Psychanalyse et politique, le blog

Articles du mois de janvier 2010

mercredi 27 janvier 2010

Boiter n'est pas un péché - Agnès Aflalo

Agnès Aflalo, psychanalyste, membre ECF

 La science et le capitalisme sont unis pour le meilleur et pour le pire depuis leur avènement. Mais, c’est après la Seconde Guerre, au Japon, qu’ils ont enfanté le monstre de l’évaluation. Elle s’est ensuite répandue comme une traînée de poudre dans le monde grâce aux adeptes des TCC. Ils rêvent, en effet, de traiter le personnel de l’usine comme les moteurs qu’ils fabriquent pour améliorer la productivité. La culture de l’évaluation repose sur l’idée simple qu’il n’y a presque pas de différence entre l’humain et l’objet. Simple question de qualité à chiffrer. La qualité est alors devenue le maître-mot au nom duquel la traque des vivants a commencé, car la qualité, qui fait la différence, c’est la vie elle-même.
 
L’évaluation – avec sa culture du tout chiffrable – n’est pas seulement rebelle à la vie, elle la pourchasse jusqu’à la mort.  D’abord, elle supprime la parole et la remplace par des questionnaires à cocher. Puis, elle traque la libido avec des calculs loufoques qui prétendent venir à bout de son opacité pourtant irréductible et paralysent ainsi le mouvement même qui anime chaque vivant. Stigmatiser l’activité « en trop », à rééduquer, n’est que la partie visible de la machine de chiffrage qui mortifie chaque vivant au nom de la quantité. Enfin, l’évaluation accélère la dématérialisation du lien social à coup de télétransmissions en tout genre. Privé de parole, de possibilité de mouvement, et amputé du corps à corps salvateur, le malaise cristallise en désespoir conduisant au suicide. Du jardin d’enfants aux maisons de retraite, pas un citoyen n’échappe aux faux prophètes de l’évaluation. Aucune autre culture ne produit autant de morts en temps de paix.
 
En cinquante ans, la culture de l’évaluation a colonisé les plus nobles institutions de nos démocraties : économie, université, justice, santé, etc. personne n’échappe à l’endoctrinement ravageant de l’évaluation au point que la liberté, véritable peau de chagrin, rétrécit au lavage de cerveau en règle qu’elle lui administre de force. La crise financière donne pourtant l’idée du bénéfice à tirer de telles évaluations. Le consommateur étouffe le citoyen dont le rêve démocratique s’étiole. La crise des universités montre à quel point le savoir est gangréné par l’évaluation qui le réduit toujours plus à des martingales de chiffres aussi ineptes qu’inutiles. La justice risque, elle aussi, de succomber depuis que les experts en évaluation de l’âme ont décidé de passer au-dessus des lois pour imposer la leur : incarcération et maintien en détention à leur idée et non pour crime ou délit.
 
La vraie prise du pouvoir a eu lieu en 1978, à l’OMS. C’est à ce moment-là que les adeptes des TCC ont inauguré le règne d’une bureaucratie folle qui a ensuite gangréné les autres administrations d’Europe. En remplaçant l’idée de maladie mentale par celle de santé mentale, les adeptes des TCC ont ouvert l’ère de la psychiatrisation forcée de nos sociétés. Car, depuis lors, ce sont les préjugés des psychiatres qui décident ce que doit être le bonheur conforme à La santé mentale et qui dictent ainsi la politique de santé publique. Chaque citoyen se voit donc appliquer, comme pour les moteurs, la loi du zéro défaut. C’est à peine possible dans le monde inanimé des objets, alors pour les humains, le défaut qu’est la vie doit cesser. Une fois admise l’identité du carnet de santé d’un moteur et d’un humain, la santé mentale est calculée grâce au symptôme biopsychosocial et autres risques psychosociaux. Ils ont été fabriqués pour faire entrer chacun dans des catégories à normaliser au nom de ladite santé mentale. Plus l’évaluation fait croire que le bonheur, c’est plein d’avoir dans les armoires et plus elle impose son diktat aux êtres. Alors, il n’y a plus d’autre choix que de se conformer ou de disparaître. Le rapport du Centre d’Analyse Stratégique sur la santé mentale montre à quel point l’évaluation est devenue un État dans l’État. Elle veut gouverner sans l’avouer aux politiques qu’elle prétend servir et sans risquer le verdict des urnes.
 
Dans cette folle lutte contre les défauts humains, l’acte et ses effets incalculables sont rejetés. Les suicides de masse démontrent qu’il ne manquera jamais d’Antigone pour le rappeler et refuser la soumission au Créon bureaucrate qui a pris le pouvoir en silence. Seul un acte politique pourra faire cesser le massacre. Ne peut-on, d’ici-là, se souvenir que, même pour les Écritures, boiter n’est pas un péché ?
 
* Editorial, LNA, Le nouvel Ane, n° 10, Paris, Inaglobal.org, février 2010,

samedi 23 janvier 2010

Un journal, barrage contre la chose - Stella Harrison

Stella Harrison, psychanalyste, membre ECF

Saluons la publication du Journal intégral1 de Virginia Woolf en français, Virginia Woolf que Jacques Aubert dit « encore plus difficile à traduire que Joyce ». Il faudrait cependant, encore, la lire fugitivement dans sa langue, anglaise, brute, rude, indisciplinée au sens. S’y entendent bruit, énigme, ruissellement indompté. L’édition anglaise du Journal, hélas, reste difficilement accessible en France.

Peu avant son suicide, Virginia écrit qu’elle « pense qu’il est vrai » - mais quelles voix lui soufflent ce « vrai » ? - que seule l’écriture peut apporter quelque maîtrise sur saucisses et haddock, rares en 1941, temps de guerre, à Londres où elle a faim.
Le 29 décembre 1940 elle est perplexe : « Quel est le bon antidote ? Il me faut aller fureter ça et là. Je songe à Mme de Sévigné. Faire en sorte qu’écrire soit un plaisir quotidien ».
Ce Journal, 30 volumes de carnets, cahiers d’écoliers, classeurs, elle s’acharnera à le nommer : « tissu lâche qui ne ferait pas négligé (…) assez souple pour épouser toutes les choses graves, futiles ou belles qui me viennent à l’esprit (…) bataille contre ladépression ».
Ou encore bataille pour mieux tailler la Chose, hors habillage, pour « capturer dans le signifiant, au-delà du semblant de l’image, le réel qui lui est d’ordinaire soustrait » comme le dit d’elle dans un beau texte Sophie Marret 2.
Bataille livrée presque chaque jour avant ses 15 ans, sans que ce stream of consciousness, flux de conscience, n’endigue cependant sa certitude de « redevenir folle », ce qu’elle écrit à son mari avant de rejoindre le flux de la rivière qui l’emportera.
 
Lalangue de Virginia, ici, enlace sans cesse bonne éducation, mondanités, avec ironie, irrévérence. En 1921, lors de sa première rencontre avec Vita Sackville-West, qui sera pourtant longtemps l’élue de ses pensées, elle fait ce portrait : « ravissante, brillante, aristocratique Sackville-West. N’est guère à mon goût, plus exigent – rubiconde, moustachue, bariolée comme une perruche, possédant toute la souple aisance propre à l’aristocratie, mais non l’esprit de l’artiste » …Puis en 1927 : «  Quant à sa poésie ou à son intelligence, je ne peux rien dire avec certitude sinon qu’elle s’écoule dans les canaux traditionnels (…) elle n’innove jamais…Elle ramasse ce que la marée roule à ses pieds ». Certes, daubeuse, elle signe l’ironie. Dénonce la tromperie du lien social plus qu’elle ne relèverait d’« ambivalence », sentiment qu’elle découvre… ainsi : « Ai fait les magasins, tenté d’acheter des chandails, etc. Je déteste l’excitation que cela me procure ; et cependant j’y trouve un certain plaisir. (Je dévore Freud) ». Si Virginia témoigne « des effets de l’invention freudienne sur la littérature au XIXe siècle » ou de «  la mise en forme littéraire de l’amorphe mental », à quel Autre adresse- t-elle donc ces écrits, « habitude définitive (…) visant à faciliter la rédaction de ses mémoires » ?
Son fourre-tout, comme elle le nomme, est une juxtaposition débridée d’événements et d’avènements hétéroclites : la guerre, Hitler, la nature et son printemps, la psychanalyse, la Hogarth Press (fondée par les Woolf en 1917, et qui éditèrent Freud et non Joyce, jugé par Virginia « indécent » en son osé dernier chapitre d’Ulysse).
 
VW. tente par l’écriture «  to get outside », une sortie d’elle-même, elle ne cesse d’écrire, le flot est incessant. « Tout ce qu’elle peut espérer, c’est s’appuyer sur ce qu’on appelle la réalité pour faire barrière au réel » nous dit d’elle Jacques Aubert. Nous avancerons qu’avec ce Journal, nourri et noué de ses nouvelles, romans, essais, de ses attentes de leurs consécrations, Virginia cherche, et « définitivement » à se défendre du réel par la seule maîtresse, à bords : l’écriture.
Quittons-nous sur cette question : la production du sinthome n’implique pas de façon mécanique une parfaite protection contre le réel, une assurance tous risques, certes.
Mais que dire du suicide de Virginia si ce n’est, à lire Lacan en 1971 3, que comme l’écriture, il reste tentative ratée pour sa jouissance ?
 
1 Journal intégral, 1915-1941, Paris, Stock, 2008
2 Sophie Sophie Marret, « Divagations », Le pur et l’impur, sous la direction de Catherine Bernard et Christine Reynier, Colloque de Cerisy, p.111.
3 Journal intégral, op.cit., p.405.
 
 
Tags associés à cet article: La Chose, l'écriture, la jouissance, le lien social, le réel, sinthome

mardi 12 janvier 2010

Une éducation cognitive - Eric Zuliani

 Éric Zuliani, psychanalyste, membre ECF

 Y a-t-il une poussée du cognitivisme dans le champ de l’éducation ? Oui. Que la chose soit sue fait apercevoir, qu’après les Universités, ce sont à présent les lieux de formation – IUFM compris –, du vaste champ médico-social où l’on y dénonce un « endoctrinement par la psychanalyse » allant de paire avec l’entrée en force de la culture de l’évaluation. Un livre paru l’année dernière, permet de comprendre de quoi est faite cette poussée. Génération Dolto de D. Pleux. Docteur en psychologie du développement, directeur de l’Institut français de thérapie cognitive, personnage aux succès de librairies, ayant participé activement au funeste Livre noir de la psychanalyse.
Bien que structuré en un certain nombre de chapitres, le propos du livre est redondant – pour un cognitiviste c’est tout de même un problème ! On y apprend peu de choses tant la messe est déjà dite et le style proche d’un mauvais manuel d’éducation.
Son angle d’attaque – l’examen de la pratique de Dolto –, lui permet de faire le procès de la psychanalyse qu’il aimerait voir considérée comme une vieille lune soixante-huitarde révolue. Il va jusqu’à dénoncer sa « toxicité ». Le livre aurait pris une tournure plus sérieuse si l’examen de l’œuvre de Dolto avait consisté à souligner ce de quoi elle était restée prisonnière : conceptions développementales ; affirmation selon laquelle tout est langage ; pratique de l’interprétation trouvant son efficace suggestive dans le registre des significations.
Après lui avoir rendu un hommage ambigu, il ne peut s’empêcher de livrer dès les premières pages un double chef d’accusation. Il hésite entre le fait de savoir si l’enseignement de Dolto a directement produit nos enfants d’aujourd’hui, ou si lesdits enfants ne sont plus les mêmes que ceux des années 70. Au premier chef d’accusation correspond la volonté de rendre la psychanalyse coupable des maux de notre jeunesse ; du second se déduit une visée de reprise en main par « les praticiens cognitivo-comportementalistes [qui] ne sont pas des dresseurs, mais des éducateurs ». N’hésitant pas à faire feu de tout bois, une partie est consacrée à une autre « thèse » : et si l’éducation façon Dolto s’expliquait par la vie de la jeune Françoise ? Oserions-nous, ici, supputer sur ce que fut le jeune Didier, à partir du style d’adresse à l’enfant que le bon docteur Pleux préconise : « Tu sais enfant, la vie est ce qu’elle est. Pas besoin d’ajouter des qualificatifs à ce qu’est la vie. »
Peu à peu se dessine le portrait d’un enfant adéquat aux méthodes cognitivistes. Un être immature qui ne veut que des informations claires sur la question qu’il se pose – ai-je le droit ou non ? –, qui peut s’exprimer mais pas trop, qui ne vise que des satisfactions immédiates, attaché à ce qu’il voit et non à l’insoupçonné ; bref, un « défoulé » ! On n’est pas étonné de découvrir que la notion clé qui prétend être à la hauteur de cet enfant « agresseur de son environnement et usurpateur du pouvoir dans la famille », est l’apprentissage. Retenons cependant cette première leçon, pour nous-mêmes, des dangers de spéculer sur un soi-disant « nouveau sujet », permettant de promouvoir de « nouvelles pratiques » qui s’avèrent être, en fait, de « bonnes vieilles méthodes ».
Un programme éducatif s’en déduit qui « décompose, selon les termes de Lacan, jusqu’à la niaiserie, tout dramatisme de la vie humaine ». Il faut d’abord frustrer, pour produire le vrai désir. L’exemple donné par Pleux, fait alors froid dans le dos : « Comme Sartre le disait : on a jamais été aussi libre que sous l’occupation. » Il faut, ensuite, apprendre à l’enfant ce qu’est « la vraie réalité » : pas celle de l’inconscient mais celle où les choses sont ce qu’elles sont et où elles ne signifient rien de particulier. Il faut cesser de parler à l’enfant et à l’adolescent, de tout expliquer, de vouloir déchiffrer ; agir, en fait, – au risque de la violence, point non abordé – pour qu’il obéisse. Le livre spécule – c’est la deuxième leçon - à partir d’une lecture fautive de Freud, via Dolto, sur une disjonction, commune et dangereuse, entre réalité effective et réalité psychique. À partir de là, Pleux ne voit aucun inconvénient à ce que la psychanalyse continue de s’occuper de la réalité psychique. On comprend alors la pertinence conceptuelle du propos de J.-A. Miller selon lequel « la réalité psychique c’est la réalité sociale […] et qu’il suffit, pour ôter tout allure de paradoxe […] de rappeler qu’au fondement de la réalité sociale, il y a le langage ». Il faut enfin former un moi fort, ce qui ne peut passer que par des exigences et des interdits, tout autre manière de faire emportant le soupçon de permissivité, tarir la conversation avec la jeunesse où il s’agit – dangereusement ! -, de « quitter le verbe pour le réel ».
Pour conclure, Pleux rappelle la définition du terme « éduquer » du Littré, qu’il interprète ainsi : c’est aux parents d’élever l’enfant. La définition, pourtant, se garde bien de nommer explicitement le partenaire de cette éducation et rejoint celle de Lacan quand il évoque parfois ce qu’il entend par éducation : le sujet s’éduque seul, certes, mais pas sans le désir de quelques-uns. Pour Pleux, au contraire, c’est l’adulte qui est acteur de l’« adaptation à la réalité », et si cela ne marche pas, le thérapeute cognitiviste.
Relisons, donc, la leçon du Séminaire X que Lacan consacre à l’expérience dite du robinet de Piaget. Étudiant l’intelligence de l’enfant, il le soumet à l’expérience suivante : un adulte explique à un enfant les principes élémentaires qui régissent le fonctionnement d’un robinet. Celui-ci, à son tour doit transmettre à un autre enfant les dites explications. Piaget est déçu par la pauvreté de la transmission et se demande pourquoi ? Interprétation de Lacan : avant tout, tourner et parler d’un « robinet », donne envie de faire pipi !
Tags associés à cet article: cognitivisme, transmission, Évaluation, éducation

jeudi 7 janvier 2010

Lever l'impasse de l'hystérie - Hélène Deltombe

Hélène Deltombe, psychanalyste, membre ECF

On dit que 2010 sera freudien ! L’œuvre de Freud entre dans le domaine public, et les maisons d’édition sont nombreuses à vouloir en publier des textes. On dit que le sujet hystérique n’est plus celui qu’il était à la fin du 19ème siècle. C’est tout juste parfois si on ne proclame pas la caducité de la théorie freudienne en la matière. Et pourtant, l’hystérique, sans doute sous des formes nouvelles, avec des symptômes de notre époque, adresse une demande à l’analyste avec son corps, au point d’en être, comme depuis toujours, mutique.

D’abord le corps parle, et c’est l’interprétation de ses manifestations qui peut susciter l’ouverture de l’inconscient. Ainsi que l’indique Jacques Lacan, « le symptôme est d’abord le mutisme dans le sujet supposé parlant (…) et c’est dans le mouvement même de parler que l’hystérique constitue son désir »1. Encore faut-il savoir comment traduire les textes de Freud, et comment traduire les signes que donne à lire l’hystérique.
Dans chaque cas, Freud se donne pour objectif une reconstitution totale des lacunes de l’histoire du sujet, lacunes dues au refoulement de certains souvenirs pénibles, conflictuels, sources de symptômes dont le déchiffrage permet la remémoration. De cette mise en paroles, de ce travail d’élaboration de la causalité psychique, il résulte la disparition de symptômes, mais surtout la prise en compte par le sujet de la vérité et du savoir qu’ils délivrent pour orienter son existence.
Les premiers cas d’hystérie de Freud lui permettent d’énoncer un principe général, celui que certaines impressions, reçues à une époque présexuelle et qui n’avaient aucun effet sur l’enfant, conservent plus tard leur puissance traumatisante, en tant que souvenir, une fois que la jeune fille ou la femme vit un événement important sur le plan sexuel. Il suffit d’évoquer ces souvenirs afin d’éteindre leur « puissance traumatisante ». Et, ajoute Freud, le symptôme signifie la représentation – la réalisation – d’un fantasme à contenu sexuel. Lacan souligne dans son Séminaire I que Freud se concentre sur la cause du symptôme et que sa méthode s’est avérée parfaitement efficace.
Les choses se sont avérées plus complexes lorsqu’il s’est agi non plus d’un traitement court, mais d’une véritable analyse, comme dans le cas de Dora. Son dégoût intense de la sexualité se marque par des symptômes tels qu’une sensation d’irritation dans la gorge, et se rapporte à une situation traumatique bien plus précoce que Freud ne l’aurait d’abord pensé : Dora finit par se remémorer au cours de la cure ce qui est à l’origine du symptôme et du fantasme sexuel qui la torturaient à l’adolescence : « Elle se rappelait très bien avoir été, dans son enfance, une suçoteuse. (…) Dora elle-même avait gardé dans sa mémoire une image nette de sa première enfance : elle se voyait assise par terre dans un coin, suçant son pouce gauche, tandis qu’elle tiraillait en même temps, de la main droite, l’oreille de son frère tranquillement assis à côté d’elle. Il s’agit ici d’un mode complet de l’assouvissement de soi-même par le suçotement »2.
Lacan souligne que « les formes que prend le refoulement sont attirées par ce premier noyau que Freud attribue alors à une certaine expérience, qu’il appelle l’expérience originelle du trauma »3.
C’est à partir de son trauma originel, décelé par Freud – être une suçoteuse – que la vérité de son existence pourrait surgir pour Dora, ce que Lacan déduit de la lecture du cas : « la femme, c’est l’objet impossible à détacher d’un primitif désir oral et où il faut pourtant qu’elle apprenne à reconnaître sa propre nature génitale »4. Mais « pour accéder à cette reconnaissance de sa féminité, il lui faudrait réaliser cette assomption de son propre corps, faute de quoi elle reste ouverte au morcellement fonctionnel qui constitue les symptômes de conversion »5. Or, son analyse ne lui offre pas la clé pour réaliser la condition de cet accès, car Freud, en raison de son contre-transfert, revient trop constamment sur l’amour que M. K inspirerait à Dora, si bien qu’elle ne peut résoudre le mystère de sa féminité qui motive son idolâtrie pour Mme K., tout comme sa longue méditation devant la Madone Sixtine de Raphaël à Dresde. Outre le fait que Freud n’a pas distingué la place spécifique de l’homme pour l’hystérique, l’imposant à Dora comme objet d’amour au lieu d’apercevoir sa place comme objet d’identification, il a sous-estimé l’importance fondamentale de la position de jouissance de Dora, inscrite dans son corps par un scénario de jouissance, et marquée par sa fascination pour le corps de l’Autre féminin.
Lacan montre la conséquence de cette impasse qui n’a pas été levée pour Dora en soulignant qu’elle a été laissée telle « une Princesse de Clèves en proie à un bâillon infernal »6. Il en résulte que Dora s’en est trouvée confortée dans la jouissance de sa structure : «  J’ai dit que l’hystérie se caractérise par la fonction d’un désir en tant qu’insatisfait (…) l’hystérique répète toujours ce qu’il y a d’initial dans son trauma, à savoir un certain trop-tôt, une immaturation fondamentale »7.
  
1 Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, p.15-16.
2 Ibid., p.36-37.
3 Freud S., Le Séminaire, Livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p.55.
4 Ibid., p.221.
5 Lacan J., « Intervention sur le transfert », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p.221.
6 Ibid., p.223.
7 Lacan J., « Le désir et son interprétation », Le Séminaire, Livre VI, séance du 15 avril 1959, Ornicar ? n° 26-27, Paris, Seuil, 198

dimanche 3 janvier 2010

la parole entravée - Bernard Seynhaeve

Bernard Seynhaeve, psychanalyste, membre ECF

 Une analyse est une expérience de solitude subjective. Elle peut être menée suffisamment loin pour que l’analysant soit amené à franchir le pas consistant à isoler radicalement l’Un par rapport à l’Autre. Je voudrais tenter de situer ce moment charnière dans ma propre cure.
 
La marque du signifiant dans le corps
 
Comment le signifiant se conjugue-t-il à la jouissance du corps ? Comment le sujet incorpore-t-il les signifiants de son histoire pour traiter la jouissance dont il est l’objet ? C’est la question qui a traversé d’un bout à l’autre mon analyse.
Je prends cette citation connue de Lacan : « C’est dans la rencontre des mots avec le corps que quelque chose se dessine. C’est dans le motériolisme que réside la prise de l’inconscient – je veux dire que ce qui fait que chacun n’a pas trouvé d’autres façons de sustenter ce que j’ai appelé […] le symptôme. » 1
Ma mère et mon oncle étaient amoureux. Ils allaient se marier. Mais au début de la Seconde Guerre mondiale, mon oncle est envoyé au front. Il se fait tuer. Il a cependant, avant de mourir, envoyé une lettre à son frère Gaston. « Cher Gaston, ici tout va mal. Si je meurs, occupe-toi d’elle. » Cette injonction d’avant ma naissance donnera lieu à l’union de mes parents. Ainsi, Gaston deviendra-t-il mon père.
« Occupe-toi d’elle » est une injonction qui se profère d’outre-tombe. J’incarnerai donc cet L (la lettre L, soit “elle” dans la langue française qui métaphorise le féminin singulier). L est le S1 dont je m’emparai pour en faire le signifiant maître qui présidera à mon destin et me déterminera en tant qu’être sexué. Dans ce L majuscule, s’incarne l’être sexué que je suis et se noue la jouissance du corps à un signifiant premier.
 
De l’inconscient transférentiel…
Pendant mon enseignement d’AE j’ai mis en relief les deux interprétations de ma cure. Elles sont de même nature que cette injonction proférée d’outre-tombe.
La première injonction s’interpréta ainsi : « Vous devez me parler de votre castration ». Elle inaugura la cure analytique et me précipita dans l’inconscient transférentiel. Cette interprétation eu pour effet la production d’un rêve dont j’ai fait état plusieurs fois : « Je déambule dans le couloir du refuge de la Sainte Famille, la maternité où ma mère a mis au monde tous ses enfants. Ce couloir a la forme de la lettre L. Je ressens le besoin pressant d’uriner. Les toilettes sont à l’angle du L. Je pénètre dans les toilettes et me mets à uriner. Je ne peux m’arrêter, la cuvette déborde et je me réveille en train d’uriner au lit ».
 
Ainsi la cure prenait-elle immédiatement appui sur le signifiant maître. Ce rêve inaugural comporta toutes mes coordonnées subjectives. Le signifiant maître, l’objet, le mode de jouissance et le choix inconscient du sexe à l’angle de la lettre L.
La cure commençait par ce plongeon dans l’inconscient transférentiel. S1-S2, le tricotage et le détricotage signifiant nourrissait chez moi « le mirage de la vérité ».
Il fallait logiquement en passer par cette première interprétation pour adhérer à l’hypothèse de Freud, croire à l’inconscient et entrer dans la cure proprement dite. Sans ça, pas d’analyse.
 
… A l’inconscient réel
Je fais un saut en avant.
J’aurais pu longtemps encore associer librement. Il y eut une seconde interprétation de l’analyste, celle qui permit que l’analyse s’arrête. « Vous aimez trop vos fantasmes », trop, beaucoup trop. « Il est grand temps de vous arrêter » devais-je avoir compris. Nouvelle injonction. Cette seconde interprétation toucha précisément ce point de jonction, le point de contiguïté entre S1 et S2. Elle coupa l’élan du sujet vers le lieu de l’Autre, soit vers la supposition de savoir et entrava durablement son mouvement vers la signification.
 
« Quand […] l’espace d’un lapsus n’a plus aucune portée de sens (ou interprétation), alors seulement on est sûr qu’on est dans l’inconscient » 2.
JAM commente cette phrase de Lacan dans sa Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI.
JAM fait remarquer que « Nous avons ici [soit, lorsque le lapsus n’est plus interprétable] à placer la double barre qui indique la coupure, la déconnexion entre le signifiant du lapsus et le signifiant de l’interprétation. Nous nous trouvons atteindre, commente-t-il, à sa jonction le lien du fameux S1 et du fameux S2. […] Cette phrase, continue JAM, comporte, si on la lit bien, que S1 ne représente rien, qu’il n’est pas un signifiant représentatif. Cela attaque ce qui est, pour nous, le principe même de l’opération psychanalytique, pour autant que la psychanalyse a son départ dans l’établissement minimal, S1-S2, du transfert »3. Alors que la précipitation dans l’inconscient transférentiel, la connexion du S1 au S2 est au principe même de la cure analytique, Miller fait valoir la déconnexion entre S1 et S2. L’intervention de l’analyste doit en fin de compte viser la déconnexion entre S1 et S2.
 
La seconde interprétation déterminante prit valeur d’un stop ! Elle arrêta radicalement l’association libre. Toute association signifiante prit chez moi valeur de jouissance de la parlotte. Lorsqu’un signifiant s’apprêtait à se dire, au même instant surgit la fascination du sens qu’il allait produire. L’intervention de l’analyste laissa le sujet en plan avec le signifiant maître sur lequel avait démarré son analyse : la lettre L. Je situe là l’ourlet de la cure, le point de rebroussement de la pulsion. Commença alors une nouvelle expérience, l’expérience de l’Un laissé radicalement seul, sans le recours de l’Autre pour lui donner du sens. S1//S2.
 
Le signifiant maître représente un sujet à partir du moment où il s’articule à l’Autre. Cela, c’est le versant de la chaîne signifiante. Et c’est aussi l’inconscient-message à déchiffrer, selon Freud. C’est le versant des formations de l’inconscient. C’est aussi celui du symptôme qu’on peut pour une part déchiffrer. Mais il y a un autre versant sur lequel Lacan met l’accent à la fin de son enseignement. C’est le S1 pris dans la dimension de la lettre. C’est le S1 pris dans sa dimension de réel. C’est le versant sinthomatique, ce qui ne se déchiffre pas, le versant jouissance non symbolisable, non réductible au signifiant, le versant jouissance inhérent au vivant, au corps du parlant. On se situe là dans la dimension de ce qui fait l’essence de l’homme, au joint du corps et du langage, à ce qui du langage s’incorpore au vivant, le corps qui jouit et qui parle, qui jouit de parler. Dans cette zone, S1 ne représente rien et par conséquent n’est pas du symbolique.
 
L’expérience analytique et plus précisément sa fin donne accès à la solitude de l’Un. Cette découverte, cette intervention de l’analyste avait touché, modifié sensiblement quelque chose de mon être. Le rêve de la fin a surgi après cet événement. Ce moment de coupure où j’ai pu saisir la dimension mythique de mon histoire, du mythe en tant qu’il traite le réel, où j’ai pu saisir la nature de semblant de la chaîne signifiante, cette expérience va subvertir le sujet supposé savoir. Isoler l’Un de l’Autre fait apparaître que toute élucubration de savoir est avant tout production de jouissance. Je m’apercevais que l’analyste n’était lui-même que le contenant vide qui soutient le désir de savoir du sujet 4. Un semblant lui-même. Le sujet supposé savoir du dispositif analytique avait chuté dans le même mouvement que la découverte de ce à quoi l’être était réduit.
C’est seulement alors que je pus quitter mon analyste. Une fin n’a été possible qu’après que je me suis aperçu que « vouloir dire » c’est « vouloir jouir ».
 
La passe à présent m’interroge sur ma façon, avec mon style, de subvertir cette proposition : comment faire de ce vouloir jouir un vouloir dire singulier ?
 
1 Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme »
2 Lacan J.,  Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI, Autres écrits, Op. cit., p. 571.
3 Miller J.-A., Le tout dernier Lacan, L’Orientation lacanienne III, 9, [2006-2007], inédit. Lire aussi Quarto 88/89, p. 7.
4 Lacan J., « Proposition du 9 octobre 67 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrit, Paris, Seuil, 2001, p. 251.
 

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