samedi 26 juin 2010
Rimbaud, l'adolescent poète
Yvonne Lachaize-Oehmichen
En m’intéressant à Rimbaud, j’ai voulu questionner ces ruptures, aussi bien ces retournements spectaculaires, qui peuvent survenir dans une vie. Arthur Rimbaud en cela est paradigmatique : enfant modèle quant aux études et à la religion, il devint un adolescent révolté et poète avant de tout quitter pour accumuler de l’or en Afrique.
« Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime. Et j’ai joué de bons tours à la folie.
Et le printemps m ‘a apporté l’affreux rire de l’idiot ».
(Une saison en enfer)
Jean, Nicolas, Arthur Rimbaud est né à Charleville le 20 octobre 1854. Il décède à l’hôpital de la Conception, le 10 novembre 1891, à l’âge de 37 ans. Atteint d’un ostéosarcome, il avait dû quitter l’Afrique et rejoindre Marseille où il a été amputé d’une jambe avant de mourir.
Comment se situer parmi toutes les représentations qui ont créé le mythe Rimbaud ?
Il y a « Rimbaud, le voyou », au « tempérament métaphysique », de Benjamin Fondane, c’est-à-dire : « non un homme qui s’adonne sciemment à la recherche du transcendant, mais un homme qui a soif du transcendant, pour qui le réel est absent et dont le comportement reflète ce double mouvement de gourmandise et d’horreur de Dieu1». Benedetto Croce, en 1933, précisait dans la critique qu’il faisait du livre de Fondane que « Rimbaud était un insatisfait et un rebelle, révolté contre l’existence elle-même, s ‘efforçant de parvenir à l’inconnu à travers cette révolte, par “le dérèglement de tous les sens’’, lequel {…} ne signifie évidemment pas la jouissance des sens, mais pratiquement son contraire : la corruption, l’ascèse, la destruction universelle ». Auparavant, il y avait eu un Arthur Rimbaud « mystique à l’état sauvage » de Paul Claudel qui témoignait, en 1886, de « l’influence capitale » sur lui, des Illuminations. « Rimbaud seul a eu une action que j’appellerai séminale et paternelle ». Il mettait donc le poète, paradoxalement, en position de père qui lui ouvrait la porte du « bagne matérialiste », vers « un surnaturel vivant », prologue de son illumination à Notre-dame de Paris, de Noël 1886. Rimbaud, encore, « l’ange en exil », qui se voulait être « celui-là qui créera Dieu ». (Verlaine, « Crimen amoris »).
Rimbaud, dans sa solitude, n’a fait de confidences à personne. Il restera l’ange déchu du paradis maternel que le monde adulte a profondément dégoûté. « Ses ailes de géant », « au milieu des huées », l’ont empêché d’atterrir. Il est resté, pour nous, le poète que chante Charles Baudelaire dans « L’albatros ».
Avec la poésie, il a tenté de tordre le cou à la langue faute du surmoi maternel, langue qu’il a abandonnée ensuite, renonçant aux mots et au sens, passant du tout au rien. L’Afrique, continent noir, l’ayant aspiré, il s’y laissera engloutir dans la deuxième partie de sa courte vie. Il était devenu le voyageur impénitent, possédé par l’impatience et l’ennui, « l’homme aux semelles de vent », tel que l’a immortalisé « son pitoyable frère », Paul Verlaine. (Illuminations : « Vagabonds »).
Je soulignerai quelques traits de l’histoire familiale et d’abord la proximité incestueuse de Madame Rimbaud et de son père, dans le mépris des fils et frères, proximité qui se prolonge dans celle qui unit Arthur et sa mère, avec les absences du Capitaine : Frédéric Rimbaud, « l’homme aux semelles de fer ». Appelé par l’ailleurs, il ne laissera aux enfants délaissés que le souvenir d’un couple éphémère totalement détruit quand Arthur aura six ans. Cinq enfants seront engendrés dont quatre survivront. Arthur est le deuxième né après Frédéric son aîné de moins d’un an, trois filles suivront. Vitalie, après lui, n’a vécu que trois mois, et disparaîtra alors qu’Arthur a presque trois ans.
Le poids de la mort réelle se répète pour tous les deux : Madame Rimbaud, Marie, Catherine, Vitalie Cuif, a perdu sa mère à cinq ans tandis qu’Arthur a vécu le décès (octobre 1857) puis la résurrection d’une petite Vitalie (15 mai 1858) : « La petite morte derrière les rosiers » (Illuminations : Enfance II), d’où se déduirait l’insistance de « l’ange en exil » dans le mythe qui l’entoure. Notons combien les prénoms se redoublent induisant la confusion des êtres. La mort encore dans l’insistance d’une mère, tout en noir, la Bible à la main, veuve éternelle qui veut le faire entrer dans l’image de ce que doit être un fils.
Plusieurs retournements s’inscrivent comme ruptures dans sa vie : d’élève modèle qui s’applique à la religion, qui écrit couramment le latin et remporte tous les prix, il devient le rebelle fugueur, l’adolescent qui plonge dans ce que sa mère appelle les vices. Ce temps s’accompagne de la révolte poétique. Il se baptise : « fils du Soleil » et détrône l’Autre de son enfance, dont il s’était fait « le petit valet ». Puis, il part : « la poésie n’était qu’une sottise ». C’est l’Afrique : Aden, Harar. Devenu commerçant de peaux et d’armes, dans une vie de forçat, il amasse l’or qu’il n’a pas su vivre avec les mots reniés. Il souffre de « l’absolu de l’ennui », s’étant finalement inscrit, très loin de sa famille, dans les valeurs maternelles aliénantes : l’argent, le travail, l’austérité.
Rimbaud s’est heurté à sa division subjective. Sans faire le deuil de l’Un. L’harmonie, il l’a encore cherchée dans la musique puis dans la multiplicité des langues. C’est l’échec : « Je ne sais plus parler » (« Une saison … Matin »,). Il rompt alors avec le symbolique. Il prend la fuite ; s’enfonce dans les déserts d’Abyssinie. Toujours seul mais accompagné de son génie « d’une beauté ineffable ». Il n’avait pas su reconnaître dans son « combat spirituel {…}aussi brutal que la bataille d’hommes » (« Une saison…Adieu ») que « le Prince était le Génie. Le Génie était le Prince » et ils « s’anéantirent » (Illuminations. Conte). C’est là une lutte à mort avec le même où s’inscrit, peut-être, son homosexualité ou cette identification maternelle qu’il cherche à nier et qui le rattrape toujours.
Le poète, poiêtes, en grec et, poeta, en latin, est défini comme : celui qui crée. Le poème (poiêma, poema) est un objet fait. Mais le grec disposait d’un autre verbe pour désigner le faire, l’agir : praxai et pragma : la chose faite. Rimbaud est passé de l’un à l’autre, n’ayant pas accepté sa division et le pas-tout de sa castration. N’ayant pas fait le deuil de l’objet, il a trop voulu, « la liberté libre ». Il lui fallait toujours dire non à ce qui aurait pu créer un lien, refusant l’objet-partenaire qu’il aurait pu investir comme cause de son désir.
« En bref, faim et soif d’un côté, heureuses, et sexualité suppliciée de l’autre, Rimbaud n’a jamais pu aboutir à une synthèse “adulte’’ du rapport de ses sens au monde », sa seule ressource étant puisée dans ses “ journées enfantes’’ (Illuminations, Sonnet), ainsi que le soulignait Yves Bonnefoy2.
Rimbaud aurait-il pu dire ce que J.Lacan, se reprochait à lui-même : « Je ne suis pas poâte-assez3 »? Car, ajoutait-il, « C’est pour autant qu’une interprétation juste éteint un symptôme que la vérité se spécifie d’être poétique 4» et encore : « de réel, il n’y a que l’impossible. Et c’est bien là que j’achoppe. Le réel est-il impossible à penser, s’il ne cesse pas de s’écrire5 ? » Comme Rimbaud le dira dans « Enfance », tous deux n’étaient maîtres que du silence.
1 Cahier de l’Herne, publié en 1993, Cahier dirigé par André Guyaux,.cité par Benedetto Croce, p. 262.
2 Conférence prononcée à Neuchâtel en février 1977, idem, p.348
3 L’Insu-que-sait de l’une-bévue, c’est l’amour, 17 mai 1977, Ornicar N°17/18, p.22.
4 Idem, 19 avril 1977, p.16.
5 Idem, 10 mai 1977, p.17.
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par [Dario Morales ]
à 04:16
dimanche 20 juin 2010
Rêve d'envol - Odile Barthélemy
Odile Barthélemy, psychanalyste, membre ECF
Sous le couvert d’un accident mortel d’un de ses fils, la mère impose au dernier de remplacer l’enfant mort. N’est-ce pas la situation de tout enfant qui naît après une fausse couche, après un enfant mort-né ou un décès accidentel, sans oublier la rivalité avec l’enfant mort, le refus de s’y identifier ? En prenant appui sur les rares paroles du père, ce garçon va démontrer la force de la métaphore paternelle comme nous l’a rappelé Jacques-Alain Miller dans son Séminaire du 31 mars 2010 : « l’effet métaphorique, quand il s’agit de la fonction du père, … est toujours le même. Il consiste dans le refoulement du désir de la Mère ».
Ce roman d’Hayat El Yamani1 est un petit bijou. D’une écriture vive, précise, la romancière raconte l’histoire d’un jeune garçon marocain aux prises avec le Désir de la Mère, mal régulé par le Nom du Père. Et elle décrit comment ce garçon arrive à prendre son envol, comment l’homme émerge de la gangue infantile.
L’histoire se passe dans une famille marocaine avec cinq garçons, et commence avec deux évènements concomitants : l’annonce de la mort du quatrième fils et quelques instants après celle de son succès au concours de la gendarmerie. Sans une hésitation, malgré l’objection du père : « Femme, on ne peut pas ! », la Mère assène : « Ce n’est pas M’hammed qui est mort, c’est toi, Fayçal ! Et tu vas prendre sa place dans cette école. » Et voilà le dernier-né embarqué dans une autre vie qui est la sienne, sans être la sienne.
Ce roman interroge la question du désir de la Mère et livre les méandres par lesquelles le héros passe pour y répondre ou y échapper. Qu’est ce que l’amour de cette mère ? Il est celui qui fait plier tout le monde : mari, enfants, police, médecin, mais il est aussi celui par lequel cette mère témoigne sa tendresse à son enfant mort, malgré l’horreur de la situation. Mais qu’a-t-elle voulu en imposant à son dernier la place, la vie de l’enfant mort ? Cette question taraude le héros qui ne s’y dérobe pas, elle s’épure, puis disparaît sans jamais avoir eu de réponse définitive.
Si la substitution de prénom anéantit le héros, elle aboutit à une séparation physique entre la Mère et le garçon. Séparation difficile, qui engendrera à son tour d’autres séparations. Si elles sont possibles, c’est que le jeune garçon sait s’appuyer sur des signifiants paternels, le bois, le silence, le retrait devant l’autre envahissant, et comme les tout-petits en proie à une perte de repères, sait reprendre vie grâce au contact de la nature, des animaux. Et les quelques propos du père, bien que bafoués par la Mère, lui donnent l’appui et l’élan nécessaires pour aller de l’avant.
Changement de prénom, changement de surnom, les fictions du conte dévoilent comment ce jeune homme arrive à vivre sous ce prénom d’emprunt sans jamais le prononcer lui-même, laissant à l’autre le soin de le faire. Il assume son patronyme, pas le prénom de son frère. Et il pourra laisser tomber cette identification imaginaire mortifère quand il réussira à se faire reconnaître sous un nom qu’il adopte. En bref, ce roman peut être lu comme une grande métaphore du passage de l’enfant à l’adulte.
1 Hayat El Yamani, Rêve d’envol, Editions Anne Carrière
Désir de la mère – Identification – Nomination
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par [Dario Morales ]
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vendredi 11 juin 2010
Les plis du cerveau et l'esprit - Eric Zuliani
Éric Zuliani - Psychanalyste, membre ECF
Quelle place est faite aujourd’hui, par notre civilisation, à l’inconscient ? Pour répondre à cette question, on peut se pencher sur le moment présent de la civilisation, mais on peut aussi prendre un recul – pas si important -, et se demander comment Freud lui-même a procédé pour faire exister l’inconscient.
Du temps de Freud, sa découverte se découpe, déjà, sur fond des théories neurologiques de son époque - les nerfs disait-on alors, et la théorie naissantes des neurones -, et malgré une psychiatrie et une psychologie, elles aussi naissantes, que Freud fustige pour la première, dont il se méfie pour la seconde. La situation a-t-elle beaucoup changée aujourd’hui ? D’un certain point de vue, non : il n’y a qu’à voir la passion que l’on voue aujourd’hui à la cervelle !
En fait, la théorie des nerfs, la constitution des tableaux cliniques, la psychologie d’aujourd’hui – cognitive pour l’essentielle - ou les théories de l’inconscient neuronale les plus récentes ont toutes un point commun ; elles tentent toujours d’exclure une même donnée : l’être humain parle, et à ce titre est susceptible de mentir. Il s’en déduit une conséquence : ce qu’il dit ne se confond pas avec ce qu’il est, et aussitôt une autre conséquence : l’être humain se vit en deux lieux. Il y a donc une béance, entre ce qu’il dit et ce qu’il est, béance que les expériences en neurosciences – qui prennent appui notamment sur les fameuses images IRM et s’adjoignent la statistique - suturent allègrement.
La préparation des cervelles
On n’est pas plus étonné de l’alliance - apparemment contre nature - de ce qui semble le nec plus ultra de la science et de la philosophie. Apparemment, car en vérité ce qui se présente comme science est sous tendu par les théories les plus abstraites qui soient sur l’idée que l’on peut se faire de l’être humain. En voici un exemple type1.
Comment étudier l'anatomie cérébrale fonctionnelle de processus cognitifs aussi complexes que le jugement moral ? (…) Dans le cadre d'une expérience, le sujet est installé seul, dans l'environnement confiné et ultra-sophistiqué de l'appareil d'imagerie par résonance magnétique (IRM). L’expérience consiste alors à lui faire exécuter une opération mentale qui repose dans la vie quotidienne sur l'observation directe d'interactions sociales. (…) L'équipe de Joshua Greene, du département de psychologie de l'université de Princeton, est la première à avoir tenté l'expérience en 2001. Les chercheurs ont eu recours à un matériel existant, les dilemmes moraux, couramment utilisés par les nouveaux philosophes de la morale. Par exemple, le dilemme du levier. Un tramway se dirige vers cinq personnes qui seront tuées s'il poursuit sa route. La seule façon de les sauver est de tirer un levier qui déviera le tramway sur d'autres rails mais qui tuera alors une personne se trouvant sur son chemin. Dans cette situation que feriez-vous ? (…) Deuxième exemple : le dilemme du pont. Là aussi, le tramway menace de tuer cinq personnes. Vous vous trouvez à côté d'un inconnu assez corpulent sur un pont surplombant les rails et situé entre le tramway et les cinq personnes qu'il menace de tuer. Dans ce scénario, la seule façon de sauver ces personnes est de pousser l'inconnu du pont sur les rails. Il mourra si vous le faites, mais son corps arrêtera le tramway avant qu'il n'écrase les cinq autres personnes. Pousseriez-vous cet homme à la mort pour protéger les autres ?
Rappel de la recette : vous demandez ainsi à la personne de régler mentalement ces dilemmes, vous enregistrez dans le même temps son activité cérébrale et vous obtenez le morceau de cervelle qui correspond à votre moralité. On prendra ici la mesure – c’est le cas de le dire ! - du modus operendi mis à nue et révélant la loufoquerie des détours que « l’expérience scientifique » fait prendre à ce qu’elle veut mesurer. Pour croire à de telles mesures, il faut vraiment fermer les yeux sur bon nombre de pétitions de principe. Soulignons ici comme « un petit problème » qui concerne très précisément l’idée que l’on se fait de la langue : dans les réponses, peut s’insinuer le mensonge, ce qu’on pourrait appeler la mauvaise foi. Ce biais là, justement, n’ait pas pris en compte. Nous arrivons, ainsi, à un paradoxe assez saisissant où la psychologie croit en un réel de la parole rationnel : le dire ne ment pas. À l’inverse, dès son « Esquisse d’une psychologie scientifique » à propos d’un cas de phobie, Freud peut parler de proton pseudos (premier mensonge) : il reconnaît que le sujet qui parle ment, que le symptôme ment, c’est-à-dire tente de dire une vérité[i], que le mensonge est inclus dans la parole elle-même, du fait de la structure du langage. C’est en incluant ce point qu’il invente, alors, une pratique qui ne fait pas l’impasse sur cette donnée.
L’esprit contre la débilité
Mais il y a autre chose à l’orée de la découverte freudienne. Freud, à la fin du dernier cas de ses Études sur l’hystérie - le cas Élisabeth Von R. – s’interroge sur un phénomène. Il s’agit d’une hallucination de sa patiente. Elle lui raconte qu’elle est tourmenté par une vision : celle de ses deux médecins – Breuer et Freud – pendus à deux arbres voisins. L’analyse de Freud qui consiste simplement à contextualiser l’hallucination : depuis quand vous tourmente-t-elle, repérant que lui et Breuer ont refusé quelque chose à cette patiente la veille, devine que cette hallucination est une réponse à ce refus. Traduction, alors, de Freud : « Ces deux-là se valent, l’un est le pendant de l’autre ! » Il note au passage que le cas d’Élisabeth von R. a requis le fait d’avoir beaucoup d’esprit. Mais surtout, se demandant comment se forment ces hallucinations, il précise : « Peut-être a-t-on tort de dire que la patiente crée de pareilles sensations (hallucination) par symbolisation ; peut-être n’a-t-elle nullement pris le langage usuel comme modèle, mais a-t-elle puisé à la même source que lui. »2 Pour Freud, il n’y a pas deux langages, il n’y a pas de symbolisme. C’est dans l’usage même de la langue commune que s’opère un dédoublement, une faille, au fond, entre le dire et le vouloir dire. Aussi peut-on dire que Freud a fait exister l’inconscient contre et à partir du « langage usuel », c’est-à-dire contre et à partir de ce que Lacan a pu appelé diversement : le mur du langage, les propos d’autobus, le discours courant et objectivant, le sens commun et établi, la parole vide, etc. À ce titre, la voie de l’esprit est toujours à faire exister en tant qu’elle crée une disjonction entre langage usuel et langue particulière. En contre-point de l’esprit qui est donc à la racine du discours analytique, nous avons, du coup, en creux la définition de la débilité qui se dessine : la débilité, c’est d’être sourd ou de faire taire ce qui peut s’entendre dans ce qui se dit : là, il y a toute une veine de l’éducation cognitive qui considère que la seule question qu’un enfant doit se poser est de savoir ce qu’il a le droit de faire ou pas.
1Cf. on line, http://www.larecherche.fr/content/recherche/article?id=8683.
2 Sigmund Freud, Naissance de la psychanalyse, pp. 359 à 369.
3Sigmund Freud, Études sur l’hystérie, p 145.
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par [Dario Morales ]
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mercredi 2 juin 2010
Nietzsche à la sauce noire des TCC* - Clotilde Leguil
Clotilde Leguil, psychanalyste, membre ECF
« Nous autres sommes l’exception et le danger – nous autres avons éternellement besoin de nous défendre ! – or, il y a certainement quelque chose à dire en faveur de l’exception, pourvu qu’elle ne veuille jamais devenir la règle.1 »
Nietzsche
En découvrant en cette rentrée 2009 que la psychanalyse avait un nouvel adversaire en la personne de Michel Onfray – qui annonçait qu’il s’emploierait dans son cours de l’Université Populaire de Caen à critiquer les concepts freudiens - , on pouvait d’une certaine façon se réjouir. Enfin un détracteur digne d’intérêt ! Sortant du combat avec les cognitivo-comportementalistes, ces hommes gris dont la vision ennuyeuse de la condition humaine nous avait poussé à argumenter contre la conception du psychisme comme processus de traitement de l’information, contre la croyance en une rééducation possible des jugements pathologiques, contre la volonté de normalisation des conduites au service de la rationalité technique, enfin contre l’idéal du bien-être au nom duquel nous n’aurions qu’à nous désensibiliser à la souffrance lorsqu’elle vient déranger l’ordre du monde, sortant donc de cette première bataille nécessaire mais parfois lassante, l’arrivée de ce nouvel opposant semblait stimulante.
Un adversaire prometteur
Contrairement aux partisans des TCC, Michel Onfray ne se présente pas comme un adepte de la santé mentale ni comme un tyran de l’adaptation. Sa philosophie, que l’on peut critiquer ou ne pas aimer, se distingue néanmoins par un style personnel et inventif au service de l’hédonisme volontariste, un peu trop volontariste peut-être, mais après tout assez joyeux. S’annonçaient alors des échanges plus profonds sur le rapport au plaisir et sur la façon dont, en effet, la perspective freudienne de l’Au delà du principe de plaisir nous pousse à réinterroger ce qui est bon pour nous et nous fait du bien… ou du mal.
Contrairement encore aux partisans des TCC, qui se rangent toujours du côté du pouvoir et jamais du côté du désir, Michel Onfray se voulant plus rebelle que soumis savait résister à la version froide et idéaliste d’un enseignement formaté par des exigences pédagogiques anonymes. Hostile à la logique du rendement et de l’exploitation de l’homme par l’homme, il a toujours défendu un rapport au savoir vivant et mis à la portée de tous, en vue d’une diffusion de la culture parmi ceux qui n’y ont pas accès d’emblée. C’est ce qui l’a conduit à créer l’Université Populaire de Caen, après avoir enseigné la philosophie pendant vingt ans dans un lycée technologique, renonçant à une carrière universitaire plus académique.
Ses livres – inspirés de la philosophie nietzschéenne, mettant en avant le corps et ses désirs contre l’idéal ascétique - et le succès qu’ils rencontraient, témoignaient d’une plume et d’une pensée singulière, confirmées par son charisme et son talent de rhéteur par delà toutes les normes de l’establishment universitaire. Bref, qu’on soit d’accord ou pas avec lui, on aimait Michel Onfray, au moins pour sa création de l’Université Populaire de Caen en vue d’une diffusion de la philosophie auprès de ceux qui désirent accéder à une vision du monde plus authentique que celle que propose le marché et ses mirages positivistes, au mieux pour ses écrits, aussi bien sur la raison gourmande que sur l’érotique solaire, sur le sauternes ou le voyage en Egypte, nous initiant à un rapport au monde marqué du sceau de la poésie et du désir de jouir de l’éternité depuis notre position humaine, trop humaine.
Or ce beau philosophe devenu une star auprès des médias, mais aussi un orateur qui sait captiver l’attention d’un amphithéâtre de 1200 personnes pour déconstruire l’histoire de la philosophie et inventer une contre-histoire qui donnerait la parole à ceux que la pensée chrétienne aurait effacé, ce personnage agalmatique, auteur d’un Anti-manuel de philosophie qui a fait école et que tout le monde copie dans d’autres disciplines, décide de se confronter à la psychanalyse, comme à un nouvel adversaire après le christianisme. Pourquoi la psychanalyse ? Pourquoi Freud ? Pourquoi cette hostilité subite ?
Un livre noir pour l’hédonisme
La réponse est simple, réduite à sa plus pauvre expression : « Parce que j’ai lu Le livre noir de la psychanalyse ». Nous apprenons donc que lui, le philosophe de la rébellion, n’a pas reculé devant le ressentiment exprimé par Le Livre noir de la psychanalyse, paru en 2005, et qu’on croyait oublié depuis. Cet ouvrage collectif, sans poésie aucune, n’a pour seule cohérence que celle de la haine à l’égard de la psychanalyse qui anime chacun des intervenants que nous ne citerons pas. Ce livre n’avait pour seule fonction que de racheter les parts de marché de la souffrance psychique et de démolir un concurrent gênant en la figure de la psychanalyse, qui prétend savoir y faire avec les symptômes des sujets contemporains et qui, de fait continue, de façon interrompue depuis sa création par Freud au début du siècle dernier, à se diffuser dans le monde.
Michel Onfray donc, celui qui rappelle toujours qu’il est fils d’ouvrier et qu’il vit à Argentan en Normandie fidèle à ses racines, n’ayant pas cédé aux appels du brouhaha de la capitale, se fait l’apôtre de l’idéologie haineuse et vide qui anime Le livre noir de la psychanalyse, auprès des siens, de ses admirateurs, de ses élèves, de son public, bref de tous ceux qui lui font confiance et boivent ses paroles comme celles d’un maître contemporain. Que ceux qui se sentent égarés et cherchent une réponse à leur malaise ne se posent pas davantage de questions, leur annonce-t-il à demi-mot : Freud était un imposteur, alors que les thérapies cognitivo-comportementales, auxquelles Michel Onfray prétend ne pas s’intéresser, elles, seraient les bien gentilles auxiliaires des pauvres gens en mal de soutien psychologique. Michel Onfray donc, le révolutionnaire en herbe, celui qui a su démissionner de l’Education nationale pour inventer un autre mode de transmission, se met tranquillement au service du pouvoir et de tous ceux qui espèrent convaincre les plus ignorants que leurs souffrances ne vaut rien, et qu’il vaut bien mieux se remettre au travail rapidement plutôt que d’imaginer que quelque message chercherait là à se faire reconnaître à travers l’inquiétante étrangeté d’un malaise existentiel énigmatique.
Car, quoiqu’il en dise, on ne répète pas Le livre noir, sans participer du même coup à la promotion de la santé mentale et des TCC comme instrument de réadaptation du sujet en proie à la souffrance psychique. Car, quoiqu’il en dise encore, on doit assumer les effets du discours que l’on tient et celui dont Le livre noir se fait l’agent n’a pas d’autre but que d’opérer une main-mise sur le malaise existentiel qui devrait devenir nécessairement l’objet d’une TCC efficace et rapide. C’est un choix pour le moins étrange lorsqu’on a la chance de pouvoir parler depuis un lieu qui n’est pas sous le contrôle des experts de la santé mentale de se faire le défenseur enflammé de la cause du Livre noir de la psychanalyse, dont les auteurs représentent le courant dominant actuel de toutes les institutions psychiatriques et médico-psychologiques.
Les péchés de Freud
Mais au fait, qu’est-ce que Michel Onfray critique dans la psychanalyse? Comment se fait-il que le détracteur de la religion chrétienne et de sa morale s’en prenne à Freud, l’auteur de L’avenir d’une illusion, sans mentionner les thèses de celui-ci sur la religion et la croyance en un Dieu tout-puissant et protecteur comme répondant à un manque du sujet, sans évoquer non plus ses positions sceptiques à l’égard de la morale chrétienne et de l’amour du prochain dans Le malaise dans la civilisation ? Que lui reproche-t-il précisément ?
Pas grand chose finalement. Peu de remarques précises sur son oeuvre, son parcours, sa pratique. Car une fois qu’on a lu Le livre noir de la psychanalyse, même si en parallèle on a lu l’Oeuvre Complète de Freud, plus rien ne rentre et tout est dit. Le travail d’exégèse est inutile car la valeur de la création de Freud est à estimer à partir de sa « cocaïnomanie », de ses relations présupposées sexuelles avec sa belle-soeur, des contradictions dans sa doctrine, et de sa « cryptobiologie ». Au nom de « La face cachée de l’histoire freudienne » objet de la Première Partie du Livre noir, qui étonnamment n’a pas ennuyé Michel Onfray, alors qu’il se réclame pourtant d’un certain amour du Logos, au nom donc de cet ennuyeux incipit incriminant l’inventeur de la psychanalyse de tous les vices, cherchant à rabaisser la portée de sa découverte en scrutant ses péchés et ses failles, Michel Onfray s’en prend à la psychanalyse. Car le mot lui-même, répète-t-il à qui veut l’entendre, n’est même pas de lui, mais de Binswanger. Freud n’aurait parlé que de « psycho-analyse » alors que c’est Binswanger qui aurait parlé de « psychanalyse » le premier. Freud ne serait donc qu’un imposteur, qui n’aurait toute sa vie songé qu’à construire sa légende. Et pourquoi ? Mais pour gagner de l’argent bien sûr...
Ce n’est donc pas Freud et la finesse de son enseignement, le parcours de ses élaborations théoriques et les obstacles qu’il rencontra dans la pratique, sa conception du corps et des pulsions, de la compulsion à la répétition et du trauma, de la féminité et de son opacité, qui intéresse Michel Onfray. Ce n’est pas non plus sa mise en question de l’hédonisme, au nom de la pulsion de mort qui oeuvre en nous à notre insu. Non, tout cela, c’est du bla-bla. Ce qui intéresse notre philosophe, c’est la petite vie du grand homme : quel toxique prenait-il pour travailler ? Avec qui couchait-il ? A qui pillait-il ses idées ? A quoi pensait-il secrètement lorsque ses patients s’allongeaient sur le divan ? Combien de fois s’est-il endormi, tout en empochant après sans vergogne ses honoraires ? Bref, ce qui va faire l’objet d’un enseignement pendant une année à l’Université Populaire de Caen, c’est la reprise consciencieuse des idées abjectes qui habitent Le Livre noir de la psychanalyse à l’endroit d’un créateur qui a bouleversé la civilisation et ses croyances.
Nietzsche pour la défense des TCC
Au nom de quelle valeur, de quel combat s’agit-il alors de cracher sur la tombe de Freud ? Mais au nom de Nietzsche qui nous aurait appris que la psycho-biographie (peu importe le ressentiment qui peut en être l’origine…) vaut mieux que les grands idéaux. Telle est la nouvelle méthode invoquée pour déconstruire « le mythe Freud ». Il s’agirait de faire non plus de la philosophie à coups de marteaux mais de la défense des TCC à coups de marteaux en réduisant la valeur des concepts psychanalytiques à la façon dont Freud vivait sa sexualité, orale, anale, génitale… Car après tout, qui est-il ce Freud pour nous dire que nous souffrons tous de névroses et de complexe d’Œdipe ? N’est-ce pas qu’il était lui-même un peu tordu et pas très catholique dans ses pratiques…
Car, semble croire paradoxalement Michel Onfray, il y aurait en la matière à redire : coucher avec sa belle-soeur plutôt qu’avec sa femme, ô crime ! ô infâmie ! Michel en est tout offusqué. Pour un homme qui défend l’idée d’une sexualité libertaire, en dehors de toute contrainte et de tout engagement excepté celui du pacte hédoniste, au sein duquel chacun ne s’engage avec l’autre que tant que les occasions de souffrance sont écartées, le jugement est pour le moins paradoxal et étriqué.
Mais Nietzsche aurait-il aimé les TCC ? Aurait-il pu penser qu’un jour sa pensée viendrait donner un habit philosophique à l’idéologie cognitivo-comportementale qui pense l’homme et son malaise sur le modèle du stress des rats soumis aux expérimentations de laboratoire ? Nietzsche a déjà fait l’objet d’une récupération fatale à une certaine époque tragique de l’histoire du XXème siècle et ceux qui voulaient améliorer le genre humain ont cru pouvoir faire de ses aphorismes sur la volonté de puissance et la morale des maîtres les slogans de leur idéologie.
Mais voilà qu’au XXIème siècle, un nouvel usage de la pensée nietzschéenne au service de la déconstruction du mythe freudien en fait l’alliée de ceux qui veulent soumettre tout un chacun à la rééducation comportementale. Le penseur du soupçon servirait maintenant à soupçonner les exceptions qui ne rentrent pas dans le rang et refusent de se fondre dans la masse, appliquée elle à incarner la version de la bonne santé mentale proposée le Surmoi contemporain. Les TCC pourraient-elles nous vivifier l’esprit, comme Nietzsche l’attendait des idées propres à nous faire accéder à la beauté dyonisiaque d’un rapport au monde sans concession ni renoncement ? Michel Onfray ne se pose pas la question car il ne veut rien savoir des conséquences de ses paroles. Que Le livre noir ait une finalité idéologique et politique semble lui avoir échappé. Serait-il naïf cet homme-là ? C’est étrange, mais c’est pourtant le cas : il a réussi à lire ce livre haineux et diffamatoire comme un document précieux qui lui dévoilait une vérité cachée dont il devait dorénavant se faire le messager.
La psychanalyse ne sera jamais la règle
Mais cher Michel, la vérité du Livre noir, c’est celle que Nietzsche nous a pourtant enseigné, c’est la vérité du ressentiment de ceux qui, ne parvenant pas à saisir que par delà le bien et le mal, chacun rencontre la question de son désir et de ses conséquences, préfèrent ne plus rien désirer plutôt que de s’apercevoir qu’ils ne savent pas ce qu’ils désirent, parce qu’ils ne sont pas ceux qu’ils croyaient. Et cette foule d’hommes pour qui la singularité est un danger et la folie un dysfonctionnement, veut imposer la loi de l’unanimité et de l’obligation universelle aux exceptions qui ne se soumettent pas aux standards de la civilisation du bien-être. « Telle est la discipline cérébrale qui a conservé l’humanité2 ». Telle est la règle cognitivo-comportementale. Tel un nouvel impératif catégorique, elle ordonne qu’on parle sa langue et qu’on se soumette à sa logique, qu’on oublie nos qualités qui se cachent bien souvent dans nos singulières défaillances, et qu’on se plie à la quantité. Où est alors le danger ? Qu’est-ce qui menace les partisans fanatiques de la santé mentale et de l’estime de soi au nom des exigences du management de l’être-au-monde telles qu’elles sont formulées par les nouvelles idéologies néo-positivistes de la psychologie pseudo-scientifique ? Ce sont tous ceux qui ne s’y soumettent pas, tous ceux, qui à la suite de Freud, croient dans le malaise dans la civilisation comme à une conséquence de la conscience morale, et par suite, tentent d’inventer autre chose pour échapper à la logique de la pulsion de mort, laquelle travaille tranquillement, avec les TCC au service de l’extinction du désir et de ses extravagances.
Peut-être est-ce là le point aveugle de votre pensée : refuser de voir que vous-même cédez à cette pulsion de mort lorsque vous vous faîtes le défenseur d’une conception de l’existence d’où tout désir a disparu. Alors, oui, la psychanalyse restera toujours le danger, non pas en vertu d’une quelconque imposture, mais en vertu d’une position de résistance à l’égard des diktats de la civilisation qui ne sait par nature que s’adresser aux masses. Alors oui, la psychanalyse ne deviendra jamais la règle, car par nature, elle est faite pour inviter chacun à ne pas renoncer à être une exception.
*Lettre ouverte à Michel Onfray
Ce texte a été l’objet d’une publication pour Le Nouvel Âne n° 10, février 2010
[1] Nietzsche, Le gai savoir, Livre deuxième, §76, p. 105, trad. G. Colli et M. Montinari, Gallimard, Folio essai, 1985.
2 Nietzsche, Le gai savoir, Livre deuxième, § 76, ibid.
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par [Dario Morales ]
à 10:46
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