jeudi 22 avril 2010
Recontrer un psychanalyste à l'adolescence - Hélène Bonnaud
Hélène Bonnaud - psychanalyste, membre ECF
Ils parlent, ils parlent. Conversation ininterrompue avec les portables, mettant l’autre de la relation toujours à portée, d’un seul clic, sur son écran également, ils chattent sur MSN de façon continue ou sur Facebook, se répondent, et encore s’appellent. L’adolescence aime la parole. Elle s’y est abonnée. Elle est toujours connectée à un autre qui au bout de la ligne, parle pour dire ce qui fait son quotidien, pour occuper l’autre plus que pour s’occuper de l’autre. Les ados passent ainsi un temps fou à se connecter et à déverser des valises de messages, comme pour dire j’existe, je parle, je suis là.
À qui s’adresse-t-elle, cette parole si vitale ? Elle parle entre soi. Le monde des ados a toujours eu cette particularité d’être un dialogue fermé, pris dans la recherche d’un autre identique qui comprend et qui pense comme moi, un multiple de moi en quelque sorte. De tout temps, l’adolescence a été perçue comme la période de la vie où la parole propre donne de l’être car c’est le moment où le sens à donner à sa vie et à sa personne propre, est prioritaire. Il s’agit en effet, pour chacun de se construire et de se faire une place parmi tous les autres. Cela demande d’être conforme aux modèles qui dominent ou bien de s’affronter à l’imaginaire du groupe qui les sous-tend. Il faut gagner sa place alors que, dans la famille, cette place était de fait.
Alors pourquoi un psychanalyste ?
On ne le rencontre jamais par hasard. Le psychanalyste, en effet, n’est pas l’oreille mise à disposition des portables. Il faut prendre un rendez-vous avec lui. C’est déjà un acte. De plus, on ne le rencontre que si quelque chose ne va pas, se manifeste et dérange. Cela s’appelle symptôme. Un symptôme vient toujours rompre une certaine continuité. Il vient indiquer qu’il y a un empêchement, un accroc ou parfois une précipitation d’actes qui entraînent le sujet au bord de la loi, au bord de la vie. C’est la définition du symptôme, d’être un message qui veut dire ce que je ne savais pas ou d’être l’effet d’une pulsion qui me domine. Mais sa vérité est souvent masquée. Elle n’apparaît pas de façon limpide, semble, selon les cas, totalement effacée ou simplement recouverte d’un voile. Parfois, on ne la retrouve pas, et il faudra aller la chercher, petit bout par petit bout. Du fait qu’elle est masquée, voilée, cachée, tronquée, il n’est pas facile de savoir à qui elle s’adresse, cette parole du symptôme. Certes, elle est la propriété du sujet, et d’une certaine façon, il est important qu’il puisse la reconnaître comme sienne. Mais savoir précisément à qui elle s’adresse et d’où elle vient, c’est le travail de l’analyse qui le dira. Le message du symptôme mérite d’être déchiffré. C’était l’idée de Freud. Et cette opération ne peut se faire que dans la rencontre avec un psychanalyste car il est le décodeur de l’inconscient. Faire ce choix, c’est consentir à reconnaître la singularité, parfois inquiétante, de ce qui m’agite. Cette rencontre est donc essentielle dès lors qu’on se sent perdu et qu’on veut se retrouver.
Or, souvent, à l’adolescence, le sujet ne veut rien savoir de son symptôme, il préfère ne pas en parler, ne pas le reconnaître, ne pas s’en soucier. Il ne veut d’ailleurs pas spécialement s’en défaire. Son symptôme et lui, ils se supportent parfois très bien. C’est souvent l’entourage, la famille de l’adolescent qui s’inquiète et s’interroge. Et c’est aussi par leur intermédiaire qu’une entrevue avec un psychanalyste peut avoir lieu.
Parfois l’analyste est appelé dans l’après-coup d’un traumatisme reconnu comme tel. Il s’agit alors d’un événement qui a fait intrusion dans le psychisme. L’analyste, dans ce cas, a pour fonction de venir réparer ce dommage et d’empêcher qu’il ne vienne hanter et perturber celui qui l’a subi. La parole, en effet, est le seul moyen pour que l’événement traumatique puisse se détacher du sujet, mais aussi que les fantasmes qui touchent souvent à la sexualité puissent être entendus et reconnus comme tels. Le trauma n’est pas toujours là où on l’imagine. Il peut se loger dans l’irruption du réel dans le fantasme inconscient. Il aura alors des conséquences tout aussi ravageantes.
L’adolescence est une période cruciale de la vie où l’irruption de la sexualité rompt avec l’enfance et du coup l’éloigne, cette enfance, au loin, parfois très loin de soi. L’adolescent se sent toujours plus proche de l’adulte qu’il ne l’est en réalité. Il considère qu’il a acquis un savoir – du fait de son entrée dans la vie sexuelle – et qu’il sait comment se tenir et s’affirmer dans la vie. Il lui faut pourtant passer par un renoncement, ce qu’il n’est pas toujours prêt à faire.
Ainsi, certains adolescents n’arrivent pas à sortir du milieu familial, ce qu’on a appelé le syndrome « Tanguy ». Ce symptôme est lié au fait que les parents n’incarnent plus un modèle rétrograde, un regard passéiste. Les adolescents, dans ce cas, ne ressentent pas l’effet générationnel. Les parents sont statufiés dans un rôle éternel, comme si la mort n’existait pas, le concept de temps non plus. Il y a un arrêt sur image. L’adolescent reste à la maison car il n’a nullement l’envie d’assumer sa vie et de faire des choix qui le bousculeraient et changeraient son existence. Il préfère la jouissance au désir.
L’adolescence a toujours été marquée par ce mécanisme de fuite de la réalité. Elle s’inscrit dans la reprise pour le sujet, de l’activité psychique centrée sur la sexualité. La période de latence est terminée, et les pulsions viennent déranger la tranquillité du monde enfantin. Tout est bouleversé et les images parentales vacillent. C’est pourquoi tout apparaît brutalement au sujet comme une tromperie. Avec la levée du voile sur la sexualité des adultes, l’adolescent a le sentiment parfois très amer d’avoir été dupé. Les identifications qui ne sont pas été assez solides pour résister à cette effraction du réel du sexe, peuvent ne plus tenir le sujet. C’est justement au moment où les craquages de l’identification sont les plus éprouvants que la rencontre avec un psychanalyste peut servir à supporter cette rupture.
Posté
par [Dario Morales ]
à 12:27
vendredi 16 avril 2010
Depuis Lacan - Graciela Brodsky
Graciela Brodsky - psychanalyste, membre ECF
2008. Le retour
La queue commence au 1125 de Marcelo T. de Alvear, l’entrée principale du théâtre Coliseo1. Elle se poursuit jusqu’à Talcahuano, tourne, arrive à Santa Fe et là, près de Libertad, commence à s’éclaircir. Ce sont presque trois rues portègnes, de cent mètres chacune, où se pressent, en dehors des horaires habituels, mille sept cents personnes qui attendent le moment de l’ouverture des portes pour occuper leur place avant le début du spectacle.
Beaucoup de visages amis, d’ici et de là – visages argentins, catalans, parisiens. Et beaucoup de visages jeunes et inconnus qui s’ajoutent à la fête.
« C’est un groupe de rock ? – demande Madame Rosa à Madame Rosa.
— Pas si tôt ! Ils se réunissent le soir.
— Alors, ce doit être un de ces pasteurs protestants…
— Au Coliseo ?!
— C’est un psychanalyste français, précise quelqu’un dans la queue.
— Compris », conclut la voisine, sa curiosité satisfaite.
Compris ? Qu’est-ce qui est compris ? En avril 2008, Jacques-Alain Miller revenait à Buenos Aires après sept ans d’absence. Au fond, ce qui était évident pour la voisine ne l’était pas pour J.‑A. Miller lui-même. Ces sept années d’absence auraient-elles inversé cette familiarité en une présence unheimlich ?C’est ce qu’il s’est lui-même demandé au début de cette conférence sans titre qui mit à l’épreuvela puissance de son nom, dans une ville qui l’aime et le hait – deux faces de la même monnaie, Freud dixit.
Les mille sept cents personnes qui sont là réunies croient aimer assez J.-A. Miller pour pouvoir le retenir, l’écouter, l’admirer et le presser jusqu’à ce qu’il sorte enfin ce « nouveau » qu’il s’oblige à livrer à chaque fois. Enseigné qu’il est par sa pratique de psychanalyste, il s’y prête, sachant qu’il incarne, au-delà de son nom, un singulier objet de satisfaction pour chaque membre de cet auditoire. La structure d’une conférence est érotique. Elle met en acte la thèse de Lacan selon laquelle l’enseignant est en position d’analysant : « Enseigner aux autres est sans valeur si ce n’est pas en même temps s’analyser soi-même. » Il parle aussi de Lacan. Ce n’est pas nouveau. Depuis ses premières interventions à Buenos Aires, en 1981, il parle de Lacan, parle depuis Lacan, à partir de Lacan. J.‑A. Miller a voulu que cela apparaisse dans le titre de ses Conferencias porteñas. Toutefois, au Coliseo, il ne s’agit pas de l’élucidation de Lacan, mais de l’élucidation d’autre chose, de quelque chose qui se formule à la première personne, d’un désir, d’un nom plus propre que le propre : « peut-être moi-même, Jacques-Alain Miller, ne suis-je que quelqu’un qui a désiré être un symptôme de Lacan ».
Ce troisième volume des conférences portègnes rassemble principalement les dernières allocutions de J.‑A. Miller à Buenos Aires, celles qui ont précédé sa conférence au Coliseo. Cette période va de 1996 – année du premier dialogue entre J.‑A. Miller et R. Horacio Etchegoyen –, jusqu’à 2001, année du second. Entre les deux, le changement de siècle.
1996-1997. Le dégel
En 1996, R. H. Etchegoyen est le président de l’Association psychanalytique internationale [ipa] et J.‑A. Miller celui de l’Association mondiale de psychanalyse [amp]. À l’initiative de la revue Vertex, les deux présidents se rencontrent pour la première fois pour parler de la psychanalyse, de son passé marqué à tout jamais par la sortie de Lacan de l’ipa, et de son actualité – qui rêvait de rendre l’enseignement de Lacan (de plus en plus présent à l’ipa) compatible avec les neurosciences et leur promesse de trouver dans le cerveau la confirmation des intuitions freudiennes. Cette rencontre historique s’est poursuivie par les années dites du « silence brisé »2 ou encore du « dégel ». Alors que la xe Rencontre internationale du Champ freudien (1998, Barcelone) sur Le partenaire-symptôme se prépare, J.‑A. Miller, qui a intitulé ainsi son cours de cette année-là, évoque à plusieurs reprises le couple Lacan – ipa et un au-delà pour la psychanalyse : peut-être n’est-on pas si loin du moment où cette grande barrière qui nous sépare – la barrière du standard prôné par l’ipa – se fera moins étanche, si elle ne s’écroule pas, dit-il en substance. « Que serons-nous devenus, alors ? », poursuit-il en ouvrant les Journées de l’Escuela de la orientación lacaniana [eol] sur Le psychanalyste et ses symptômes. Il avait commencé par nommer « nos symptômes » : les phrases toutes faites, la langue systématisée, l’excès de citations – mais aussi les citations implicites ou omises–, considérant ces symptômes comme un effet de la compacité et du monolithisme qui dérivent du partage d’une même orientation, avant de conclure : « Je crois ainsi que ce qu’il y a de plus intéressant dans notre démarche vis-à-vis de nos collègues de l’ipa, et bien qu’il y ait sûrement beaucoup à critiquer chez eux, c’est que cela nous invite et nous pousse à nous critiquer nous-mêmes. »
« Nous-mêmes »… Quel est le substrat de ce lien qui permet de dire « nous » ? Qu’est-ce qui nous unit ? Qu’avons-nous en commun ? Comment se fait-il que l’on appartienne à une communauté plutôt qu’à une autre ? Le questionnement de J.‑A. Miller sur le partenaire-symptôme bute toujours sur l’analyste : l’analyste et ses symptômes, d’abord ; l’analyste et ses partenaires, ensuite. Si J.‑A. Miller déploie, un par un, les semblants de la communauté à laquelle l’analyste s’unit, c’est pour souligner que l’on n’appartient à la communauté que dans la mesure où celle-ci contient l’objet a qui nous divise comme sujet. Dès lors, deux modèles d’institutions se dégagent : celle qui fait alliance avec le discours du maître pour ségréguer la jouissance, et celle qui, parce qu’elle prend la jouissance en compte, fait entrer la tuché dans l’École. « Si l’on n’introduit pas le carnaval dans la psychanalyse, c’est alors le règne de l’infatuation, où les habilitations symboliques vides triomphent ».
1998. Crise
Quel typede lien social se construit-il à partir de la psychanalyse ? Qu’advient-il du sujet après l’analyse ? Comment la relation transférentielle finit-elle ? La crise a mis en évidence que la psychanalysene promet pas l’amour du prochain et que le psychanalysten’est pas exempt des effets défavorables impliqués par la chute du sujet supposé savoir, qui marquerait la fin de l’analyse et même la passe : « Plus personne à qui parler. » « Plus personne avec qui l’on puisse apprendre. » « Plus personne qui vaille. » La crise a dévoilé le fondement des polémiques autour de Lacan,avec les analystes de l’ipa non moins qu’avec ceux de sa propre École : les psychanalystes ne sont pas à la hauteur de la psychanalyse, ils ne sont pas à la hauteur de la découverte de l’inconscient. Ceci n’est pas fortuit mais nécessaire, car l’agent du discours analytique ne fonctionne que dans la mesure où il se ferme à son propre inconscient. Comment rétablir alors pour le psychanalyste un rapport avec le sujet supposé savoir ?
1999. Fin du millénaire
Le thème de la « fin » occupe les médias : la fin de l’histoire, la fin des idéologies… Eh bien ! faisons-le nôtre et questionnons-nous, non seulement sur la fin de l’analyse mais sur celle de la séance analytique elle-même, en prenant en charge l’ambiguïté que recèle le mot « fin », qui comporte la finalité non moins que la conclusion. Alors que les neurosciences annoncent la fin de la psychanalyse, c’est-à-dire sa liquidation, alors que certainsanalystes commencent à penser que le seul réel est ce qui s’inscrit dans le cerveau, défendons ce que l’expérience analytique démontre : que l’inconscient n’est pas un pur semblant, mais qu’il vise le réel.
C’est le moment où le Champ freudien se prépare pour la Rencontre de l’année 2000 à Buenos Aires sur La séance analytique. J.‑A. Miller fait son cours à Paris sous le titre : « Les us du laps ». Le Centre Descartes lui propose alors de donner une conférence, qu’il intitulera« En fin de compte »3 et où il parcourra le millénaire échu en situant les moments décisifs de l’avènement de la psychanalyse.
Quelle meilleure étoffe que l’inconscient pour considérer le temps à partir de la psychanalyse, lui qui ne connaît pas le temps, et qui est à la fois fugace, instantané et éternel dans sa répétition ? L’inconscient lacanien n’est pas spatial comme celui de Freud, mais temporel, ce qui a une incidence directe sur la durée des séances dans la pratique analytique. C’est ce qui différencie, dit J.‑A. Miller, deux sortes de psychanalystes : ceux pour qui il y a un lien nécessaire entre l’enseignement et la pratique de Lacan, et ceux qui séparent l’un de l’autre.
La réintégration de Lacan dans l’ipa rencontre là son véritable obstacle.
2000. Le mur et la clé
La Rencontre du Champ freudien de juillet 2000 est le théâtre de deux événements inédits relatés dans ce livre. D’abord, la tenue de la Journée d’études sur l’interprétation « mutative » avec la participation de psychanalystes de l’eol et de l’Association psychanalytique de Buenos Aires [apdeba] ; ensuite, la conférence de J.‑A. Miller au siège même de l’apdeba. Le dégel commencé en 1996 donnelieu à un secondtemps d’échanges : « Je suis là parmi vous, chez vous, convié par les autorités officielles, rencontre unheimlich certes », dit le « zoulou » à l’assistance, avant de l’inviter à considérer la nature des obstacles qui se présentent à quiconque s’approche de l’hypothèse de l’inconscient.
Cette ouverture aux peuples voisins a eu pour corollaire le renforcement des liens à l’intérieur de notre propre famille. En décembre 2009, alors que se prépare le congrès qui réunira à nouveau les vieilles générations et les « nouveaux venus » dans la psychanalyse, J.‑A. Miller déclare : « il était urgent, en 2000, de donner à l’amp son identité propre, après vingt ans de rencontres internationales. […] Pour la première fois, alors, dans une Assemblée de l’amp, une cloison – un « mur » – fut installée, matérialisant une frontière entre membres et adhérents aux Écoles. Mais cette période, à se prolonger indûment, aurait conduit à la confusion : il fallait couper »4
Dans cette même période, se concrétise ce que J.‑A. Miller avançait en 1997, lorsqu’il faisait référence au psychanalyste et à sa communauté : « la question qui se pose à nous maintenant est de savoir si l’on peut décider d’appartenir à une communauté virtuelle, qui serait l’ensemble des analystes, ou au moins l’ensemble de ceux qui ont un autre type de lien avec le réel de l’expérience analytique […]. Ce n’est pas une communauté avec des statuts, des règlements, etc., mais plutôt un lien avec “le même réel” ».
En 2000, en même temps que ce mur s’était élevé, la clé qui permettait d’entrer dans cette nouvelle communauté était distribuée aux participants, symbole de la naissance de l’École Une.
2001. Nostalgie
Le 13 avril 2001, on célébrait les cent ans de la naissance de Lacan. L’Encuentro Jacques Lacan, rencontre qui s’est tenue à Buenos Aires, fait partie des hommages rendus à cette occasion. Ce fut le cadre du second dialogue avec H. Etchegoyen, sur lequel la période des visites régulières de J.‑A. Miller en Argentine se conclut. Il y eut des moments mémorables dans ce dialogue – empreints de la nostalgie de la présence de Lacan –, comme le pronostic pessimiste du destin des institutions, énoncé par l’ex-président de l’ipa qui finit par dire : « il n’y a rien à faire », à quoi J.‑A. Miller s’opposa avec un « courage féminin »5 en déclarant : « Il vaut mieux se dissoudre avant. » Le dialogue mérite d’être entièrement lu et relu, à la lumière de ce que furent ces neuf années. J.‑A. Miller savait-il que cet hommage à Lacan serait sa dernière visite à Buenos Aires avant qu’il n’y revienne, sept ans plus tard ?
Beaucoup de choses se sont passées qui l’ont retenu à Paris pendant ce laps : la Société psychanalytique de Paris [spp], filiale de l’ipa, lui refusa un droit de réponse, refus qui allait produire les Lettres à l’opinion éclairée [Seuil, 2002] par lesquelles J.‑A. Miller s’évertua à réveiller les intellectuels français de leur sommeil dogmatique. Il y eut l’amendement du député Bernard Accoyer introduisant dans la loi française une définition du titre de psychothérapeute incluant la psychanalyse, destiné à mettre la formation des analystes sous le contrôle de l’État. Avec les « Forums des psys »J.‑A. Miller conçut une contre-offensive qui allait rallier une nouvelle génération à la psychanalyse, pour dérouter le fameux amendement. La bataille gagnée, il entreprit de défendre la psychanalyse haut et fort contre les thérapies cognitivo-comportementales [tcc] et l’évaluation généralisée. Au moment où j’écris ces lignes, un nouveau Forum se prépare sous le titre Évaluer tue6. De plus, J.‑A. Miller poursuit l’établissement du Séminaire de Lacan et son cours hebdomadaire. Celui de cette année : « Vie de Lacan », a démarré il y a une semaine.
L’ensemble du présent recueil, le volume brésilien intitulé Lacan elucidado [« Lacan élucidé »]7 et l’Introducción a la clínica Lacaniana [« Introduction à la clinique lacanienne »]8 publié en Espagne, dessinent le panorama de la réflexion sur la doctrine, la pratique et la politique de la psychanalyse, c’est-à-dire de la diffusion de l’orientation lacanienne durant les vingt années qui ont suivi la mort de Lacan.
La pensée subversive de Lacan aurait-elle survécu sans ce parcours incessant ? Sûrement pas, et il est fort probable que son enseignement continuerait à nourrir l’exégèse de dizaines de petits groupes éparpillés de par le monde, sans la moindre capacité d’affronter avec succès les nouvelles formes du malaise dans la civilisation, spécialement celles qui font de la psychanalyse un trouble à évaluer et à éliminer. Incommode pour beaucoup, et sans doute pour les analystes eux-mêmes, l’Orientation lacanienne de J.‑A. Miller est davantage un symptôme qu’un trouble. Elle est le bâton dans les roues qui empêche les choses de mettre cap au pire, ou du moins retarde l’échéance. Et pourquoi ne pas dire que c’est une autre manière – en tout cas, c’est la mienne – de comprendre ce désir d’incarner le symptôme de Lacan dont J.‑A. Miller faisait l’aveu dans sa conférence au théâtre Coliseo ?
*Présentation du tome 3 des Conferencias porteñas de Jacques-Alain Miller, Buenos Aires, Paidós, conférences réunies et éditées par Silvia Elena Tendlarz.
Traduction de Beatriz Vindret
1. Cette conférence a été traduite en français et publiée sous le titre « Jacques-Alain Miller à Buenos Aires. Conférence au Teatro Coliseo »in La Cause freudienne, no 70, décembre 2008, p. 94-110. Graciela Brodsky le cite in fine à maintes reprises. Le lecteur s’y reportera pour son plus grand profit [ndlr].
2. Cf. Etchegoyen R. H., Miller J.-A., Silence brisé, entretien sur le mouvement psychanalytique, Paris, Agalma, 1996, épuisé.
3. Le titre original de cette conférence prononcée au Centre Descartes, le 4 novembre 1999 à Buenos Aires, est « Al fin y al cabo », transcription d’Alicia Alonso.
4. Miller J.-A., réponse à Flory Kruger, Journal des Journées, no 68, 9 décembre 2009, bulletin électronique publié sur les listes de l’amp, disponible sur le site de l’ecf.
5. Miller J.-A., in « Une conversation sur le courage », conversation du 20 juillet 2000 au Centre Descartes de Buenos Aires, avec Ricardo Nepomiachi, Luís Varela, Germán García et Éric Laurent.
6. Ce Forum a eu lieu le 7 février dernier au Palais de la Mutualité de Paris, il a rassemblé 1900 personnes.
7. Miller J.-A., Lacan elucidado. Palestras no Brasil, Rio de Janeiro, Jorge Zahar Editor, 1997.
8. Miller J.-A., Introducción a la clínica Lacaniana. Conferencias en España, Barcelone, elp / rba libros, 2006.
Posté
par [Dario Morales ]
à 12:48
Tags associés à cet article:
IPA, analysant, clinique lacanienne, enseignement, la séance analytique, le discours du maître, le standart
mercredi 7 avril 2010
Criminologie lacanienne et actualités expérimentales - Stéphane Lagana
Stéphane Lagana, psychologue
Milgram, les codétenus de soutien, une nouvelle « unité ratière », pour vous introduire à ce qui se déroule, en ce moment d’actualité de la criminologie lacanienne1, je prendrais appui sur l’émission télévisée du 16 mars intitulée « Le jeu de la mort », reproduisant le plus vif d’une expérience de psychologie sociale des années 60. A l’heure où l’expérience de Milgram est retranscrite sur petit écran, une autre expérimentation, au moins aussi insidieuse, se déroule en coulisse des prisons françaises !
Pour ceux qui n’y seraient pas familiarisés, il faut d’abord resituer l’expérience de Milgram. Ce psychologue social, travaillant notamment sur le paradigme de la soumission librement consentie, fût rendu célèbre par les résultats qu’il obtint d’une expérience menée au début des années 60. Il s’agissait alors de demander à des sujets dits naïfs de se soumettre librement, personne ne les ayant contraint, à une autorité (scientifique) pour participer à une « recherche » en administrant des chocs électriques d’intensité croissante à un sujet dit complice dès lors que ses réponses s’avéraient erronées. Comme le démontrera l’émission du 16 mars, 80% des individus soumis aux injonctions d’une autorité qu’ils reconnaissent comme telle sont capables d’infliger à leur prochain des décharges électriques pouvant être mortelles !
Au delà de la portée polémique de cette expérience, aussi bien sur le plan éthique que sur celui des références humanistes à la figure d’un homme « naturellement bon », cette émission aura au moins le mérite de mettre en évidence une nouvelle figure de l’autorité contemporaine. Aujourd’hui, le présentateur vedette du petit écran fait au moins autant autorité que le scientifique en blouse blanche ne le faisait hier dans le protocole de Milgram.
C’est là que commencent à se lier nos deux expériences. Lorsque les médias chiffrent jours après jours le nombre de voitures incendiées au cours des émeutes de Villiers-le-Bel, qu’ils comptabilisent quasi quotidiennement le nombre de suicides dans les entreprises comme à France Télécom1 ou qu’ils mettent en avant le score des suicides en prison…et bien cela produit des effets, et plus particulièrement des effets morbides !
Pour ce qui concerne les prisons, cela a donné lieu à un nouvel impératif, un nouveau chiffre, réduire les suicides de 20%. Voilà l’objectif auquel il faudra désormais tout sacrifier pour réduire le nombre des suicides en prison.
Il y a quelques semaines seulement, un banal courrier de l’administration pénitentiaire nous informait qu’une expérimentation était en cours dans le cadre de la prévention du risque suicidaire en prison. Le courrier indiquait : « prévention du risque suicidaire – recrutement de détenus de soutien ». Notre établissement faisait partie des quatre candidats français volontaires à la mise en place d’une expérimentation ayant vocation à être prochainement généralisée sur tout le territoire et consistant à recruter des « détenus de soutien ». Ce concept emprunté aux anglais et espagnols fait partie des recommandations proposées dans le rapport Albrand sur « la Prévention du suicide en milieu carcéral » déposé en janvier 2009. Sans entrer ici au cœur des polémiques qui firent s’opposer le Dr Albrand aux propres commanditaires de son rapport au moment de le rendre public, indiquons simplement que celui-ci avait été quelque peu édulcoré des points impliquant la responsabilité de l’Etat dans la question du suicide en prison (surpopulation, promiscuité, violence, réinsertion,…etc). Les « codétenus de soutien » faisaient donc partis des recommandations non censurées, probablement pour avoir été déjà testés en Europe avec des résultats présentés comme positifs, mais aussi et certainement pour être facilement applicables à moindre frais.
Reste à comprendre en quoi consiste véritablement ce projet de « codétenus de soutien ». Après candidature (nous retrouvons la soumission librement consentie) et sélection par un jury, certains détenus se verront attribuer les « fonctions d’écoute, de repérage et de protection » de leurs prochains, c’est à dire des autres détenus. Ces fonctions d’écoute, de « soutien psychologique », pourront aller jusqu’à conduire de véritables « entretiens », pour lesquels une cellule sera mise à leur disposition, « confidentialité » oblige ! Pour cela, une formation de quelques heures leur sera administrée par la Croix Rouge qui interviendra également dans leur supervision. Bien que le bénévolat constitue le cadre de leur intervention, celle-ci pourra trouver compensation à travers quelques avantages (encellulement individuel, télévision gratuite (?), remises de peine supplémentaires, etc…).
Il faut savoir que les codétenus de soutien existaient déjà jusque là dans les faits. Lorsqu’un détenu est repéré comme « suicidant », l’administration pénitentiaire ne peut pas le laisser seul, il est donc placé sous mesure de surveillance particulière et confié à d’autres détenus dans une cellule à plusieurs pendant la nuit. Cependant, jusque là, si un suicide survenait malgré ces mesures préventives, les détenus auxquels il était confié n’avait pas à supporter la charge supplémentaire que leur fera bientôt assumer le statut officiel qui leur sera attribué.
Pour ce qu’il en est des bénéfices, nous pouvons dors et déjà en repérer plusieurs. Le premier est certainement de permettre à la France de montrer les efforts réalisés pour enrayer le fléau du suicide en prison. Le second est de permettre à l’administration pénitentiaire de légaliser la charge qu’elle faisait jusque là déjà supporter officieusement aux détenus eux mêmes.
Pour autant, des craintes sont légitimes quant aux conséquences de cette expérimentation. Qu’adviendra-t-il des « codétenus de soutien » lorsqu’ils seront confrontés au suicide des semblables dont ils se sentiront responsables ? C’est bien sûr sur ce point que notre petite équipe de psychiatrie a tenté de se mobiliser sous forme d’une lettre au directeur du Centre Pénitentiaire afin de lui indiquer « notre désaccord quant à la mise en place de ce projet ». Malgré notre engagement collectif, l’Autre fait la sourde oreille et l’expérimentation se poursuit. Le recrutement donnera bientôt lieu à la formation et le soutien des détenus basculera en détenu de soutien.
Pourquoi la mission de prévention du suicide est-elle reléguée à la justice là où il s’agit bien évidemment d’une question de santé ? Pourquoi missionner un organisme humanitaire là où la santé (y compris psychique) est déjà prise en charge à travers les diverses structures hospitalières intervenant en prison (UCSA, SMPR,…etc) ? Comment faire entrevoir que ce transfert de responsabilité de l’hôpital vers la justice et d’autres organismes privés, aussi humanitaires soient-ils, revient en bout de chaîne à imputer directement la responsabilité du pire à nos patients ?
Cette expérimentation est finalement assez proche de celle de Milgram : le sujet s’y présente naïvement et s’y soumet librement (candidature), il y administre quelque chose que l’autorité lui confère (ici ce ne sont plus des chocs électriques mais du soutien psychologique) et au final, une fois la mission fixée par le maître accomplie, le sujet n’a plus qu’à se sentir responsable de ce qu’il a produit d’inassumable, l’issue tragique de celui dont il avait la charge de s’occuper.
Nous n’en sommes encore qu’à la phase expérimentale ou le « codétenu de soutien » devient la nouvelle « unité ratière » d’un jeu de la mort. L’espoir n’est donc pas tout à fait perdu que cette nouvelle expérience trouve sa limite et qu’elle ne se généralise pas partout, faisant de nos prisons de nouveaux laboratoires. Nous comptons sur les prochaines journées pour que cet espoir renaisse.
*Ce texte s’inscrit dans le fil de la préparation de la Journée du 11 avril 2010 « Question d’École – La chose jugée », organisée par L’ECF
1 cf. article d’Anaëlle Lebovits du LNA n°10
Posté
par [Dario Morales ]
à 02:21