mardi 1 février 2011
Ernest-Pignon-Ernest : Les extases
Sylvie Destas, psychologue
« La mystique (…) c’est quelque chose de sérieux »1.
Hildegarde, Hadewijch, Thérèse, Inès, Angèle, Gertrude, Mechtilde ou Catherine, sont sept femmes mystiques, dont les écrits ont fasciné Ernest-Pignon-Ernest, depuis 2004 ; il dessine les « extases », grandeur nature, sur des façons de papier à demi roulé, corps noueux, presque nus, tendus et abandonnés, en lévitation, qui se reflètent comme dans un lac, fiction du miroir qui fait écho au réalisme classique du trait, si caractéristique du style d’Ernest-Pignon-Ernest.
C’est dans la chapelle du Musée d’histoire de Saint-Denis (93), que sont exposées ces extases, jusqu’au 28 février.
« Pour la Hadewijch en question, c’st comme pour Sainte Thérèse- vous n’avez qu’à aller regarder à Rome la statue du Bernin pour comprendre tout de suite qu’elle jouit, ça na fait pas de doute. Et de quoi jouit-elle ? Il est clair que le témoignage essentiel des mystiques, c’est justement de dire qu’ils l’éprouvent, mais qu’ils n’en savent rien. »2.
La représentation des corps dessinés des mystiques d’Ernest-Pignon-Ernest, saisissent l’instant de l’extase et donnent à voir l’inconcevable, la transformation d’un être, telles les métamorphoses d’Ovide, entre le monstrueux et le sublime, le sacré et le profane.
« Je crois à la jouissance de la femme en tant qu’elle est en plus(…) Cette jouissance qu’on éprouve et dont on se sait rien, n’est-ce pas ce qui nous met sur la voie de l’ex-sistence ? Et pourquoi ne pas interpréter une face de l’Autre, la face de Dieu, comme supportée par la jouissance féminine ? »3.
La jouissance des mystiques d’Ernest-Pignon-Ernest n’est pas du côté de l’objet a.Rien n’est du côté du désirable, les corps sont presque sans visage, sans chevelure, sans apprêts, maigres et pourtant féminins. Elles sont sept, chacune est dans sa solitude, il n’y a pas d’ensemble fermé, chacune se détache de l’Autre par son support, papier détachable du mur, qui tient debout par « miracle ». L’œuvre est baroque, c’est le « furor » des latins, l’exaltation du sujet se reflète dans le miroir, renvoyant la fluidité de l’être, « c’est le ruissellement des représentations de martyrs-(…) Ces représentations sont elles-mêmes des martyres(…)- d’une souffrance plus ou moins pure »4.
« Le lieu devient le sujet ». Le papier est la peau, la peau est le tissu, tout semble déchirable, évanescent, et se désagrège. Tout se plisse, le dessin est dépouillé et sophistiqué, le réalisme s’unit à la fiction de l’Art. Artiste du Street-Art, les œuvres d’Ernest-Pignon-Ernest sont toujours en lien avec les lieux d’exposition. « Pignon » oblige, l’architecture fait partie de l’œuvre. Les extases sont exposées à la Chapelle, le dessin à la pierre noire, s’unit au gris de la pierre, les voutes, les arcades et les colonnes s’harmonisent avec le plissé du papier, le blanc s’unit au noir, l’ombre à la lumière, le tissu à la peau, le passé au présent. Le dessin ne connaît pas le temps, le dessin ne connaît pas la contradiction, il met en lumière l’absence et la rend présente.
Artiste engagé, Ernest-Pignon-Ernest est héritier du classicisme, celui du Caravage, du Greco, de Fra Angelico, Virgile, il est aussi l’hériter de Pasolini, Genet, Rimbaud, Artaud, Desnos, il s’est nourri, par le dessin, de ceux pour qui l’obscur s’est illuminé.
1 Lacan J., Séminaire Encore, éd. Seuil, leçon du 20/02/73, p.70
2 ibid. p.70 /71
3 ibid. p71
4 ibid. leçon du 8/05/73 .p.105
Posté
par [Dario Morales ]
à 07:02