Psychanalyse et politique, le blog

Articles du mois de février 2010

mardi 23 février 2010

Identité - Adelaïde Ortega

Adélaïde Ortega – psychanalyste, membre ECF

 Il y a un débat qui a fait la Une de tous nos journaux. Ne pas lire les articles des journaux qui traitent de cela, ni entendre ce qui s’en dit à la radio, ne pas parler de cela avec les autres. Ne rien penser à ce propos, ne rien vouloir ou ne rien pouvoir en savoir.
Dans ce domaine, tout n’est qu’opinions, préjugés, fictions creuses. C’est la chose dont il ne faut pas parler dans le monde civilisé au risque de tomber dans le sans fond de la bêtise. S’agit-il de résistance? De dénégation ? Forclusion ? D’où me venait cet interdit qui me conduisait au mutisme ? Chose trop intime pour être extirpée des limbes où elle se tient ? L’Extime en personne ! L’horreur est proche. Impossible de ne pas m’en mêler.
Donc j’écris. C’est devenu LE débat national pour l’année 2010 ! Pourquoi avoir réveillé le monstre, pourquoi vouloir le démasquer, le montrer ? Que nous veut-on avec cette politique qui parie pour le pire ? Au XXIème siècle, à la fin de la première décennie, un débat, sans mémoire et sans histoire(s), sur quelque chose qui n’existe pas : l’identité nationale. On veut la faire exister, consister. On nous assure qu’il ne faut plus avoir peur de dénoncer, de trahir, des valeurs et des personnes, on peut tout dire à propos de ceux qui sont nos étrangers. Sont-ils encore nos prochains ? Oui, nous dit le pape. Ils mendient aux portes des églises. Trop proches, alors ? Trop nombreux ? Ces êtres qui nous collent au regard, et nous mettent sous le regard des réalités inhumaines, des corps fatigués, sans abris, parlant des langues ignorées de nous, comme des bêtes. Jouissances ignorées de… nous-mêmes.
Pas beau à voir ? L’art contemporain nous a habitué à ce défaut de beauté qui caractérise notre époque. On a levé les voiles de la pudeur pour les besoins de la globalisation. Marché absolu : tout se vend, tout s’achète à n’importe quelle condition, et il n’est plus nécessaire d’envelopper les objets de jouissance dans des belles formes, là comme ailleurs. Jusqu’à nous faire admettre qu’il est bien –politiquement correct- de pouvoir montrer pour des bonnes causes, ce qui d’habitude, de par la tradition, ne se dévoilait que pour le pire. A la Biennale de Venise et dans une galerie parisienne, en 2009, des installations et des films montraient ces réalités…mais comment en parler ? Il semblerait que ces images de l’art empruntant leurs sujets aux images télévisuelles (documentaires montrant « le réel ») ne soient pas appréciées des amateurs. Il n’y avait pas de ça à la Dogana, à Venise chez un collectionneur mondialement connu ! Trop réaliste ? Pas assez fantastique ou spectaculaire ?
Ces œuvres portent une intention au-delà du monde de l’art, au-delà de la laideur, et de l’horreur « visible », au-delà du « faire pitié », elles montrent des paysages et des architectures bizarres, des zones étranges à la frontière de la vie humaine, des hommes qui vivent là, qui parlent, sans commentaires. Ces œuvres, en tant qu’art, demeurent là sous nos yeux dans des lieux paisibles, elles insistent, elles reviennent en boucle au lieu de filer derrière une autre info insipide. On croit avoir déjà vu, on croit savoir de quoi il s’agit, mais l’art ne dit rien de ces significations déjà là, il nous laisse dans la perplexité devant ce que produit notre monde : l’inquiétante étrangeté.
De quelque bord que l’on soit : de gauche, de droite, au centre, aux extrêmes, on dénonce : c’est insupportable, il faut faire quelque chose, il faudrait que leurs pays respectifs fassent en sorte de ne pas les laisser sortir. Fermer les frontières ! Selon la couleur politique, les moyens invoqués diffèrent, mais tous disent : qu’ils restent chez eux ! Qu’on arrête de se mélanger ! On ne retrouve pas ses petits.
Débat d’actualité, dans lequel s’engouffrent tous les ressentiments, toutes les haines de soi et de l’autre, de tous les autres. Pourquoi débattre en même temps que continuent des chasses à l’homme dans les bois. Causer pendant que des chercheurs inventent des détecteurs de CO2 -écologie ironique- produit dans les cachettes des camions, machines qui sont encore à perfectionner car les transports de légumes brouillent les signaux, des alarmes qui obligent les chauffeurs à descendre de leur cabine pour permettre des fouilles. Ils sont traqués, pourchassés, pour une question d’identité : ils sont « sans papiers ». A quoi bon ? A l’époque de la globalisation, tout se vend et tout s’achète. Ces êtres sans identité humaine sont purement des forces de travail qui cherchent à se vendre à n’importe quel prix, esclaves modernes dont les « passeurs » sont les modernes marchands. Leurs employeurs leur donneront un prix, une valeur monnayable, le temps d’être rattrapés par les lois et leurs hommes.
 
Problème : Immigration ? Intégration ? Assimilation ? Lisez : « notre nation s’est constituée au fil des siècles par l’accueil et l’intégration des personnes d’origine étrangère. » Dans ce conte de fées, les siècles se suivent et se ressemblent. Il ne manque pas, dans les débats organisés par les préfets, de témoignages d’étrangers qui ont réussi à s’intégrer, à s’adapter au monde environnant réduit au monde du travail et qui ont donc pu devenir français. Preuve que la France est une bonne mère, une bonne terre, d’accueil. N’y aurait-il plus d’historiens, plus de citoyens, de « martyrs » pour témoigner du contraire ? Des mots, des mots…
Solution : Des contrats de bonne conduite signés avec la Nation : voilà ce à quoi doit aboutir le processus dit « d’intégration », voilà à quoi sert le débat sur l’identité nationale. Il y a des passagers clandestins sur le navire France, mais il y a pire : des mauvais matelots qui risquent de le faire couler. On va leur apprendre à parler, à bien se tenir, à respecter la valeur des insignes de la France.
Conclusion : Evaluation ! Evaluation ! Qui veut évaluer ? Des appels d’offres sont lancés auprès de consultants pour établir des critères et des grilles d’évaluation du niveau d’intégration qui vaudra pour prétendre à la nationalité française. Qui veut être évalué ?
 
Pendant ce temps-là, l’Espagne distribue généreusement un passeport espagnol, voire la nationalité, à tous les enfants et petits-enfants de réfugiés de la guerre civile, sans plus preuves et de formalités que des dates et lieux de naissance.
 
*Ce texte a été publié dans Varia, Journal des Journée n°88, le 02 février 2010
 
 
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jeudi 18 février 2010

Rien de personnel - René Fiori

René Fiori - membre de l'Envers de Paris

Hyper, ΰπέρ, « au dessus » dit le Bailly. Hyperréalisme, au dessus du réalisme. Très au dessus, à des années-lumière, c’est ce que Mathias Gokalp a voulu pour son film, son premier long-métrage auquel il a donné pour titre : Rien de personnel*. Eviter l’illusion réaliste pour mieux rejoindre «  la fiction vraie ». Le scénario est co-écrit avec Nadine Lamari.

 
Nous sommes en soirée, au début d’une réception. Le flot des invités arrive. Le lieu est un musée. Des masques anciens. Des représentations d’anatomies humaines, autrement dit des écorchés.   Petits fours, champagne… Zabou Breitman/Christine Barbiéri, en prêtresse de la communication, déclame les règles (apparentes) du jeu qui va suivre «  Je vois que chacun a trouvé son partenaire… ». Dans un décor baroque, le simulacre commence. Les Maîtres-mots : exercice de coaching- cadres-rachat d’entreprise-jeu de rôles (pas drôles) - entreprise pharmaceutique- licenciements- compromission - sauve-qui-peut - (peu peuvent) - délégué syndical – coucherie - vérités - trahison. Mélodie de Chabrier- pour ceux et celles qui n’ont pu saisir, l’année dernière, l’occasion de voir le film en salle : sortie du DVD le 3 février 2010.
Mathias Gokalp faufile le spectateur entre les personnages, les situations, les décors  La musique de Fleming Nordkroge discrètement nous apostrophe. Off, elle se pose sur le décorum comme sur les personnages. Etincelles sonores et ludiques qui nappent le brouha-ha de cette soirée organisée par le patron (Pascal Greggory) des Laboratoires Müller, brouha-ha dont elle perfore la fluidité, l’écoulement, le continuum. Elle représente en quelque sorte notre ignorance, elle est aussi notre persona. Le développé du film, par lentes répétitions, par successifs décalages des points de vue, déploie le spectre, la gamme des places qui vont happer untel ou untel, les uns aux autres s’intervertissant. Il y a quelque chose de La loi, de Roger Vailland, dans cette permutation des places. Le délégué syndical (Denis Podalydès/Gilles Bergeret), chamboulé, veut, lui, dire non à ce piège. Pas, peu,  de profondeur de champ. Les superbes plans rapprochés focalisent les personnages et leur incrustation dans la foule floutée des nombreux salariés de la firme, à laquelle font écho d’indistinctes conversations hors champs. Le spectateur, en un progressif décalement des points de vue, se découvre des angles aveugles. La consécution des images active un véritable kaléidoscope, celle de la dégradation du sens en non-sens. Celui du travail, de la place de chacun dans son organisation, du rôle que chacun y croyait tenir. Récit d’une lente déstructuration des liens, d’implosion des idéaux. C’est une comédie. Pas de pathos. Emotion minimale. Mais des personnages qui ont du corps. Ils ont aussi un corps auquel certains se voient vertigineusement, ou instantanément,  réduits. Angoisse. La pétulante Melanie Mouttet / Natacha Gauthier-Stevens s’évanouit en son corps, se dissipe de son corps, c’est selon.  Touchée qu’elle est par une fulgurante subjectivation d’informations croisées, où son mari lui apparaît adverse à elle-même, et donc à l’amour. Jean Pierre Darroussin/ Bruno Couffe, cadre en CDD longue durée, se retrouve à exhiber un corps désensibilisé, indolore. Les corps sont gagnés par le spectaculaire, à la mesure des mots qui ne font plus face, n’y suffisent plus. On passe du non-dit au hors-dit, au hors-dire. Le patron de la firme pharmaceutique, survolant son pupitre, déploie sa voix hors-corps, nappant l’assemblée silencieuse. Che vuoi, boss? Au trouble qui progressivement gagne le spectateur se superpose l’inconsistance qui gagne le milieu ambiant. Plus rien n’est garanti, plus personne n’est garant.
Si tout est humour dans ce film, c’est que tout est théâtre, théâtre de l’absurde. L’homme de ménage (Marek/Fréderic Bonpart) se ménage la place du patron, et monte en sa limousine. Il est, dans le film, notre intelligence. Il a capté le subtil et burlesque délitement qui s’opère sous ses yeux. Plus qu’un film, cette œuvre de Mathias Gokalp est un texte, celui du bain qui aujourd’hui ravit celui et celle qui travaillent dans les grands groupes comme dans les petites firmes. Bain de la souffrance, qui de virtuelle, incorporée, programmée dans la structure, impose son enveloppement délétère, pour finir par asphyxier l’atmosphère et se précipiter, sans crier gare, dans les corps. Voir ce film, c’est lire. Et lire, c’est rire, et dans le meilleur des cas, s’éveiller à l’horreur feutrée. Comment sortir de ce mauvais rêve ? Rien de personnel, là ou le personnel ne vaut plus, rien.
 
*Rien de personnel, réalisateur : Mathias Gokalp - Acteurs principaux : Jean-Pierre Darroussin, Denis Podalydès, Mélanie Doutey, Zabou Breitman, Bouli Lanners, Pascal Greggory, Dimitri Storoge, Frédéric Bonpart, Samuel Ferret  -
Durée : 90 mnEditeur : Paris, Rezo films
 
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mercredi 10 février 2010

Chroniques d'un amalgame - Claudine Valette - Damase

Claudine Valette-Damase, analyste, membre ECF

 
Des actualités récentes poussent à mettre en question un des premiers étonnements révélés par la clinique auprès des personnes dites « âgées » dites « démentes » : l’amalgame entre la vieillesse inéluctable des sujets de nos sociétés riches et « la maladie d’Alzheimer », « la dépression » et « la fin de vie ».
La mise en place de la « gestion des cas » dans le cadre du plan gouvernemental de lutte contre la maladie d’Alzheimer en atteste, faisant de la vieillesse en souffrance, une marchandise à traiter.
Au moment même où Jeanne Jugan, fondatrice et inspiratrice des Petites Sœurs des pauvres au XIXe - engagées au service des personnes âgées - est canonisée par Benoît XVI. Elle fut reconnue pour son siècle puisqu'elle reçut en 1844 le prix Montyon de l'Académie française pour son œuvre dédiée à l'assistance des pauvres et des personnes âgées. Elle avait le charisme de Sœur Térésa ou de Sœur Emmanuelle.
« Alzheimer », « dépression » et « fin de vie » sont devenus les signifiants-maîtres, terrifiants de la vieillesse ; ils font la une des médias, remplissent les rayons des librairies, sont d’usage constant. Ces signifiants stigmatisent le moindre oubli bénin, étiquettent la moindre bizarrerie de la personne dite « âgée ». Ils sont l’épée de Damoclès, version XXIe siècle, de la vieillesse.
Dans le temps présent, la civilisation dénie ce qui dérange, prône la jeunesse éternelle, l’immortalité, la prévention généralisée, la sécurité exacerbée et le bien-être garantie. L’avancée en âge du parlêtre vient se mettre en travers de ce programme conçu pour le bonheur et ses bienfaits qui l’accompagnent.
 
Dans les institutions, ces sujets présentent des symptomatologies des plus hétéroclites. En effet, les personnes avancées en âge, isolées, côtoient dans ces services, des malades atteints de pathologies invalidantes : des déments, des Alzheimer, des dépressifs âgés, des suicidaires, des malades mentaux dits stabilisés placés dés l’âge de 50 ans, elle est sans limite, rien ne venant les différencier. Le discours politique les désigne sous les mots-clés de « personnes âgées dépendantes », « personnes désorientées ».
Ces « désorientés » subissent de plein fouet la ségrégation, ils souffrent véritables naufragés et angoissés.
La médecine se heurte à la difficulté à établir des diagnostics différentiels entre symptômes dépressifs et démences, entre pseudo-démence et démence et entre les différentes démences.
Leurs symptômes sont déclinés et classés dans le DSMIV1 en divers troubles: troubles démentiels, troubles dépressifs, troubles de la mémoire, troubles mentaux, troubles de la conduite et du comportement, troubles cognitifs, troubles confusionnels.
Les diagnostics se font de façon quasi systématique sous le vocable: «Démence de type Alzheimer et troubles apparentés» ou « Dépression du sujet âgé"2.
Médecins, soignants, travailleurs sociaux cherchent au quotidien des façons de faire, de répondre au traitement et à l’accompagnement de ces malades. L’incidence la plus prégnante de la prévalence de la notion de trouble sur le symptôme est l’objectivation qui se veut sans faille des pratiques soignantes et d’accompagnement.
En effet, les neurosciences associées à la pharmacologie règnent en maître absolu aussi bien dans les diagnostics par des tests les plus alambiqués que dans les traitements, elles s’acharnent à trouver les zones neuronales de tous les affects et les troubles ; et par voie de conséquence affirment que la zone de liberté, d’indétermination, de désir n’existe pas et que de ce fait, le sujet est entièrement programmé par le cerveau jusqu’à la fin de sa vie. Le discours de la science ne cesse de reculer l’échéance de cette fin de vie à n’importe quel prix, en faisant du vieux l’emblème de la dépression, de la mort ou de« l’Alzheimer ».
La causalité organique aurait-elle réponse à tout ?
Les méthodes injonctives ont force de loi et tous les dispositifs concourent à éloigner le praticien d’une quelconque relation dite humaine. Dans le dernier plan quinquennal de lutte contre la maladie d’Alzheimer, La gestion des cas y est présentée comme une panacée universelle pour la prise en charge des malades et de leur entourage dans le cadre des « MAIA » (Maisons pour l'Autonomie et l'Intégration des malades Alzheimer) véritable guichet unique pour construire un parcours de prise en charge coordonné et personnalisé.
Seuls les traitements par les TCC (Thérapie cognitivo comportementale) et les conseils de bonnes pratiques sont prônés, exacerbant les souffrances des malades et de leur famille et engendrant chez les professionnels, différentes manifestations symptomatiques pouvant atteindre des points de non-retour.
Quid de la clinique, quid du sujet et de ses symptômes, et quid de l’angoisse toujours présente. Dans les prises en charge, la dimension clinique n’existe pas, laissant donc de côté la particularité qui la fonde.
Paradoxalement dans ces institutions, la parole y est considérée comme une vertu, parler fait du bien, c’est une certitude inébranlable pour les professionnels. C’est à partir de ce malentendu qu’un travail clinique orienté par le discours analytique où aucune méthode-type, aucun savoir préétabli ne préexistent, peut être proposé aux praticiens . A l’envers de ces pratiques objectivantes, la clinique analytique se met en travers de la bonne marche du monde. Le discours analytique élaboré par Jacques Lacan permet une orientation et des rencontres qui se fondent sur la particularité de l’être parlant au-delà des normes et des standards.
À l’heure où les neurosciences s’imposent à l’ensemble du monde comme fait scientifique incontournable et indiscutable, s’alliant au juridique pour contraindre le sujet à une protection par le droit sans son consentement, l’enseignement de la psychanalyse nous pousse à trouer ce savoir universel.
 
Ibid.
2 American Psychiatric Association DSm-IV, Paris, Masson, 1996
 
 
 
 
 
 
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vendredi 5 février 2010

Vertigineux Sollers - Fabian Fajnwaks

Fabian Fajnwaks, psychanalyste, membre ECF

 
Discours parfait n’est pas le qualificatif que Sollers appliquerait à son dernier livre, comme on peut le lire ces jours-ci dans les blogs, sites ou critiques journalistiques ou l’entendre dans les émissions littéraires télévisées.
Logos téleios est le titre des Evangiles hérétiques grecs trouvés par hasard sous le sable du désert égyptien par des paysans en 1945. De quoi parle le « Trésor de Nag Hamadi, cette bibliothèque gnostique datant du IVème. Siècle de notre ère ? De la « Puissance de la parole », et de la « résonance du son du Nom », de l’interprétation, et du « mouvement circulaire du temps, qui n’a jamais de commencement »1. Autant dire des termes qui nous intéressent et qui semblent nous parler encore aujourd’hui, 1700 ans plus tard.
A l’instar de ces paysans égyptiens, mais lui, en connaissance de cause, Sollers ramène des textes enfouis dans l’oubli du temps, pour faire vibrer leur corde la plus singulière. Au-delà des fondamentaux Baudelaire, Sade, Rimbaud, Flaubert, Verlaine, Joyce, Breton, Bataille, Céline, toujours abordés sous l’angle du divin détail, comme dans les précédents La Guerre du Goût et Eloge de l’Infini, il y a une lecture passionnante du nihilisme nietzschéen à partir de Heidegger, Heidegger qui écrit « contre toute notion biologisante »2. Remarque de la plus cruciale actualité. Contre la falsification qui est faite de ces deux auteurs, Sollers rappelle que la « seule critique du nazisme est (paradoxalement ?) dans Heidegger et nulle part ailleurs ». Où ça ? Dans sa conférence « Le péril » de 1949, publiée par L’Infini il n’y a pas très longtemps…. Sollers nous signale aussi que de toutes façons, Nietzsche est français (ou chinois), via Voltaire, du fait que « la mort de Dieu, ou le fait que Dieu soit mort se vivait particulièrement mieux en français que dans n’importe quel autre coin du monde » 3
À la fin du livre, vers la page. 825, un dialogue republié de Tel Quel sur « La Trinité de Joyce », dialogue duquel Lacan n’est pas absent, constitue un guide de lecture précieux d’Ulysse. « En écrivant sur Ulysse, Joyce est très habile, il n’est pas là pour prêcher, mais pour faire changer d’époque à l’Inconscient. » L’inconscient du temps de Freud : Remarque si actuelle dans ces temps de retraductions de l’oeuvre freudienne, et de relectures freudo-freudiennes qui voudraient faire oublier que « l’Inconscient a changé d’époque » avec Joyce, et qu’il y eu un Jacques Lacan pour le faire valoir…. Encore une preuve que Sollers est vraiment lacanien ? Ce terme « d’élangues » qu’il évoque avoir proposé à Lacan en 1975 « pour essayer de lui faire comprendre Joyce ». Le français est fait pour cet « élangues » : c’est l’élan et la langue », et Sollers se décale tout de suite de toute francité ou Académisme possible. « L’élangues » : le terme mériterait des précisions, en ceci qu’il semblerait donner à la lalangue sa poussée (Drang) pulsionnelle. Son ami, l’auteur du Bruissement de la langue, ne le récuserait pas…
« Il y a une poétique de Lacan », nous dit-il dans le petit texte « Passion de Lacan », et se demande que devient la psychanalyse à époque où le discours capitaliste bat son plein, sous la souveraineté de la Technique. « Tout serait à tout instant pour oublier la science de la censure inventée par Freud et biologiser ainsi l’essence de l’être parlant qu’on appelle l’homme (désormais fabricable) » 4.
« Marilyn, la suicidée du spectacle » commente l’excellent livre de Michel Schneider sur le mariage entre la psychanalyse et le cinéma à Hollywood dans les années’50. Truman Capote disait qu’en Californie dans ces années-là « tout le monde est en analyse, ou est psychanalyste, ou est un psychanalyste qui est en analyse ». Effectivement c’étaient d’autres temps…. »Freud aurait été étonné de découvrir que « la peste » apporté en Amérique avait attrapé un violent choléra : Cinéma ou vérité de paroles ? Images ou surprise des mots ? Qui va tuer qui ? ». Là où l’annafreudien Greenson s’écarte de plus en plus de la pratique habituelle, voit sa patiente tous les jours pendant plusieurs heures, demande à être présent dans les plateaux pour coacher sa patiente et l’introduit dans sa famille,  « Très peu humain, Lacan l’aurait reçu quelques minutes, au lieu de la materner et la faire déjeuner en famille, il serait resté indifférent à ses films et ses amants, et en soupirant lui aurait demandé des sommes folles pour ses séances (….) Voilà le drame de l’Amérique et peut-être du monde - conclue Sollers - la psychanalyse n’y existe plus parce que le cinéma a pris la place du réel ». Vertigineux Sollers : A lire d’urgence.
Sollers P., Discours Parfait. Gallimard. Paris. 2010. P. 98.
1 P. 218.
2 P. 225.
3 P. 239.
 
 

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