lundi 14 février 2011
De la carte au territoire - Bernard Lecoeur
Bernard Lecoeur, psychanalyste, membre ECF
En cinq mots cet énoncé dit l’essentiel : La carte et le territoire. Avant même d’ouvrir le dernier livre de Michel Houellebecq son titre interroge la distinction qu’il donne à lire. A soi seul ce titre est un roman : en quoi une carte n’est-elle pas un territoire, pourquoi importe-t-il de ne pas les confondre ?
Davantage que l’union ou la réunion (la carte du territoire) c’est l’écart ou mieux la torsion établie de l’un à l’autre qui retient l’attention.
Revisitons une situation des plus courantes, et pour certains douloureusement familière, qu’il ne serait pas incongru d’ajouter à la liste des formations freudiennes de l’inconscient.
Alors que plongés dans un environnement nouveau – simple croisement de routes ou enchevêtrement complexe des rues d’une cité inconnue – et cherchant à établir l’endroit où ils se trouvent, combien sont ceux qui font l’amère expérience que la lecture d’une carte, à l’endroit du territoire, les égare bien davantage qu’elle ne les oriente. La droite et la gauche, le haut et le bas se confondent en un vertige qui cloue sur place, laissant le sujet aux prises avec l’angoisse si ce n’est livré à la colère. Que se passe-t-il donc entre la lecture attentive de la carte et l’instant où, s’affranchissant d’un cadre planaire, le regard rejoint la réalité environnante et tente un repérage dans le monde ambiant ? Quel est donc ce décrochage qui s’interpose entre ce nom que je parviens à situer parfaitement à la surface d’un guide et celui - le même – placardé au coin de la rue et devant lequel je reste interdit, ne sachant plus dans quel sens me diriger? La réponse est simple : par ce mouvement d’élévation du regard une dimension supplémentaire à celles du plan est venue s’ajouter, nommons-la profondeur. Pas seulement la coordonnée qui vectorise un espace mais cette saisie, cette préhension étrange qui donne son épaisseur aux choses. Entre celui qui lit la carte et celui qui arpente le monde aucune superposition ni coïncidence ne vient procurer un sentiment d’unité. Cependant existe une voie de passage entre les deux, étroite, fragile, jamais définitive, que la seule connaissance ne peut susciter. Aux points cardinaux qu’indique la boussole vient s’en ajouter un autre, hétérogène, irréductible à la dimension dite troisième, que Freud a désigné du terme de narcissisme.
Les circulations libidinales qui existent entre la carte et le territoire permettent de rendre compte de phénomènes aussi divers que certaines maladies mentales ou encore les premières relations de l’enfant avec autrui, voire les subtilités du commerce amoureux. Tout cela trouve son principe dans le narcissisme, en d’autres termes dans ce qui donne au corps un volume. Qu’il s’agisse de celui des objets ou du nôtre, le corps n’est pas seulement un élément qui cherche une place sur un échiquier, c’est aussi un solide dont le cubage arrache le sujet au domaine aliénant de la surface. Plongement dans un nouvel univers, donc, où chaque chose se voit attribuer un caractère « en pointe », c'est-à-dire phallique. Voilà le lot réservé au corps du parlêtre.
Par son stade du miroir Lacan introduit une donnée nouvelle liée au mouvement, lorsque celui-ci s’applique au champ du narcissisme. De la sorte est rompue toute statique de l’image. Certes, existe bel et bien un arrêt sur l’image spéculaire – véritable instance du suspend et du temps immobile – mais ce n’est en rien le principe foncier du narcissisme. Il se trouve davantage dans le bougé que produit l’enfant lorsqu’il s’affranchit de la forme gelée au miroir pour s’introduire en un monde où soudain le corps s’érige. En cela réside la topologie véritable du narcissisme, celle d’un va et vient permanent entre un plongement (passer de la surface à deux dimensions à un espace à trois dimensions) et une immersion (retour du trois au deux).
Le narcissisme s’origine d’un décollement de l’espace bidimensionnel qu’accompagne une fonction nouvelle du regard, capable de soustraire la matière des choses à la platitude de l’image. A ce titre le narcissisme est doué d’une puissance toute spéciale qui en fait un acte d’engendrement du sujet. Engendrement qui, d’ailleurs, n’est jamais durablement établi. C’est la raison pour laquelle le narcissisme ne saurait être réduit à un quelconque stade du développement. Coincé entre la carte et le territoire le sujet est voué à parcourir le trajet qui va de l’un à l’autre, et dans les deux sens. Il ne serait d’ailleurs pas vain, à ce propos, de reprendre la clinique du « dégonflage » de l’enveloppe corporelle entreprise par Lacan à partir de sa question « quoi être sous ? », que lui suggère le cas du ravissement de Lol V Stein.
C’est bien un tel mouvement que donne à voir le héros du roman de Houellebec, Jed Martin, peintre de son état devenu photographe à ses heures perdues. Par un procédé ingénieux qui progressivement convertit les prises de vue de certains lieux sélectionnés sur des cartes Michelin en paysages qui participent d’un environnement, il fait apparaître et donne consistance à la profondeur. Elle devient l’objet même de sa création.
De la sorte, ça n’est plus le double point de vue dont se délectait la perspective qui est là mis sur le devant de la scène mais la distance qui les sépare. Elle est l’univers où nous sommes invités à nous plonger. La réussite du présent roman ne réside pas dans l’insistance à marquer la division qui accable le peintre. Elle est davantage à reconnaître dans les subtiles solutions de continuité que celui-ci invente afin de forcer un passage, de reconduire sans cesse cette torsion par laquelle se trouvent réunis les morceaux d’un regard éclaté. Le narcissisme enfin devenu œuvre d’art.
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par [Dario Morales ]
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circulation libidinale, de l'un à l'Autre, le corps, le parlêtre, le regard, narcissisme
mardi 1 février 2011
Ernest-Pignon-Ernest : Les extases
Sylvie Destas, psychologue
« La mystique (…) c’est quelque chose de sérieux »1.
Hildegarde, Hadewijch, Thérèse, Inès, Angèle, Gertrude, Mechtilde ou Catherine, sont sept femmes mystiques, dont les écrits ont fasciné Ernest-Pignon-Ernest, depuis 2004 ; il dessine les « extases », grandeur nature, sur des façons de papier à demi roulé, corps noueux, presque nus, tendus et abandonnés, en lévitation, qui se reflètent comme dans un lac, fiction du miroir qui fait écho au réalisme classique du trait, si caractéristique du style d’Ernest-Pignon-Ernest.
C’est dans la chapelle du Musée d’histoire de Saint-Denis (93), que sont exposées ces extases, jusqu’au 28 février.
« Pour la Hadewijch en question, c’st comme pour Sainte Thérèse- vous n’avez qu’à aller regarder à Rome la statue du Bernin pour comprendre tout de suite qu’elle jouit, ça na fait pas de doute. Et de quoi jouit-elle ? Il est clair que le témoignage essentiel des mystiques, c’est justement de dire qu’ils l’éprouvent, mais qu’ils n’en savent rien. »2.
La représentation des corps dessinés des mystiques d’Ernest-Pignon-Ernest, saisissent l’instant de l’extase et donnent à voir l’inconcevable, la transformation d’un être, telles les métamorphoses d’Ovide, entre le monstrueux et le sublime, le sacré et le profane.
« Je crois à la jouissance de la femme en tant qu’elle est en plus(…) Cette jouissance qu’on éprouve et dont on se sait rien, n’est-ce pas ce qui nous met sur la voie de l’ex-sistence ? Et pourquoi ne pas interpréter une face de l’Autre, la face de Dieu, comme supportée par la jouissance féminine ? »3.
La jouissance des mystiques d’Ernest-Pignon-Ernest n’est pas du côté de l’objet a.Rien n’est du côté du désirable, les corps sont presque sans visage, sans chevelure, sans apprêts, maigres et pourtant féminins. Elles sont sept, chacune est dans sa solitude, il n’y a pas d’ensemble fermé, chacune se détache de l’Autre par son support, papier détachable du mur, qui tient debout par « miracle ». L’œuvre est baroque, c’est le « furor » des latins, l’exaltation du sujet se reflète dans le miroir, renvoyant la fluidité de l’être, « c’est le ruissellement des représentations de martyrs-(…) Ces représentations sont elles-mêmes des martyres(…)- d’une souffrance plus ou moins pure »4.
« Le lieu devient le sujet ». Le papier est la peau, la peau est le tissu, tout semble déchirable, évanescent, et se désagrège. Tout se plisse, le dessin est dépouillé et sophistiqué, le réalisme s’unit à la fiction de l’Art. Artiste du Street-Art, les œuvres d’Ernest-Pignon-Ernest sont toujours en lien avec les lieux d’exposition. « Pignon » oblige, l’architecture fait partie de l’œuvre. Les extases sont exposées à la Chapelle, le dessin à la pierre noire, s’unit au gris de la pierre, les voutes, les arcades et les colonnes s’harmonisent avec le plissé du papier, le blanc s’unit au noir, l’ombre à la lumière, le tissu à la peau, le passé au présent. Le dessin ne connaît pas le temps, le dessin ne connaît pas la contradiction, il met en lumière l’absence et la rend présente.
Artiste engagé, Ernest-Pignon-Ernest est héritier du classicisme, celui du Caravage, du Greco, de Fra Angelico, Virgile, il est aussi l’hériter de Pasolini, Genet, Rimbaud, Artaud, Desnos, il s’est nourri, par le dessin, de ceux pour qui l’obscur s’est illuminé.
1 Lacan J., Séminaire Encore, éd. Seuil, leçon du 20/02/73, p.70
2 ibid. p.70 /71
3 ibid. p71
4 ibid. leçon du 8/05/73 .p.105
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par [Dario Morales ]
à 07:02