Psychanalyse et politique, le blog

Articles du mois de mai 2010

vendredi 28 mai 2010

Les pousse-au-crime de la psychiatrie contemporaine - Pierre Sidon

Pierre Sidon, psychanalyste, membre ECF

 Ces dernières années, des passages à l'acte violents de la part de sujets pris en charge par la psychiatrie défraient régulièrement la chronique. Ils font surgir dans le débat des prises de positions tranchées et apparemment opposées : d'un côté, des partisans d'une surenchère sécuritaire, pas psychiatres, et de l'autre, des psychiatres opposés à toute contrainte. Les premiers, béotiens, osent à peine s'offusquer et réclamer des comptes que les seconds, humanistes, récusent au prétexte qu'il ne saurait exister quelque garantie de résultat en matière de prévention en ces affaires. Aucune garantie certes, comme en témoigne en particulier le passage à l'acte inaugural imprévisible de la psychose jusque là quiescente. Mais la question n'est pas celle de la garantie, mais plutôt de l'acte, pas celle du résultat mais celle du travail. Car la défausse de cette psychiatrie bruyante, qui oblitère le travail effectif de la majorité silencieuse des collègues, produit dans le social une disqualification de sa discipline qui contribue au discrédit de ses praticiens et à l'épuisement de ses ressources. Elle contribue ainsi, comme discours hystérique, à l'édification des dispositifs qu'elle dénonce, sous les espèces d'une sécurisation toujours plus avancée, souvent inutile voire en effet néfaste, des modalités de prise en charge. C'est ainsi que se libère de ses contraintes une psychiatrie éprise de liberté. Mais ses patients subissent un sort moins enviable : prison, hôpitaux-prisons, traitements massifs autoritaires et désubjectivants ; ou pire : déségrégation sauvage et réalisation de l'abjection primordiale. De tout ceci, nous, psychiatre d'orientation lacanienne, ne nous lavons pas les mains et voulons témoigner d'une pratique qui ne se défausse pas de sa responsabilité. Pour cela, en restituant au sujet la sienne propre, elle prétend, à rebours de la notion de maladie, humaniser le criminel. Dans le débat sur la responsabilité, la vignette que nous présentons, prétend apporter un témoignage de ce que l'Acte analytique permet avec ces sujets, en matière de prévention. 

Je connais un « pousseur ». Nous nous rencontrons depuis bientôt dix ans. A l’époque il sortait d’une hospitalisation dans un service de psychiatrie universitaire où il avait été soigné pour une forte dépression suite à un licenciement. Malgré les antidépresseurs, il restait suicidaire. Pire, il se sentait fort agité et ressentait depuis des secousses électriques dans le cerveau. A l’époque, je me souviens qu’il me disait n’avoir pas grand chose à se reprocher, que personne n’étant parfait... Il se plaignait surtout des autres, à commencer par sa nourrice qui le battait quand il se levait la nuit pour faire pipi, de ses maîtres incompétents et rejetants, de ses camarades puis de ses collègues qui l’avaient souvent considéré comme un objet, de sa hiérarchie pour finir, qui l’avait cassé. Mais il reprochait surtout à son père de l’avoir pris pour une merde, et in fine à sa mère, cette femme dont émanait une chaleur froide, d’avoir choisi, pour faire ses cinq enfants, cet homme qui n’en voulait aucun. Avec un départ pareil, sa vie avait été une succession d’échecs, déjà à l’école où il s’était révélé bouché, puis chez ses patrons dont il ne parvenait pas à comprendre les consignes. Il était néanmoins parvenu à se construire une existence sur mesure, vivant pendant des années en vendant diverses marchandises en porte à porte avec un ami, tant que ça marchait. Peut-être était-ce son métier qui s'essouffla ou bien était-ce lui qui voulut être reconnu dans un emploi normal ? Il entra dans l’administration. C’était six ans auparavant. S’en suivirent six ans d’incompréhension de ce qu’on lui demandait. Lent, distrait, laminé par la moindre remarque de ses supérieurs, en bute à un management  omniprésent, il sombre alors dans la dépression et tente de mettre fin à ses jours. Lorsqu’il rencontre des psychiatres, il leur fait part de ses phobies anciennes : la peur d’avoir à commettre l’irréparable sur les autres, sa famille notamment, sa fille, qu’il ne voit pas depuis des années et la mère de celle-ci qui lui avait forcé la main pour avoir cet enfant. On le rassure, on banalise, on lui prescrit des antidépresseurs.
 
Pour ma part je l’interroge. En fait de phobies, il s’agit bien plutôt d’images, qui s’imposent à lui depuis l’adolescence, notamment celle où il se voit en train de tuer sa mère. Et puis sa famille, qu’il découpe à la tronçonneuse, sa fille, qu’il se voit asperger de l’huile bouillante des frites ou dont il fracasse le son crâne au marteau. Sur tout cela, on ne l’a pas questionné lors de son hospitalisation. Je lui recommande en conséquence d’arrêter immédiatement ses antidépresseurs, formellement contre-indiqués dans de telles situations, et lui prescris un neuroleptique, anti-hallucinatoire. Et je lui demande : quelles étaient vos pensées, au moment où surgissaient les images de meurtre ?
Sur le moment il est resté coit. Mais dès la fois suivante, et tandis que commençaient de s’estomper les envies suicidaires et qu’avait disparu l’électricité dans le cerveau, il m’expliqua ceci : « Hier soir, je me faisais des scénarios de suicide chez moi, et j’ai eu envie de le faire… En fait, là, en me souvenant de la question que vous m’avez posée, je me suis rendu compte que c’était comme une voix qui me disait : - Fais-le ! ». Pour ce qui est des images de mutilation, poursuit-il, je ne sais toujours pas comment ça me vient. » Il s’effondra alors en pleurs : « Est-ce que je suis un criminel ? ». Quelques jours plus tard repensant à ses échecs, il se dit qu’il serait si facile de se suicider. Puis lui vint l’idée suivante : « Plutôt pousser quelqu’un sur les rails du métro ». Une telle idée lui avait déjà traversé l’esprit sur le quai du métro. Me prenant comme exemple : « Imaginez que vous êtes devant les rails du métro et moi derrière vous... J’ai eu peur d’avoir à le faire ».
 
Il s’aperçut alors que toute sa vie avait été placée sous le signe de l’accusation, qu’après tout, c’était à l’autre, dans toute sa malveillance et son incompétence, de payer pour sa vie ratée ; il était prêt à réaliser sa vengeance. J’ai très vite demandé, et obtenu, qu’il soit mis en invalidité, ce qui lui garantit de pouvoir vivre sans devoir se soumettre à l’autorité d’un supérieur. Nous nous sommes rencontrés toutes les semaines depuis à mon cabinet de psychiatre. Il a bien tenté une fois d’arrêter ses neuroleptiques mais les pensées homicides sont revenues en force. Il n’en est, du reste, pas totalement indemne dès qu’il se met en tête d’occuper sa place de père ou bien à l’occasion de faits divers sanguinolents qui défraient la chronique. Il a réalisé qu’il avait construit son existence dans le rejet de l’emprise malfaisante des autres, parce qu’il était, au départ, l’effet d’un même rejet. Il a compris qu’il a grandi en réaction contre la demande de l’autre, n’a pu apprendre et a vécu comme un persécuté. Du coup, il s’est ouvert : autodidacte, il est devenu en quelques années un excellent musicien et a rencontré une femme à nouveau. Il vit apaisé la plupart du temps, sauf lorsque sa compagne insiste pour le voir trop souvent : l’envie de se jeter par la fenêtre ou de lui casser une chaise sur le crâne lui indique alors la limite à ce qu’il peut consentir dans une relation.

Qui sait ce qui aurait pu se passer s’il avait continué à être pris en charge par la psychiatrie universitaire qui a milité pour la diffusion anarchique des antidépresseurs au prix de la destruction de la tradition clinique française et en guerroyant pour cela contre la psychanalyse qui la perpétue et l’améliore ? Qui sait ce qui aurait pu se passer s’il avait été pris en charge par la psychiatrie de secteur qui collabore à la pénurie de lits en servant ses deux maîtres complices : des patients épris de liberté et une administration pléthorique demandeuse d’économies ? Heureusement, nous ne le saurons jamais. Mais la question n'est pas, comme le clame une vaine psychiatrie humaniste, que les patients sont plus souvent victimes qu'agresseurs, mais bien que nombre d'agresseurs sont ou devraient devenir de nos patients... et le rester. Au lieu de quoi tout concourt à promouvoir le passage à l'acte. Or il ne s'agit pas d'une pénalisation mais véritablement d'une criminalisation de la maladie mentale. De quoi vider, en effet, les effectifs de la psychiatrie au prix d'un effort sur l'immobilier carcéral... et de quelques assassinats.

Epilogue : quelques jours après le passage à l'acte du RER A, le sujet nous prend à témoin : « Vous vous rendez compte ! Pousser des gens sur le quai... Où va-t-on !? Je n'ai pas le souvenir que, de mon temps, des choses pareilles pouvaient se passer !... ». Prévention : certes. Guérison de la Belle âme, certes pas.
 

samedi 22 mai 2010

Psychiatrie et "Manipulation mentale" - Christiane Siret

 

 Dans un Séminaire Lacan démontre que le sujet paranoïaque, de structure, n’a pas accès à la croyance. Il peut cependant vouloir des adeptes, qui croient en lui et à son discours ; il peut vouer sa vie à maintenir et alimenter cette croyance, cette aliénation, chez l’autre. Pas sans savoir qu’il les trompe et les exploite. Ce n’est pourtant pas une « soumission librement consentie ». Que penser de la prolifération de ce que l’on appelle « les dérives sectaires » ?
J’ai choisi de dire « manipulation » plutôt  « qu’emprise mentale ». L’usage de ces deux vocables est utilisé l’un, pour rendre compte de l’action d’un individu sur un ou plusieurs autres et l’autre, pour désigner l’état passif dans lequel se trouvent un ou plusieurs sujets, pris dans le discours et les pratiques coercitives d’un autre individu.
Ces deux catégories n’existent pas pour le Droit français. Il faut savoir qu’une personne prise dans un dispositif sectaire, si elle est majeure, reste libre de son choix. Lorsqu’une famille s’inquiète pour un de ses membres, de le voir se couper de tout, changer de caractère, d’habitudes, de préoccupations voire de tenir des propos dont la référence leur est inconnue, elle ne peut rien. Il peut même y sacrifier ses biens sans que le Droit français ne permette d’intervenir. Nous sommes à l’articulation de la liberté individuelle et de la capture d’un sujet dans un dispositif qui l’aliène, au-delà ou en deçà de son « libre-arbitre ». Schopenhauer dans « Essai sur le libre arbitre », traduit en 1877, soutient que l’homme est incapable d’agir par lui-même, il est prisonnier de lui-même et sa seule liberté est d’accéder à une connaissance approfondie de soi. Le libre arbitre est une illusion ; Freud, découvrant l’inconscient, entérine et fonde cette affirmation. La contingence m’a fait rencontrer un sujet qui sortait d’un dispositif sectaire et m’a amenée à donner mon avis et à participer à l’orientation du travail de spécialistes. Dans le cas auquel je fais référence, ce qui apparaissait comme un dispositif sectaire était en fait un dispositif paranoïaque, construit par un sujet paranoïaque dans lequel un certain nombre d’autres sujets était pris. Ce dispositif a été assimilé à un dispositif sectaire car ces sujets se sont coupés du monde, de leurs liens sociaux, professionnels et affectifs.
La première empreinte paranoïaque a été de construire une théorie du complot avec quelques événements trafiqués qui ont entériné le fait que « d’autres » leur en voulait et que lui seul pouvait les protéger ; la preuve, il avait eu vent du complot de par son appartenance à une superstructure protectrice, là était sa mission.
Les sujets se sont trouvés isolé de leurs liens antérieur, entièrement pris dans le discours de celui qui est devenu le maître de leur vie quotidienne : il a utilisé les forces de ces sujets ; leurs valeurs, leurs fantasmes, leurs croyances et surtout leurs points aveugles pour les rendre à sa propre certitude. Les sujets une fois isolés, il a construit un système de diffamation interne, activant de façon binaire les rivalités et les conflits existants, détournant l’attention de chacun sur le voisin et les petites réalités quotidiennes. Il a introduit des privations, des isolements, a supprimé le superflu et a réduit chacun à sa propre existence. En pulvérisant la subjectivité, au un par un, il déboutait tout lien symbolique, tout lien intersubjectif. Il a réduit chacun à son dépouillement et seul son discours, sa cohérence et la rigueur de ses allégations émergeaient de ce chaos. Tout son discours se référait au « complot » et ses réponses imposaient la connivence. Les sujets en témoigneront, à leur insu, en égrenant leur témoignages de « on m’a fait dire, on m’a fait faire, on m’a fait croire… », Teinté d’irréalité. Le sujet qui est venu me rencontrer, venait avec cette question : « Je voudrai comprendre comment, alors que je n’y croyais pas, j’ai quand même obéi ». Ou bien : «  je pouvais penser mais je ne pouvais pas agir en fonction ». Ce clivage indique que la coupure est interne au moi du sujet, c’est peut-être le vrai sens de « secte », dans ce cas, peut être dans d’autres cas également.
La psychiatrie peut comprendre les mécanismes paranoïaques qui ont été imposés aux sujets. C’est plus obscur si l’on s’interroge sur l’impact de ces créations délirantes sur des sujets très différents les uns des autres. D’autant que, après leur « sortie », ce bouquet délirant était absolument critiquable par eux. Restait une peur, une omniprésence en eux qui oscillait entre une croyance en sa toute puissance et une haine qui signait la nécessité pour eux de restaurer la dimension du groupe dont ils s’étaient soutenus. Il est sûr que cette mauvaise rencontre, du côté de la responsabilité du sujet, ne pourra se résorber entièrement dans le statut de « victime ». La psychanalyse permettra à ce sujet d’interroger la logique de cette « emprise » et de ses conséquences.

 

 
 
 Christiane Siret. Psychanalyste, membre ECF
Tags associés à cet article: croyance, emprise, lien intersubjectif, manipulation, paranoïa

jeudi 13 mai 2010

L'enfant et les objets de la civilisation - Elisabeth Leclerc-Razavet

Elisabeth Leclerc-Razavet, psychanalyste, membre ECF
 
En nous proposant de considérer que le choc des civilisations, c'est le choc des modes de jouir, Jacques-Alain Miller nous introduit directement à la question de la jouissance. Certes, chaque époque a ses objets. Mais à notre époque, le phénomène s'accélère et la production d'objets de toutes sortes prend les commandes. L'impératif est prégnant : Jouissons moderne! Toujours plus vite, toujours plus branché!...

Quel usage les enfants, cible privilégiée de cette hyperproduction, font-ils de ces objets modernes ?
 
La question de la jouissance - dans la pratique avec les enfants - se présente de plus en plus comme un droit à la satisfaction tous azimuts et prend facilement le pas sur le signifiant. Mais alors, comment le psychanalyste s'y prend-il dans cette clinique de la satisfaction ? Et qu'en est-il du désir ? Aujourd'hui, qu'en est-il du manque d'objet ? Du rapport à l'Autre ? De la castration ?

Le temps pour comprendre
 
Par les temps qui courent, quelque chose va trop vite! A nous de soutenir, en contrepoint, le " temps logique " de notre interrogation. A peine réalisé " l'instant de voir " que ces objets de la production ont envahi l'espace subjectif des enfants, prenons " le temps pour comprendre " : Quelle fonction ont ces objets de la civilisation? Quel usage en font les enfants ? Dans la névrose, dans la psychose. Donnent-ils lieu à de nouveaux symptômes ? A quelle angoisse viennent-ils suppléer ? Y a-t-il des "objets transitionnels " modernes ? Y a-t-il des phobies modernes ? Seule l'élaboration de ce temps pour comprendre peut faire évoluer notre pratique et ouvrir à du nouveau. Mais le nouveau ne se décrète pas..., il s'invente, au un par un.

Du nouveau
 
Le virage de 1970, celui qui se prend avec L'envers de la psychanalyse, bouleverse le rapport pour un sujet, entre le signifiant et la jouissance et ouvre des pistes précieuses pour interroger aujourd'hui notre pratique avec les enfants. Avec ce Séminaire, Lacan introduit que ce qui se véhicule dans la chaîne signifiante, c'est la jouissance1. C'est une révolution! Cela revient à dire que "l'être préalable " à la mise en marche du système signifiant est un être de jouissance. Et s'il y a une perte de jouissance - que nous connaissons bien - prix de la castration, quelque chose y répond : un supplément de jouissance, que Lacan nomme alors plus-de-jouir. L'accent va être clairement mis sur le corps affecté de jouissance, articulant de nouveaux symptômes, en tant qu'"évènements de corps". Dans notre monde moderne, l'infinitisation des objets de la production vient-elle consonner, chez les enfants que nous recevons, avec ce plus-de-jouir ? Cette question requiert d'être très attentifs à cette "jouisssance en +", afin de repérer où elle vient se loger, pour un sujet, et comment elle peut évacuer tout questionnement subjectif. J.-A.Miller, souligne que Lacan étend les objets plus-de-jouir aux objets de l'industrie, de la culture ou de la sublimation. Pour notre pratique, il importe de formuler ce qui justifie cette extension.
Lacan articule " l'insatiable exigence " du sujet à l'objet perdu de toujours et note que les voies qu'il prendra " pour sa récupération " offrent une variété infinie (à la différence des objets de la pulsion dont on fait la liste). Ainsi ce terme de "récupération" articule cette variété des objets modernes au plus-de-jouir qui prend corps de ce qui a été "de moi, coupé"2. Aujourd'hui, les variétés de récupération dépassent la fiction. Force est de constater que tout est fait pour boucher le manque. Mais qu'advient-il du sujet ?

La fonction du plus-de-jouir

Dans le Séminaire D'un Autre à l'autre, Lacan poursuit son dialogue avec la civilisation au moyen des objets du marché, en référence à la plus-value de Marx et nous livre une autre articulation décisive : "le plus-de-jouir, est fonction de la renonciation à la jouissance, sous l'effet du discours". Ce qui est nouveau, c'est qu'il y ait un discours qui articule cette renonciation et "y fait apparaître (...) la fonction du plus-de-jouir. C'est là l'essence du discours analytique"3. Ce trajet de la plus-value au plus-de-jouir vise à réintroduire le sujet. Avec l'appui du transfert, quel usage l'enfant fait-il de ces objets modernes ? En fait-il un négoce ? Ces objets deviennent-ils des objets d'échange ? Et sur quel fond de renonciation ?
Et nous, les psychanalystes, les praticiens orientés par l'enseignement de Lacan, comment opérons-nous ?
Nous savons que les enfants, courent encore beaucoup plus vite que nous. Pour entrer dans ce monde de l'enfant, va-t-il falloir "moderniser" nos outils ? Allons-nous arriver à être plus astucieux, plus inventifs, et à déjouer les fortifications que les enfants nous opposent ? N'oublions pas que si le sujet se constitue au lieu de l'Autre, le ver est dans le fruit dès la génération des parents : les "branchements", ça les connaît! Et ils ne souhaitent pas forcément être agent de la castration... même s'ils se plaignent de leurs enfants. Bref, arriverons-nous à produire une "renonciation à la jouissance" par le biais des objets du marché, et de ce fait, faire apparaître la fonction de ce plus-de-jouir ? Arriverons-nous à ce que le discours analytique fasse poids dans notre dialogue avec la civilisation : maintenir ouverte la place du sujet et du savoir singulier, faire de ce plus-de-jouir un agent qui ne soit pas bouchon d'angoisse ?
 
*Ce texte "L'enfant et les objets de la civilisation" fut publié sur le blog de l'AMP, le 3 Juillet 2009

1 Miller J.-A., " Les six paradigmes de la jouissance ", La Cause freudienne n° 43, chapitre sur le cinquième paradigme.
2 Lacan J., Séminaire L'angoisse, p. 258.
3 Lacan J ., Séminaire D'un Autre à l'autre, p. 17

 
Tags associés à cet article: Objet, civilisation, enfance, jouissance, temps logique

vendredi 7 mai 2010

Alain Le Bras, affinités électives - Armelle Gaydon

 

 Armelle Gaydon, psychologue

 Hurly-Burly, « The International Lacanian Journal of Psychoanalysis  diffuse an anglais les travaux des Ecoles de l’AMP. A la Une du numéro 3, à paraitre en avril, figure un article sur le peintre français Alain Le Bras. Mort par suicide en 1990, Alain Le Bras intéresse le psychanalyste par les écrits qu’il a laissé sur son engagement artistique. Il y témoigne comment sa vie même dépendait de son œuvre, dont il ne se séparait qu’avec peine, et comment il traitait l’angoisse par sa production. « Le miracle, et ma définition de l’art, c’est de donner de la saveur à l’angoisse », écrivait-il.
« … Je regarde comme un bonheur que nous soyons aujourd'hui parfaitement d'accord, et que ces affinités naturelles et électives hâtent entre nous les confessions ».Goethe, Les affinités électives (Die Wahlverwandtschaften)
Né en 1945, mort par suicide en 1990, Alain Le Bras aimait créer des univers destinés à offrir un plaisir immédiat. « Des sujets, des sujets précis, je n’en ai pas. Les contraintes, je les fuis plutôt (…) Je crois qu’en toute chose, j’essaye de trouver une satisfaction », posait-il en préalable1. Toiles, dessins, pâtes à modeler, boîtes, collages d'ailes de papillons et de timbres-postes, l'œuvre d'Alain Le Bras, riche d'inventions, de raffinements et de couleurs est faite de détournements et récupération de matériaux. Elle met au cœur de la démarche artistique la contingence, qui permet de laisser un matériau, une ligne, une technique déstabiliser un travail déjà entamé, le réorganiser, pousse Alain Le Bras à revenir à plusieurs reprises sur une œuvre, à contredire ou reprendre le travail déjà réalisé, à toujours chercher : « L’anecdote, le hasard, le petit rien peuvent faire naître l’idée, la basculer avec humour ». « Les dessins me conviennent, dans la mesure, la démesure (…) où ils m’étonnent. Mais je préfère qu’ils me surprennent ; disons qu’ils me surprennent à être moi-même », écrit-il.
Mais toujours il y a une condition : « travailler minutieusement, méticuleusement », dans un acharnement « tout à fait digne d’un maniaque ». L’artiste se méfie de sa propre habileté, d’un savoir-faire qui irait contre cet effort : « tout artiste qui dessine avec le réel se doit (…) d’être celui qui voit pour la première fois ». Pour cela, il convient de se contraindre, d’adopter s’il le faut « des structures contraignantes » et de les mettre au départ de la création, dans une intension comparable à celle qui anime le groupe de l’OuLiPo, l’“Ouvroir de Littérature Potentielle”, auquel Alain Le Bras s’est intéressé.
Dessinateur inlassable et lui-même enseignant le dessin, Alain Le Bras a laissé de nombreux carnets de dessins, dont un certain nombre ont été acquis par le Musée des beaux arts de Nantes. C’est à ses dessins et collages qu’il consacre l’essentiel de son temps. Après ses études à l’Ecole des Beaux-arts de Rennes dans l’Ouest de la France, il a 25 ans lorsqu’un séjour en Guyane laisse l’empreinte déterminante qui décide de sa pratique artistique. Proche de la nature, emporté par la lumière, il vit la Guyane exotique et luxuriante comme un monde libre et un total dépaysement, qui lui apparait comme « l’envers exact » de sa Bretagne natale. Il explique par cette schize le malaise qu’il ressent à son retour en France. Il prend alors la décision de peindre qui lui permettra de supporter durant de longues années « l’effort de vivre ». La Guyane est le choc, le repère majeur, l’événement qui dessine un avant et un après.
Alain Le Bras en revient muni des principes au fondement de son travail et à partir de là, qu’il s’agisse de peinture ou de collages, de matériaux récupérés, de pâte à modeler ou de boites, sa démarche se caractérise par un intense maniement de la couleur, une sensualité et une matérialité dont font état tous les commentaires sur l’œuvre. L’artiste procède par petites touches, construisant une patiente organisation de tâches colorées qui se mettent à vibrer dans des compositions emprisonnant l’aléatoire dans la maîtrise. Pas de drame, aucun désir de révolution, nulle surenchère expressionniste, mais un goût pour l’équilibre et ce qu’il appelle la « contrainte structurante »2 désormais au principe de sa vie.
Voir comme l’on touche
C’est son ami le poète et écrivain Eugène Savitzkaya, qui en parle le mieux. Rencontré en 1981 et auteur de plusieurs livres sur le peintre ou en collaboration avec lui, Savitzkaya célèbre celui qui lui a enseigné à voir l’art et la beauté du monde, qui lui a appris à voir comme l’on touche. Il confesse : « Qu’est ce qui me rappelle Alain [Le Bras], dans l’obscurité ? L’odeur des mangues me rappelle Alain, et le piano de Bach. Qu’est-ce qui me rappelle Alain dans la lumière ? Le coq, le paon, le perroquet, les crocodiles et les hirondelles, la couleur bordeaux et le vin gris, l’or et les innombrables et indescriptibles espèces de bleu. Et la cendre, la cendre rouge du charbon et du bois ayant trempé dans la mer, la cendre grise du bois fruitier, la cendre blanche du papier. Et même l’onctuosité, le parfum et comme la saveur de la cendre »3.
Dans un texte qui vient d’être réédité, intitulé « Portrait en pied »4, le poète saisissait le côté charnel et presque trivial du rapport du peintre à son travail. « Lorsqu’il a froid, il préfère du cochon le rose salé et les os qu’il pile avec le manche de son couteau : au printemps, le canard, la chair grillée, avec en garniture les plumes parfaites du souchet ou de la sarcelle (…). Après un malheur, seul le poisson fumé passe par sa bouche avec les feuilles de géranium, la térébenthine des mangues, un peu de parfum de bourbon et l’acajou chocolat pur du cacao ».
Il s’agit pour Alain Le Bras d’enregistrer la réalité chez les gens qui lui sont familiers, de tisser des liens entre la matérialité brute et le vivant, de traduire de ses voyages les couleurs traversées, d’organiser sa création comme un lien entre ses amis et lui.
Donner de la saveur à l’angoisse
Sa peinture enserre le monde dans une traduction qui s’apparente à l’invention d’une écriture. Il veut que l’œuvre « fourmille », il faut que le dessin « grouille », mais non sans en passer par un infatigable travail. Il s’agit de mortifier suffisamment le vivant, d’en cadrer le fourmillement et d’en fixer quelque chose. Quand un sujet est trop vivant, il lui est impossible de peindre : devant un modèle qu’il compte faire poser pour revenir à la « vraie peinture », un beau jeune homme au corps superbe, « saint Sébastien de deux mètres de haut », le peintre est « mort de trouille », n’a pas le courage, « ne peut se coltiner avec ce sujet-là ».
Comme tout artiste authentique, Alain Le Bras engage dans cette opération sa vie même. Sa vie s’en nourrit, son équilibre en dépend. Peut-être est-ce d’ailleurs l’inverse et que, plus que son équilibre, c’est sa vie même qui en dépend. « On peint parce qu’on ne peut pas faire autrement », confesse-t-il. Hantant les parages où le discours défaille, affrontant l’angoisse, l’artiste n’est-il pas celui qui accepte de s’effacer pour que la création advienne, l’œuvre étant en place de cause ? Alain Le Bras en parle avec une grande précision : « Cela me tient à cœur de travailler. Un artiste est celui qui en dépit de tout continue de croire à des miracles. Le miracle, et c’est ma définition de l’art, est de donner de la saveur à l’angoisse ».
Mais il y avait chez lui un attachement particulier à sa production, dont il se sépare avec peine. Alain Le Bras exposait volontiers d’autres artistes et assurait leur promotion. Pour lui-même, c’était plus difficile. Ainsi la possibilité de vendre ses œuvres a toujours conditionné par la possibilité de nouer un lien avec les acheteurs et de ne pas perdre totalement ses œuvres de vue : « « Tout de suite je me suis dit, tu n’es pas international, toi, tu es régional ; il faut que tes trucs restent pas très loin de toi ». Accepter une exposition à l’étranger lui est pénible, comme vendre à des gens qu’il ne connait pas ou ne connaitra jamais. Il expose donc dans sa région, à partir de la fin des années 70, dans des lieux assez intimes pour un public qui prend l’habitude de venir à lui.
L’angoisse n’est jamais loin, compagne familière qui rôde et qu’il reconnait, citant Cy Twombly qu’il admire : « Cy Twombly, c’est du parfum, ce n’est pas de la tisane, ce ne sont pas des petites saveurs pisseuses, c’est une angoisse fondamentale et une saveur d’une ténacité impeccable ».
Pour Alain Le Bras, l’art est venu comme une alchimie subtile permettre que se tissent des « affinités électives » : non pas entre deux êtres, comme dans le roman de Goethe, mais entre le peintre et sa production, son art venant « célébrer les noces taciturnes de la vie vide avec l’objet indescriptible »5.
 
*Ce texte est la version française d’un article à paraître dans Hurly-Burly n°3, daté d’avril 2010. Hurly-Burly, « The International Lacanian Journal of Psychoanalysis », nouvelle revue anglophone, diffuse les travaux des Ecoles de l’AMP. Elle est publiée pour le Champ freudien par la New Lacanian School.
 
1 Collectif, Alain Le Bras, Textes d'Alain Le Bras, d'Eugène Savitzkaya et de Philippe Bordes, Ed. L’Atalante, 1993, p. 9. Les citations suivantes se trouvent dans le même ouvrage.
2 Philippe Bordes, « Itinéraire de l’œuvre d’Alain Le Bras », in Alain Le Bras, op.cit, p. 28.
3 Eugène Savitzkaya, in Alain Le Bras, op.cit, p. 22
4 Eugène Savitzkaya, Alain Le Bras en pied ; Plaisirs solitaires, Trois lettres à R.V, Atelier de l’Agneau, réédition 2009.
5 Jacques Lacan, « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, p. 197.

 

 

dimanche 2 mai 2010

Soins sans consentement - Armelle Guivarch

Armelle Guivarch, psychanalyste, membre ECF

Un avant projet de loi sur des soins en psychiatrie sans consentement est  actuellement en consultation avec les syndicats de psychiatres avant son examen au Conseil d'état. La politique de santé en psychiatrie après mise en chantier de nouvelles U.M.D, U.H.S.A et chambres d'isolement, est aujoud'hui presque exclusivement sécuritaire. Le glissement de soigner à surveiller et punir ne pourra être évité que par le retour à une clinique qui tient encore compte de la parole des sujets délirants et non de l'évaluation de leurs « troubles ».
Vendredi 2 avril 2010, un voyageur est poussé par un inconnu sous les roues du R.E.R à Paris. L'homme bientôt identifié est un patient ayant été hospitalisé et suivi pour des symptômes schizophréniques mais en rupture de soins depuis le début de l'année. Sa mère aurait tenté sans succès d'alerter les services médicaux et la police sur «  la dégradation de l'état psychiatrique et la dangerosité de son fils. »
Une hospitalisation à la demande d'un tiers, une des deux modalités d'hospitalisation sous contrainte aurait pu être demandée : un médecin appelé au domicile constate les symptômes et rédige le certificat médical, la mère, la demande du tiers.
En décembre 2008, le meurtre d'un homme à Grenoble par un patient en fugue d'un hôpital psychiatrique avait eu pour conséquence immédiate le discours sécuritaire de Nicolas Sarkozy sur les hôpitaux psychiatriques : création de nouvelles unités pour malades difficiles (U.M.D), augmentation du nombre des chambres d'isolement, vidéo surveillance accrue et mise en place de bracelets de sécurité : ce qui n'est pas sans rappeler le milieu carcéral. Une politique de santé psychiatrique, sécuritaire. Par ailleurs une loi est en préparation qui réformera celle du 27 Juin 1990 portant sur les hospitalisations sous contrainte. L'essentiel de ce projet de loi concerne le mot « hospitalisation » puisqu'il s'agira maintenant de « soins sous contrainte ». Le changement n'est pas mince: il s'agira de contraindre les patients à se faire hospitaliser certes mais aussi à suivre leurs traitements. Le passage à l'acte de ce patient, le 2 avril, ne peut qu'en garantir un accueil favorable par l'opinion publique, les réactions des blogueurs sur les pages des différents journaux sont assez unanimes en ce sens ; qui, en effet, refuserait plus de sécurité ?
Mais cette réponse sécuritaire est un trompe l'œil et un mensonge. Depuis trente ans psychiatre, dont une bonne partie comme praticien hospitalier, je n'ai pas observé que les patients étaient plus violents qu'avant mais moins bien traités, certainement. Je ne reviendrai pas sur les causes de cela, bon nombre de mes collègues, et moi même dans une précédente chronique, avons mis en cause, la diminution drastique du nombre de lits d'hospitalisation, le manque de structures intermédiaires, les formations des soignants orientées aujourd'hui sur la lutte contre le stress, la « prévention » du suicide, les bonnes pratiques, la prévention de la violence et l'évaluation.
Et la clinique où est-elle? On ne peut soigner un patient de psychiatrie qu'en connaissant la clinique et non pas en l'affublant de diagnostics orientés par l'éparpillement du D.S.M. L'hystérie a disparu, la mélancolie aussi ; on ne sait plus ce qu'est une paranoïa ou une psychose hallucinatoire, une psychose maniacodépressive, n'en parlons pas, tellement elle s'est perdue dans le nouveau et grand fourre tout de la bipolarité.
Quatre nouvelles U.M.D (Unités pour malades difficiles) sont donc en projet en France ; Deux cents chambres d'isolement et dix sept U.H.S.A (Unités d'hospitalisation spécialement aménagées) pour les détenus ayant des troubles psychiatriques, dans l'enceinte des E.P.S.M (Établissement public de santé mentale) nouveau nom des hôpitaux psychiatriques, également. Une première U.H.S.A devrait ouvrir fin Avril à Lyon.
Le mélange des genres est consommé : Soigner, surveiller et punir, on y est ; En enlevant à la psychiatrie plutôt humaniste, ses moyens, ses formations spécifiques, le glissement s'est fait insidieusement. La psychiatrie et ses officiants ont succombé aux sirènes du discours scientifique et sécuritaire.
Et c'est à une conception de nos sociétés telle que Jacques Lacan l'avait prophétisée dans « Proposition du 9 octobre 1967 » que nous avons aujourd'hui affaire. A propos des camps de concentration, Lacan critiquait le « Plus jamais ça! », affirmée par la morale d'après guerre. 
Ces camps, il les analyse comme précurseurs de l'extension des ségrégations à venir, du fait des remaniements des groupes sociaux par le procès d'universalisation promu par le discours de la science.
Et bien, des « camps  de dits schizophrènes dangereux » sont en train de naître à l'intérieur de nos établissements publics de santé mentale.
 

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