elle était pétrifiée. La page restait blanche, comme sa blouse et comme son visage. Tout était lisse, uniforme.
Je risquai quelques brèves interventions : j’attendais, chez mon élève, une réaction, un mouvement. Pas même. Mais j’espérais.
Quand j’évoquai le père il se passa enfin quelque chose. La pointe « bic » que la sage-femme tenait dans sa main droite descendit jusqu’à la feuille mais n’y imprima qu’un point. Aucune écriture ne prit corps.
Le signifiant « père » avait ouvert une brèche dans le discours de la patiente. Elle racontait :
Il part très tôt le matin. Les journées sont très longues. J’attends. Mais quand il rentre, sa présence ne m’apaise pas non plus. L’homme, expliquait-elle, s’était « détaché ». Il s’était éloigné dès les premières semaines de la grossesse. Il avait même dit qu’il ne pourrait plus s’approcher de ce corps nouveau. Alors elle attendait, sans comprendre. Et le soir, quand il rentrait, les douleurs et les nausées se manifestaient avec plus de violence encore. Elle trouvait les mots qu’il faut, les siens, pour dire que celui qu’elle avait choisi fuyait la place que sa fonction lui désignait: Je l’attends toujours où il n’est pas, disait-elle. Sans lui, je ne peux être mère, mais avec lui, maintenant, je ne le peux pas non plus. Que vais-je faire ?
Le « don de la parole »
Comment naître s’il manque une parole de reconnaissance ? Elle savait, cette femme, que le père fait don de la Parole et qu’il en est ainsi de la transmission du désir. Elle nous demandait d’accueillir sa présence, car la présence en appelle à un commencement : et ce moment privilégié est pétri de mots et de corps et de sexe. En ce temps et ce lieu où la parole advient quand on accepte d’être le témoin de ce temps de l’origine. Comment la jeune sage-femme peut-elle entendre, de sa place, que pour recevoir l’appel d’un patient il faut lui offrir notre aptitude à nous interroger pour « savoir ce qu’il veut faire croire » 1 ?
J’aurais voulu dire à Mlle Socrate : qu’être dans le domaine de la parole, aujourd’hui, c’est entendre qu’une femme enceinte désire être reconnue, qu’être dans le domaine de la technique, c’est aussi accepter sa dimension profonde en respectant le corps par un examen attentif avant de le livrer à l’évaluation instrumentale,
que la conception, la naissance n’ont rien à attendre de la technique quand elle évalue, calcule et programme. Quand elle affirme un savoir nouveau : celui qui ne tient aucun compte de la vérité et dont une visée frénétique des résultats ne laisse aucune place pour le manque. J’aurais souhaité transmettre à Mlle Socrate qu’on ne peut interroger son désir de soigner et de « guérir » par l’objectivité et la certitude.
Et transmettre c’est aussi témoigner : au moment de l’examen, j’invitai la jeune sage-femme à s’approcher pour y participer. Mais elle était déroutée. Elle posa ses mains sur le ventre rond. D’abord avec hésitation, après avoir jeté un coup d’œil furtif au « monitoring » que je n’avais pas sollicité. L’utérus était « tonique », il est vrai. Mais un relâchement s’exprimait très vite quand les mains allaient à sa rencontre. Et le col utérin ne présentait aucune béance.
Pour entendre le cœur de l’enfant j’écartai le doppler fœtal dont le souffle métallique chante, pour tous, le même refrain. Je choisis le bouche à oreille du stéthoscope :
Et nous avons écouté, un par un, parce que nous étions invités à entendre ce signe initial d’un échange. parce que c’est dans le regard de l’autre que l’être humain «s’apprendra
comme corps », et parce que c’est dans l’autre qu’il apprendra, aussi, avant le langage, à reconnaître son désir. (2) Accepter cette première rencontre avec l’enfant d’homme, c’est aussi accepter d’entendre qu’un bruissement de vie peut devenir parole. Parole, moyen d’être reconnu, dit Lacan. Parole qui est là « avant toute chose qu’il y a derrière. Et, par là, elle est ambivalente, et absolument insondable ». (3) Et ce mirage premier nous assure que nous sommes entrés dans son champ. Sans cette dimension, ce matin, notre communication ne serait qu’un mouvement mécanique.
Le danger
Après le départ de la jeune femme, je dis simplement à Mlle Socrate que la clinique est une source féconde, toujours recommencée, qui nous enseigne et toujours nous interroge. Et qu’être au plus près de la technique ne nous dispense pas d’accueillir une demande avec respect. Elle éclata encore en sanglots, balbutiant toujours : « mais je ne suis pas psychologue ! ». Puis elle sortit une liste de son classeur vert, avec précipitation. Presque avec frénésie. Une liste, précisa-t-elle, avec 120 questions. Il fallait y répondre par « oui » ou par « non ». Cette forclusion du discours fermait tout horizon. Mais j’appris bien vite qu’il en était de même au plus haut niveau de l’institution. Ce qui témoignait, pour mon élève, dans le contexte où elle évoluait, d’une résistance incurable. Le lendemain, mon chef de service me précisa qu’il avait lui-même libellé le titre du mémoire et que « les petits maux », pour lui, ne comportaient aucune ambiguïté. Il faudrait donc en rester là. Certes, il entendait bien que le travail que je proposais était intéressant. Il conclut, avec amitié, qu’il m’accordait toute sa confiance. J’étais informé.
Mlle Socrate ne se présenta pas à la consultation suivante. Mais je reçus un appel téléphonique à l’heure de notre rendez-vous. La responsable des études de l’Ecole, elle-même, me demanda de mettre un terme à des initiatives qui entravaient les projets de travail de l’institution. Elle s’était adressée à moi, me dit-elle, pour une fonction précise : l’accueil d’une élève sur un terrain de stage. Il n’avait jamais été question de changer l’ordre établi. Elle précisa qu’une liste avait été remise à la stagiaire et que des réponses devaient être enregistrées. Le ton du propos ne laissait point d’espace pour un dialogue. Je répondis donc, courtois mais abrupt, que je ne serais point le complice d’une attitude trop éloignée de mon éthique. Ainsi s’éteignit ma brève rencontre avec la sage-femme Mlle Socrate.
Elle trouva un autre lieu d’accueil, dans le même service. Je la croisais dans les couloirs. Mince, transparente. Un crayon dans la main et la liste dans l’autre. Je la surpris, un jour, courant derrière la question : - Avez-vous des nausées ? - Combien de fois par jour ?
Elle marchait, absente, les yeux rivés sur les cases vides. La répétition de cette insistance à remplir était devenue son symptôme. Elle maigrit. Devint plus pâle encore. Sa poitrine se creusa et son dos s’arrondit. Elle portait les bras ballants lourds comme des balanciers plombés, rappelant celui de la pendule des « Vieux » dans la chanson de Jacques Brel :
« Qui dit Oui
Qui dit Non
Qui dit Oui
Qui dit Non »
Elle paraissait aussi plus grande. Comme si elle s’était allongée. Et cette métamorphose lui enlevait tout souffle de vie. C’est cela. Elle s’était allongée, comme une liste. Car la longue liste, elle l’était devenue…L’histoire de Mlle Socrate doit être reçue comme un cas clinique. Et non comme l’illustration généralisable de la formation des sages-femmes : j’ai pour elles le plus grand respect et les qualités professionnelles dont je peux témoigner tous les jours dans ma pratique ne sont plus à démontrer. Le cas illustre, pour tous, un danger menaçant dont nous devons nous préserver.
1 Lacan J., Le Séminaire, Livre I, Les écrits techniques de Freud (1953-1954), Paris, Seuil, 1975, p.264.
2 ibid, pg 193
3 ibid, pg 264
Posté
par [Dario Morales ]
à 12:44
mercredi 16 décembre 2009
" Dit-vagation d'un psy en institution", Du trouble au symptôme, Gérard Mallassagne
Gérard Mallassagne, psychanalyste membre ECF
Quelle place pour l’analyste dans une institution qui accueille des enfants ou adolescents en grande difficulté ?
À leur arrivée, ils présentent, selon les documents officiels (C.D.E.S.)1 qui les orientent vers l’institution, des troubles du comportement, de la personnalité, associés à des retards scolaires importants. La structure du sujet est très rarement évoquée si ce n’est sous la forme de « dysharmonie évolutive » ou « personnalité dysharmonique » ou encore « personnalité borderline ».
De quoi souffrent ces adolescents pour lesquels le placement en ITEP2 est le plus souvent vécu comme la réponse, plus ou moins sous la forme de réprimande, à leurs mauvais résultats scolaires ? La demande explicite du sujet, soutenue par celle des parents, étant qu’il obtienne de bons résultats scolaires en vue de l’acquisition d’un diplôme, puis d’un apprentissage professionnel. Très souvent l’adolescent impute ses mauvais résultats scolaires au corps professoral qui ne s’est pas bien occupé de lui. Les enseignants étaient toujours sur son dos, le rendant responsable de tout chahut : « ils l’avaient pris en grippe ».
Il ne souffre de rien, n’a pas de symptôme, puisque le symptôme dont il ne souffre pas est un effet du discours social, effet des difficultés scolaires et sociales. Effet du discours socio-éducatif, le symptôme ne fait pas symptôme pour le sujet.
La clinique d’aujourd’hui promeut de nouveaux symptômes, elle vise un recueil, un répertoire des troubles, phobie scolaire, phobie sociale, stress post-traumatique, hyper-activité, déficit attentionnel, trouble anxieux généralisé (TAG), trouble oppositionnel provocateur (TOP). Tous ces troubles seraient objectivables et peuvent alors être évalués.
Corrélé à l’environnement social, à l’école, le symptôme, selon son étymologie, n’est pas ce qui tombe avec le sujet, mais devient un prêt-à-porter symptomatique qui répond à l’environnement de l’individu. Il devient le symptôme de l’environnement de l’enfant.
L’adolescent ne souffre de rien, ne demande rien, il supporte, plus ou moins bien, l’étiquette qui lui est accolée de « trouble du comportement et des acquisitions » ! Conscient de son échec face au savoir, échec selon lui inexorable, il ne demande qu’une chose : qu’on le laisse tranquille !
Le trouble du comportement a évolué, ce n’est plus une entité. Une forme de trouble du comportement s’est isolée, autrefois « agitation » dans la psychiatrie classique, elle répond désormais au terme d’hyperactivité. À l’agitation correspond l’hyperactivité, à l’instabilité, qualifiée parfois de psychomotrice, correspond le déficit attentionnel, nouvelle terminologie.
Ces nouveaux symptômes, qui font florès, et qui appartiennent au syndrome THADA 3, relèvent d’une clinique du mouvement. C’est une pathologie du mouvement en tant que kinési : ce sont des mouvements désordonnés, des troubles du mouvement.
Dans le déficit attentionnel, actuellement si fréquemment diagnostiqué chez les enfants dès la maternelle, et chez les adolescents, il y a défaut de concentration, l’individu ne fixe pas son attention très longtemps. Là encore il s’agit d’une clinique du mouvement. Il faut y ajouter la dyslexie, dysorthographie, dysphasie, dont les orthophonistes reconnaissent, non sans quelque inquiétude, la fréquence de plus en plus importante.
Agitation, hyperactivité, instabilité psychomotrice, déficit attentionnel, quelle que soit la terminologie employée, relèvent de l’observation, c’est une clinique du regard, par opposition aux cliniques de la parole.
Comme le fait très justement remarquer Patrick Monribot :
La psychanalyse n’est rien sans le symptôme qu’elle met au travail 4.
En revanche les TCC et le cognitivo-comportementalisme font l’apologie du trouble, sans lesquels ils ne pourraient fonctionner, troubles du comportement, de l’autonomie, des acquisitions, des conduites alimentaires, etc. « Du trouble, rien que du trouble… » souligne P. Monribot.
Face à cette déferlante de troubles en tous genres, face à la demande : que ces mouvements soient ordonnés de la bonne manière, que tout rentre dans l’ordre, le « psy », orienté par la clinique lacanienne, vise le repérage de ce qui peut faire symptôme pour le sujet. Faire passer le symptôme d’un effet orienté par le discours social au symptôme freudien qui a un sens, la tâche n’est pas mince.
D’autant que ces enfants, adolescents, ont souvent fait le « parcours du combattant ». « Suivi », c’est le terme consacré, depuis la dernière année de maternelle ou l’entrée au cours préparatoire, par des rééducateurs en tous genres, qui ont, avec beaucoup de professionnalisme, essayé de remettre en ordre les troubles qui ont amené ces enfants à l’ITEP.
David, 8 ans, a été adressé pour des carences affectives majeures dès la prime enfance. Recueilli très tôt par sa grand-mère qui en a juridiquement la garde, il reste dans une grande inhibition face au savoir et dans une attitude très immature. Sa relation à l’autre n’est possible qu’à travers le jeu. La rééducation orthophonique, entreprise depuis plusieurs années, ne lui permet que de déchiffrer des phrases courtes et simples. L’hypothèse d’un déficit intellectuel a été avancée, il s’en est suivi une demande d’examen psychologique pour mieux évaluer les troubles et leur prise en compte. L’évaluation de ces troubles amène les professionnels qui s’occupent de lui dans l’établissement à dresser un « programme » de travail pour lui faire acquérir le repérage dans l’espace, les connaissances scolaires de base, l’autonomie, etc.
En séance David me raconte qu’avec ses camarades du groupe ils ont évoqué récemment leurs difficultés en classe, et qu’il leur a dit que son problème est qu’il n’arrive pas à retenir sa date de naissance. Par ailleurs il a la réputation d’une mémoire sans faille, il connaît même des chansons en anglais.
Si l’on considère cet oubli de la date de naissance comme un trouble de mémoire, il conviendra de le réparer par une technique appropriée de mémorisation. Si l’on entend cet oubli comme un symptôme, au sens analytique, et si les séances permettent la mise au travail du symptôme en invitant David à en dire plus, le travail ne fait que commencer. Dans l’oubli que l’on veut réparer avec une technique de fixation qui vise une rectification du trouble, David ne peut que se laisser guider par le maître mis en place de sujet supposé savoir. L’autre sait comment lui faire retenir sa date de naissance, c’est le discours du maître qui est à l’œuvre.
Le symptôme signe la particularité d’un sujet, il est une marque de jouissance et sa signification permet de dénuder sa vérité. Il y a du savoir en jeu. Même lorsque le symptôme est gênant, il est nécessaire ; la psychanalyse lacanienne le réduit à un S1. Elle ne vise en aucun cas sa disparition.
La position de l’analyste n’est pas de réparer. En cela elle s’oppose à l’évaluation et aux méthodes qui revendiquent une puissance réparatrice dans le champ du soin, pour l’éradication du trouble et le bien-être du sujet. Le discours de l’analyste, tel que l’a formulé J. Lacan, en témoigne : c’est l’envers du discours du maître.
1 Commission départementale de l’éducation spécialisée.
2 Institut Thérapeutique d’Éducation et de Pédagogie.
3 Trouble hyperactivité avec déficit de l’attention.
4 Monribot P, « Psychanalyse ou TCC ? », La Lettre Mensuelle n° 240, Juillet/Août 2005, p.16 et 17.
Posté
par [Dario Morales]
à 02:50
vendredi 11 décembre 2009
Une action analytique : suspendre l'utilité directe
Nicole Tréglia, psychanalyste, membre ECF
« …la question est posée de savoir ce qui peut, à côté de l’acte analytique (…) prendre place comme action analytique, ou même action lacanienne, qui donne, dans la société, à cet acte psychanalytique, les conséquences qu’il peut avoir (…). Lacan ne cessait de déplorer que son enseignement n’ait pas, dans la société, les conséquences qu’il aurait souhaitées. C’est ce champ qui nous est ouvert »1. J-A Miller en rappelant le désir de Jacques Lacan, invite ainsi les analystes d'orientation lacanienne à une action qui porte à conséquence dans la société. L'exercice de la supervision analytique, soit l'usage par des travailleurs sociaux ou des soignants du psychanalyste, relève de cette action.
Madame D.
L'hiver s'accompagne d'une mesure de protection qui permet de conserver un toit aux habitants, fussent-ils en dette de loyer, cet interdit d'expulser étant levé aux beaux jours. Les travailleurs sociaux sont assignés à la mise en place de multiples mesures (Fonds de Solidarité pour le Logement, dossiers de surendettement, aides diverses), pour éviter celle, radicale, de l’expulsion. Pour ceux d'entre eux qui ont en charge ces problèmes, maintenir un toit aux habitants dont ils s'occupent constitue objectif et perspective de travail.
Une Assistance Sociale se désole pour Madame D. qui ne paye plus le loyer depuis trop longtemps. De nombreux « contrats » ont été passés avec elle sans que celle-ci ne les honore, donnant consistance à un double sentiment : l’impuissance de l’assistance sociale, mais aussi un inévitable reproche à Madame D. qui ne fait pas le minimum pour que l’on plaide sa cause. Il suffirait que madame consente, par exemple à renoncer à son garage, ou à rembourser une somme, même dérisoire, pour enrayer la machine de l’expulsion, mais elle continue de n’être pas raisonnable ! L’assistante sociale ne sait plus comment convaincre madame, et l’expulsion apparaît inévitable. La séance de supervision s’attachera à essayer de savoir ce que dit Madame D.
Madame D. habite à R., une petite ville de montagne. Ses enfants y vivent dans une famille d’accueil, leur mère ayant demandé de l’aide au service social dans une période chaotique. Madame avait une bonne relation avec l’assistante familiale qui s’occupait de ses enfants qu’elle voyait régulièrement; mais, depuis que le placement est devenu judiciaire, elle ne peut plus rencontrer ses enfants comme auparavant : elle n’est plus dans les mêmes rapports de confiance avec l’assistante familiale, et il lui est insupportable de croiser ses enfants dans ce contexte tendu. Elle souhaiterait ne plus vivre à R. : cette proximité lui est devenue impossible et d’ailleurs, elle est déjà allée vivre quelques temps chez des amis dans un village voisin. Ces éléments témoignent du fait qu’avoir un toit ne saurait se réduire à un strict besoin. « Se loger » met en jeu la subjectivité, la place, l’histoire, les coordonnées particulières… et un habitant est autre chose qu’un usager.
Ces dits rapportés deviennent audibles pour l’assistante sociale elle-même, opérant immédiatement un bougé dans l’impuissance, ici produite par le surmoi du professionnel arc-boutée sur sa mission d’empêcher l’expulsion. Ce mandat, au demeurant légitime et compréhensible, fait obstacle à la singularité ; ainsi, éviter l’expulsion au prix de celle du sujet n’est pas sans conséquence ! Y compris peut-être celle de précipiter ce que l’on voudrait éviter. Madame D. réduite aux injonctions, sans prise sur ce qui lui arrive, laisse apercevoir la composante de déchet pouvant aller jusqu’à «se laisser vider». L’accompagnement social de la précarité s’inscrit bien dans la série des impossibles freudiens !
Mon intervention a consisté à considérer Madame D. référée à ses propres perspectives, à se centrer sur ses dits, prendre acte de ce qui lui est impossible et introduire un détour : au lieu d’appréhender le rapport de madame à l'objet qui lui sera soustrait (son appartement) écouter les coordonnées spécifiques la remet en lien avec des solutions qui ménagent sa dignité. Plutôt qu’une extraction « sauvage » Madame D. est entendue dans sa nécessité de se soustraire au regard de ses enfants croisés dans R. et dans son orientation de se loger ailleurs. Elle acceptera alors de renoncer à son garage pour réduire ses frais. Le respect s’en trouve produit. Ainsi que des modalités civilisées.
A l’époque de la généralisation du plus de jouir, toute politique sociale, toute gouvernance, fut-elle généreuse, protectrice qui se présente sous la forme du contrat, articulé aux droits, a un effet de forclusion du sujet. Il ne suffit pas d’humaniser le protocole, ni de communiquer autour des pratiques contractuelles, il convient d’incarner autre chose qui consiste à suspendre l’utilité directe.
L’utilité directe
J-A Miller emprunte cette expression à Edgar Poe, qui, dit-il, s’était aperçu que la modernité modifiait le monde dans cette direction, l’utilité directe chassant la poésie. Ce n’est pas sans écho à l'affirmation de J. Lacan dans le séminaire « Les non dupes errent » : « il est tout à fait étrange que le social détienne ce pouvoir du nommer-à au point qu’après tout s’en restitue un ordre, un ordre qui est de fer – faire »2. La double occurrence de ce signifiant signale le contrôle et la généralisation de l’agir.
Avec la disparition de la notion de place, qui autrefois donnait des repères au nom du père, le sujet moderne et déboussolé est confronté à devoir inventer son mode de vivre, alors même que les programmes, contrats et protocoles éradiquent cette nécessité d’inventer. C’est pourquoi, aborder la fonction de l’analyste dans la supervision comme celui qui se charge de suspendre l’utilité directe est une version de son désir.
1 Miller J.-A., Psychanalyse et société, Quarto N°83, p11.
2 Lacan J., Le Séminaire, Les non dupes errent, leçon du 19 mars 1974, inédit
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par [Dario Morales ]
à 04:51
mardi 1 décembre 2009
Un symptôme contemporain : les violences conjugales - Françoise Haccoun
Françoise Haccoun, psychanalyste, membre ECF
La loi sur les violences conjugales a été promulguée le 4 avril 2006. A la page 93 du décret 1799, enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 7 juillet 2009, sont répertoriés les « profils qui justifient un suivi systématique », Le Docteur Roland Coutanceau a, dans son rapport Auteurs de violences au sein du couple. Prise en charge et prévention1 clairement distingué trois grands profils psychologiques d’hommes violents :
Un profil « à tonalité immaturo-névrotique ». On peut évaluer leur représentation au sein de la catégorie des hommes violents, à environ 20 % d’entre eux. Ce profil caractérise la majorité des auteurs de violences au sein du couple.
Un profil d’hommes égocentriques et mal structurés psychologiquement. Ils banalisent et minimisent les faits et s’inquiètent davantage des conséquences qui peuvent se produire pour eux ainsi que pour leur victime.
Un profil d’hommes « à la personnalité particulièrement problématique », marquée par un fort égocentrisme et une dimension paranoïaque et mégalomaniaque. Ils tentent de construire une relation d’emprise et décrivent leur femme comme « mythomane, hystérique ou persécutive ». Si seuls 15 % des auteurs souffrent de troubles psychiatriques clairement identifiés (et ceux-ci appartiennent en général au troisième groupe), dans tous les cas, un suivi psychologique des auteurs est nécessaire, bien qu’il puisse être de nature différente selon le profil de l’auteur.
Que dit la psychanalyse des « violences conjugales » ? : Rapport de l’être à l’acte
La logique en terme de « profils psychologiques » stigmatisent les sujets en les identifiant au collectif « hommes violents » par un éclairage réducteur des conduites humaines répertoriées sous forme statistique. La fascination du chiffre et de la norme quantifiable régit ce lourd dispositif dont les lois font florès au XXI° siècle. Des institutions mono symptomatiques se multiplient, pour prendre en charge les victimes ou leurs « auteurs ».
Les instances sociales et juridiques répondent à l’urgence des violences faites aux femmes par une mise à l’abri des victimes. L’accusation de ces faits de violence, le recueil de la plainte des victimes, le renforcement des sanctions faites aux auteurs sont et font l’objet de procédures judiciaires courantes pour un droit à la victime. Ainsi, le prononcé d’une mesure de contrôle judiciaire permet au magistrat ou au juge des libertés et de la détention d’imposer à l’auteur des violences une à plusieurs mesures, telles que l’éviction du domicile familial ou une obligation de soins. Les mesures de protection administratives cherchent pour la plupart à exorciser l’angoisse généralisée que de telles violences provoquent. Les particularités de la jouissance du sujet sont la plupart du temps occultées par le discours généraliste du législatif. Or la loi juridique ne recouvre pas la loi du désir. Notre angle d’approche sera tout autre. Elle délivrera au sujet la possibilité de cerner ce réel et de s'en faire responsable.
Chaque parlêtre traite, de façon singulière, la jouissance hétérogène au langage. Ceci nous conduit à la piste clinique suivante dans ce corps à corps que le passage à l’acte dit « violent » incarne : dévoiler la relation qu’un homme entretient avec le phallus, le corps et la rencontre impossible à l’Autre sexe. Lacan l’énonce ainsi : « Le signifiant n’est pas fait pour les rapports sexuels. Dès lors que l’être humain est parlant, fichu, c’en est fini de ce parfait, harmonieux de la copulation, d’ailleurs impossible à repérer nulle part dans la nature 2 ».
Une clinique du passage à l’acte est à l’œuvre via ce symptôme contemporain où la jouissance est aux commandes. L’objet monte au zénith et la parole est court circuitée par l’acte. Faire entrer le sujet dans un discours, rechercher avec lui les coordonnées subjectives qui l’ont poussé au passage à l’acte, en délivrer leur signification et/ou leur modalité de jouissance, offrira au sujet une voie d’accès à sa responsabilité de sujet. Le passage à l’acte ne saurait se concevoir comme simple agir, pure décharge motrice. Nous ne l’identifions pas à un simple trouble du comportement mais nous misons sur sa signification inconsciente. Le sujet sort de la scène de l’inconscient, ses défenses volent en éclat, ne recouvrant plus sa pulsion agressive. Pour certains, le passage à l’acte hétéro-agressif envers le conjoint, se déchaîne souvent par un envahissement d’angoisse, par une négation de la pensée, voire une négation du champ de l’autre. « Je ne peux pas penser là où j’agis ». L’acte hétéro-agressif, a valeur d’apaisement de la tension subjective mais est également lié, sinon à une autopunition, du moins à la recherche de punition par ses conséquences pénales mais aussi subjectives. Victime de son acte, le sujet sait qu’il va devoir en assumer les suites. Le travail d’élaboration symbolique lui permet, s’il y consent, de repérer combien il a pu être agi par un fantasme qui le hantait, en lien avec son histoire privée. Là où était le passage à l’acte, là où les mots n’étaient pas advenus, peut naître un sujet dans son rapport avec son objet, qui endosse sa propre responsabilité. Et que dire de ces violences sous emprise de l’alcool ? Dans la sphère des violences conjugales, ne recouvrent-elle bien plutôt pas le rapport à l’Autre sexe?
.1 Auteurs de violences au sein du couple. Prise en charge et prévention, rapport du groupe de travail animé par le Docteur Roland Coutanceau, mars 2006 et Professeur Roland Coutanceau, « Evaluation et prise en charge du conjoint violent », in Santé mentale, n° 132, novembre 2008
2 J. Lacan, Le séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, (1969-1970), Le Seuil, Paris, p. 36.
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par [Dario Morales ]
à 06:30