mardi 22 mars 2011
Sujets en errance et institution - Françoise Haccoun
Françoise Haccoun, psychanalyste, membre ECF
« Qu’on imagine maintenant un homme privé non seulement des êtres qu’il aime, mais de sa maison, de ses habitudes, de ses vêtements, de tout enfin littéralement tout ce qu’il possède : ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité, car il n’est pas rare, quand on a tout perdu, de se perdre soi-même » 1.
La psychanalyse constitue un instrument pertinent qui permet d’orienter la clinique du réel rencontrée en institution. De plus, la clinique de l’errance démontre particulièrement en quoi le champ de la psychanalyse concerne aussi bien le symptôme individuel que le symptôme social et permet leur connexion. Il est question de confronter le discours analytique aux discours social, caritatif, religieux et psychiatrique et de parier sur une possible adresse de la demande afin de « produire le sujet » (J-A Miller) puisque le sujet, effet du signifiant, est réponse au réel.
Besoin nu
D’après Alexandre Vexliard 2 et sa thèse de 1957 sur le clochard et les processus d’exclusion sociale qui touche les « sans abris », le clochard et par extension l’exclu est un sujet qui a opéré une réduction de ses besoins. Petit à petit, le sujet s’abandonne à sa condition. Puis s’y résigne.
Le sujet dans la rue refuse de passer par la voie de la demande, voie de séparation, qui, par essence peut repousser ce qu’il est et vient redoubler son exclusion sociale. A contrario, l’évocation pure du besoin l’authentifie, permet déjà de le reconnaître. Il en est ainsi chez l’exclu dont le besoin estposé comme réel sans médiation par la demande de l’Autre. Le sujet dans l’errance s’identifie à ce besoin devenu pur, dénommé nu par Lacan
Reprenons la catégorie de la privation qui pourrait nous donner une balise pour notre question. La privation entraîne un manque dans le réel que le sujet ne peut subjectiver « un trou réel »3 N’est-ce- pas à ce manque réel, qui n’est pas sans lien avec le besoin nu, auquel le sujet dans l’errance se rapporte? Il en résulte alors une absence de subjectivation et de médiation par l’Autre de la demande. Peut s’en suivre une sortie du discours des repères, du temps et de l’espace qui se rencontre chez nombre de sujets dans l’errance.
Exclusion et jouissance
Lacan rapporte que la misère est conditionnée par un discours. En cela, elle est le fait du discours capitaliste. Le SDF incarne la jouissance en tant que telle et si chaque sujet est responsable de sa propre jouissance, le SDF s’identifie au symptôme social qui le nomme sous le signifiant maître d’exclu promu par le discours du maître. Il s’incarne comme objet a, exposé au regard de l’Autre. Chez le sujet errant,la nudité du besoin serait à rapprocher de la jouissance qui, à ce niveau est conçue comme séparée du signifiant. Dans Télévision, Lacan indique qu’une séparation d’avec la jouissance est nécessaire pour le sujet : « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés » 4.
Celui-ci ne tente-t-il pas alors de rejoindre cette jouissance, égarée du fait du langage, en s’y identifiant, la rejoignant sans pouvoir l’appréhender par lui ? Dans l’exclusion, on a affaire à un statut errant et sans gîte, égaré, délogé, identifié à la jouissance dans le réel. Désarrimé du discours, le sujet n’obéit plus à la loi du langage permettant de réintégrer la jouissance dans le monde des symboles. L’exclusion réelle constitue un symptôme social où la dimension symbolique de la parole est éradiquée.
Lacan met en garde psychologues, psychothérapeutes, travailleurs de la santé mentale de ne pas se « coltiner la misère »5 au risque « d’entrer dans le discours qui la conditionne…» 6
Sans se laisser aller au sentiment humanitaire au nom de l’idéal de faire le bien, sans poser une exigence d’un projet thérapeutique parfois tyrannique afin de lisser le sujet selon la norme et le faire « entrer dans les clous6» , sans tomber dans le discours de la victimisation, l’orientation lacanienne laisse entendre la jouissance qui s’infiltre chez le sujet.
C’est ce qui se produit aujourd’hui dans les nouvelles mesures des CHRS où l’évaluation étend son domaine : on confronte souvent le sujet à des grilles normées, voulant le faire adhérer à un contrat qu’il devra respecter, c’est à dire à produire une équation univoque entre besoin et réponse au besoin pour une bonne mise en place du maître mot contemporain, le projet.
Errance et institution
L’institution pourrait avoir comme finalité d’intégrer le sujet égaré et de l’arracher à cette identification. Peut-être s’agira-t-il de se préoccuper avec lui de ses besoins, les considérer dans leur diversité pour permettre un retour à la demande. Ainsi, la prise en compte de certains besoins essentiels du sujet (gîte et couvert en particulier) suppose le passage par un certain nombre de termes symboliques et de langage, lui permettant de s’arracher au besoin nu qui l’envahit, et de le réintégrer à la dimension de la parole adressée à un Autre.
Les non-dupes, pour Lacan, sont « ceux qui se refusent à la capture de l’espace de l’être parlant […] c’est que leur vie n’est qu’un voyage 7.» Aucun semblant, aucune duperie n’est possible. Ils déambulent de la rue aux foyers d’hébergement, parfois jusqu’à l’hôpital. Ils se présentent toujours en rupture, pris dans le réel de leur misère, portant les stigmates de cette errance sur leurs corps sans masque, exposé à nu : dénutrition, alcoolisme, drogues, maladies évolutives…
Un grand nombre de ces sujets venant de la rue en foyers d’urgence semblent être hors discours et se passer du Nom-du-Père et de la signification phallique. La clinique au cas par cas en témoigne. Cette errance dépasse le seul registre de l’errance sociale, elle revêt une dimension d’errance subjective, d’errance psychique dans ces lieux où, déjà l’errance sociale fragilise les liens. Une difficulté majeure se pose, à laquelle nous sommes confrontés dans les CHRS. Un grand nombre de sujets psychotiques erre et trouve asile dans les CHRS peu habilités à traiter la grande souffrance mentale. L’institution a une dimension d’asile et constitue un point d’ancrage pour ces sujets déconnectés de l’Autre social. Reste à obtenir son consentement à les accueillir, pas sans la considération de la psychose telle que Lacan nous l’enseigne 8.
1 P. Lévy, Si c’est un homme, Pocket, 1967
2 A. Vexliard, le clochard, Desclé de Brouwer, 1998, Paris
3 J .Lacan, la relation d’objet, livre IV, 1956-1957, Le seuil, Paris, p. 87
4 J. Lacan, Télévision, Autres écrits, p. 534
5 J. Lacan, Télévision, Autres écrits, p. 517
6 Expression très usitée dans le champ social
7 J. Lacan, Livre XXI, Les Non-dupent errent, leçon du 13 novembre 1973
Posté
par [Dario Morales ]
à 10:24
samedi 5 mars 2011
Une éthique du singulier : pasde0deconduite - Thérèse Petitpierre
Thérèse Petitpierre, psychologue*
L’appel Pasde0deconduite pour les enfants de trois ans lancé en janvier 2006 constituait la réponse à un rapport, celui de l’Inserm sur le Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent et à un projet de loi sur la prévention de la délinquance présenté par le ministre de l’Intérieur de l’époque, devenu entre temps président de la République. Rapport et projet de loi entraient en résonnance l’un avec l’autre. 200 000 signataires leur répondirent que non, ils ne laisseraient pas dire, pas faire cela.
Non, la prévention ne pouvait virer à la prédiction et à la stigmatisation, au dépistage et au repérage de supposées graines de délinquants. Un gros travail de lecture critique du rapport aboutissant à des articles, des prises de parole eut pour effet que ce rapport qui n’avait peut-être pas été produit pour être lu par un aussi grand nombre fut analysé, disséqué. Les médias, la presse, la radio, la télévision, internet se firent les relais de la parole de nombreux professionnels de formations diverses, exerçant dans des champs jusqu’alors plutôt séparés : la protection maternelle et infantile, l’éducation, le soin - psychique et somatique -, les lieux d’accueil des petits enfants - seuls ou avec leurs parents -, l’aide sociale à l’enfance, mais aussi des chercheurs, des universitaires. Tous ces professionnels se refusaient à se mouler dans ces nouveaux vocables et fonctions instrumentalisées.
Pour mémoire : à la veille du premier colloque que le collectif organisa, en juin 2006, sur le thème de la prévention sous le titre-programme « Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans ! », le ministère de l’intérieur fit savoir qu’il renonçait à inscrire le dépistage des enfants turbulents de 36 mois dans le projet de loi relative à la prévention de la délinquance.
Cependant, ce recul important du gouvernement ne devait pas masquer que s’il avait perdu une bataille, il n’en renonçait pas moins à ses objectifs. L’article 8 de la loi du 5 mars 2007 relative à la prévention de la délinquance préconise le partage des informations « à caractère secret » entre les professionnels de l’action sociale et l’autorisation donnée à ces derniers de révéler au maire et au président du Conseil Général les " informations confidentielles " strictement nécessaires à l’exercice de leurs compétences. » La confiance nécessaire entre les professionnels et les familles se trouvait ainsi mise menacée et le risque de stigmatisation accentué.
Un peu plus de trois ans après, la loi du 5 mars 2007 n’ayant pas atteint ses objectifs en matière de partage d’informations dans le cadre de la prévention de la délinquance, a été rendue publique une « Charte déontologique type pour l’échange d’informations dans le cadre des conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance ». L’ANAS, l’Association nationale des assistants de service social, a publié sur son site internet une analyse qui montre la nécessité de lire attentivement les textes pour saisir de quel contexte ils sont issus, saisir quelle sont leur visée et leurs éventuelles contradictions afin de pouvoir encore exercer une profession selon une éthique rigoureuse au côté des enfants et de leurs familles.
Citer toutes les atteintes portées à l’encontre des enfants et de leurs familles, souvent déjà précarisés et stigmatisés, nécessiterait un exposé plus long. L’été 2010 a été jalonné de discours et d’actes hautement condamnables et largement dénoncés.
Mais je citerai cependant la loi adoptée par le Sénat le 15 septembre dernier, sans modification et en première lecture, adoptée précédemment par l’Assemblée nationale. Il s’agit de la loi visant à lutter contre l’absentéisme scolaire qui définit les modalités de suspension ou de suppression du versement des allocations familiales en cas d’absentéisme scolaire répété. Il est possible de lire le texte de la loi sur le site internet du Sénat.
N’oublions pas non plus le grand chantier ouvert l’hiver dernier par le gouvernement sous le titre des « États généraux pour l’enfance » dont les thèmes retenus ont alerté Pasde0deconduite qui a rapidement réagi en organisant au mois de mars une rencontre avec d’autres associations, collectifs et syndicats oeuvrant dans le champ de l’enfance. Cette rencontre a permis de mettre rapidement sur pied une contre-manifestation. En effet, le premier objectif de ces États généraux visait à « améliorer la transmission de l’information préoccupante, prévue par la loi du 5 mars 2007 [relative à la protection de l’enfance], pour éviter que le nomadisme de certaines familles ne leur permette d’échapper au contrôle et à la surveillance des services sociaux » (cf. le communiqué figurant sur le site de la présidence de la République). Des États GénérEux pour l’enfance furent décidés dont l’organisation concrète, portée par une dizaine de personnes déterminées avec l’appui logistique efficace de la Ligue des Droits de l’Homme, a abouti à la tenue le 26 mai d’une conférence de presse, puis à un rassemblement à la Concorde et à la diffusion d’un Cahier de doléances des États GénérEux pour l’enfance, qui a recueilli, en l’espace de quelques semaines, les contributions, les doléances, d’environ 80 associations, collectifs et syndicats.
Le texte d’appel des États GénérEux était en synchronie avec les critiques émises par le Comité des droits de l’enfant de l’ONU en juin 2009. Il indiquait comment ces États Généraux organisés par le secrétariat d’Etat chargé de la famille se situaient : « dans la continuité des politiques actuelles, ils procèdent d’une logique néfaste pour les enfants et la société toute entière : présenter la jeunesse comme un problème pour la société ; rendre les familles seules responsables des difficultés de leurs enfants ; prétendre que la contention, la mise à l’écart de ceux qui posent problème, le contrôle des comportements, protègeront la société. »
Le Cahier de doléances des États GénérEux pour l’enfance a été adressé par lettre ouverte au président de la République avec une demande d’audience restée sans réponse et présenté aux groupes parlementaires et aux associations d’élus locaux.
Il convient aussi de noter la convergence des actions de Pasde0deconduite avec le mouvement contre le fichier Base-Elèves. Une décision importante a été prise en juillet dernier par le Conseil d’Etat suite au recours déposé en 2008 par deux particuliers, une ancienne directrice d’école et un parent d’élève, le gouvernement va devoir revoir sa copie. Les fichiers ne cessent cependant pas de proliférer, vous n’avez pas oublié Edvige, le Rim-P. Il faudrait en citer beaucoup d’autres. Dans le même temps, des mesures et projets gouvernementaux concernant les modes d’accueil de la petite enfance pourraient conduire à une dégradation des dispositifs existants. Cela est le combat mené par le collectif Pas de bébés à la consigne.
D’autre part, du côté de la recherche, qu’il s’agisse des dits « troubles des conduites » ou de l’autisme, les approches essentiellement génétiques et biologiques restent très prégnantes. Le film documentaire de Marie-Pierre Jaury, diffusé par Arte avant l’été, « L’enfance sous contrôle » en est un témoignage aussi bouleversant que cet autre film diffusé, lui, sur la Cinq « Un monde sans fous » de Philippe Borel. On a pu voir le 24 septembre 2010, au JT d’Antenne 2 un court reportage sur l’IMC, Institut de la moelle épinière et du cerveau qui va ouvrir ses portes : puisque un même gène peut être porteur de la maladie de « Parkinson, Alzheimer, la schizophrénie et la dépression », l’avenir nous est présenté comme radieux. Ajoutons, last but not least, que les approches réductrices et déterministes restent également actives dans le cadre de ce qui est nommé « promotion de la santé mentale » par le biais de programmes comme Fluppy ou Brindami qui visent au « développement des habiletés sociales et des habiletés de régulation des émotions » et qui s’adressent de plus en plus à des populations entières d’enfants scolarisés, et même à des enfants plus jeunes accueillis en crèche. Ces programmes reposent sur les notions de « développement des compétences sociales, émotionnelles, comportementales, cognitives » et d’« apprentissage de capacités d’auto-régulation, self-control, comportement pro-sociaux ». Un autre documentaire, « Enfants, graines de délinquants ? », réalisé par Marina Julienne et Christophe Muel, en donne un aperçu.
Continuer à parler du psychisme, de la parole, du transfert, du sujet, du désir, de l’intime, chacun, chacune avec ses mots et préserver des espaces où cela soit possible, c’est ce qui, me semble-t-il, peut soutenir le vivant et fait la vitalité de Pasde0deconduite.
NB : 1. Ce texte est paru dans une version un peu différente sur le site : http://www.pasde0deconduite.org/.
2. Le 3 novembre 2010, nous apprenions que le secrétaire d’Etat à la justice, Jean-Marie Bockel avait remis au chef de l’Etat un rapport sur « La prévention de la délinquance des jeunes ». Une des propositions de ce rapport reprenait l’idée d’un « repérage précoce des enfants en souffrance » en associant « vulnérabilité à l’agressivité interne ou externe » repérable chez les enfants « entre 2 et 3 ans » et risque de passage à l’acte. Le 11 février 2011, nous étions alertés sur la publication d’un rapport de J.A. Benisti, député du Val-de-Marne, sur « La prévention de la délinquance des mineurs et des jeunes majeurs » dont la philosophie peut se résumer ainsi : "Faire de la politique de prévention de la délinquance le carrefour de toutes les autres politiques : sociales, ville, judiciaire, protection de l’enfance, scolaire". Voir les communiqués de presse par lesquels Pasde0deconduite a réagi à ces nouvelles offensives sur le site indiqué ci-dessus.
*Thérèse Petitpierre est également membre de l'EFP (European Federation of Psychoanalysis)
Posté
par [Dario Morales ]
à 10:15