lundi 2 mai 2011
L'esprit des proportions - Sylvie Destas
Sylvie Destas, psychologue
« Face médusante(…) cette face porte en sa grimace(…)
Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783) sculpte 49 têtes grimaçantes, dont on ne connaît pas la chronologie, ni les noms, suite métonymique, aléatoire, que le sculpteur expose à Vienne en 1783.Le Musée du Louvre a exposé jusqu’au 25 avril 2011 ses têtes grimaçantes.
Un auteur anonyme, en 1791, les appelle « têtes de caractère ». Elles sont en métal ou en albâtre, le choix du matériau ne semble pas important pour l’artiste. L’Anonyme attribue à ces têtes des qualificatifs qui ne caractérisent pas vraiment les grimaces reproduites des têtes : « L’homme sombre et sinistre », « L’homme renfrogné », « Le bassoniste incapable » « la tête au bec »… L’Histoire de l’Art gardera ces titres, faute d’en trouver d’autres, de mieux adaptés, tant l’inquiétante étrangeté des grimaces renvoie à un sentiment de perplexité, de désarroi et divise le regardant, rendant impossible toute nomination.
Jusqu’en 1771, l’artiste est qualifié de bizarre, excentrique, irascible, solitaire, sensitif, chaste. En 1771, on peut dater un déclenchement de psychose ; Messerschmidt se retire pour sculpter ses têtes. Friedrich Nicolai, un éditeur voyageur, rencontre le sculpteur dans sa solitude : « Dans sa maison, il n’avait qu’un lit, une flûte, une pipe à tabac, une cruche à eau, un vieux livre italien sur les proportions du corps, et, accroché à sa fenêtre, le dessin d’une statue égyptienne, sans bras, qu’il ne regardait jamais sans une certaine admiration et vénération ». 1
Messerschmidt se montre réticent à parler de ses têtes, et finit par dire à son visiteur qu’ « il ressentait des douleurs dans le bas ventre et dans les cuisses(…) Il n’arrivait pas réussi à saisir comment il se faisait que lui, si chaste, ait eu à supporter tant de tourments de la part des esprits. »Ces esprits assaillent et effraient l’artiste la nuit surtout ; les grimaces des têtes sculptées reproduisent les hallucinations olfactives, gustatives, cénesthésiques, ainsi que l’épouvante, l’effroi des voix et des visions.
Les yeux sont parfois, grand ouverts et vides, souvent hermétiquement clos. La bouche aussi est soit très ouverte, jusqu’au palais, on y voit jusqu’à la racine de la langue, ou bien, les lèvres sont serrées, ou closes par une bandelette : « l’homme doit rentrer le rouge des lèvres, (dit-il à son visiteur,) parce qu’aucun animal ne le montre(…) Il se figurait que les animaux pouvaient mieux que les hommes discerner les esprits, et cherchait à l’expliquer (…) par l’absence apparente des lèvres ».
Le délire vient faire explication aux phénomènes hallucinatoires : « Il avait inventé un esprit particulier, « L’Esprit des proportions » (…) convaincu par vanité, qu’il avait fait des découvertes tout à fait inouïes, quant aux proportions et à leurs effets, et ayant ressenti des douleurs dans le bas ventre alors qu’il faisait ses découvertes, il s’était figuré que l’Esprit des proportions était jaloux de lui, parce qu’il était tout près d’acquérir une parfaite connaissance des proportions ; (…) Le vrai secret des proportions résidait en réalité , dans les membres des statues égyptiennes et notamment dans le dessin qu’il avait accroché à sa fenêtre ».
Messerschmidt, pour sculpter ses têtes, se place face à un miroir, se regarde exactement pendant 30 secondes, en faisant une grimace et reproduit directement ce qu’il perçoit dans le miroir. Les têtes sculptées deviennent le kakon de Messerschmidt. Quand il sculpte ses « têtes au bec », il dit à Nicolai que « celui-là (à savoir l’Esprit), l’avait pincé et qu’il l’avait pincé en retour, jusqu’à ce que ces visages aient vu le jour. Il avait pensé « « Je vais bien finir par le maîtriser » », mais il avait, selon lui, manqué en mourir. »
Les têtes de Messerschmidt, ne sont pas des masques, ce sont des grimaces, derrière le masque. Ce qui est vu, c’est l’horreur fondamentale, le rictus du Réel. Les têtes ont une valeur apotropaïques, mais elles ont été sculptées par Messerschmidt dans une volonté de transmission.
Artiste virtuose de cette Vienne baroque de la fin du XVIIIème siècle, les troubles mentaux du sculpteur seront, malgré cette virtuosité reconnue, à l’origine du refus de l’impératrice Marie-Thérèse, à sa nomination de Professeur à l’Académie. Profondément blessé, Messerschmidt se retire, pour sculpter ses têtes dans un style néo-classique dont la beauté fait seule, barrière à l’horreur « monstrée ».
1 Friedrich Nicolai 1785. Relation d’un voyage fait en Allemagne et en Suisse, en l’année 1781, retranscrit dans le catalogue de l’exposition Franz Xaver Messerschmidt 1736-1783 .Ed. du Louvre janvier 2011
Posté
par [Dario Morales]
à 09:29
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