lundi 18 juillet 2011
Drogues et addictions en question - Richard Bonnaud
Richard Bonnaud, psychanalyste, membre ECF
Au moment où d’anciens chefs d’état et un ex-secrétaire général de l’ONU déplorent l’échec de la lutte contre la drogue, revient sur la scène politique française l’idée d’autoriser légalement certaines substances.
La commercialisation des drogues sur le marché mondial obéit aux règles communes de marchandisation des objets du capitalisme : l’offre et la demande. De fait, les profits colossaux issus de la vente de stupéfiants se rapprochent de ceux de la spéculation financière et y contribuent largement après blanchiment. Ces profits soutiennent également les guerres asymétriques et financent les trafics d’armes. Dans certains pays, la corruption coutumière et le manque de volonté politique expliquent en partie cet échec.
En France, la drogue est rapportée à la délinquance mal contenue par les institutions judiciaires et policières, ce qui inquiète la classe politique. Le cannabis, volontiers incriminé dans l’augmentation de la violence urbaine, est quasiment dépénalisé aujourd’hui. L’utilisateur imprudent se voit adresser un rappel à la loi et un classement à orientation sanitaire : il devra aller consulter un psy et ramener une attestation qui classera sans suite son délit. Autrefois, avant la loi d’avril 2011 imposant un avocat dès les premières heures de garde à vue, le simple consommateurde cannabis ou d’autres drogues, pouvait passer jusqu’à 24 heures dans la cage d’un commissariat de police. Expérience souvent relatée comme particulièrement traumatisante par les jeunes qui l’ont vécue. L’obligation de rencontrer un psy, même si elle offre une alternative à la sanction, n’est pas toujours suivie d’une demande authentique d’être aidé. Elle permet toutefois qu’un lieu de parole soit proposé.
Par ailleurs, il est illusoire de penser qu’une légalisation contrôlée comme le cannabis médicinal en Californie fera cesser violences et trafics. La Hollande revient en arrière après des décennies de vente libre ou réglementée dans les coffee-shops.
Au nom de quoi l’état régalien devrait-il assurer la jouissance de ses sujets en mettant un objet toxique supplémentaire sur le marché ? Imposer des règles de commercialisation avec des limites d’âge, des quantités autorisées, impliqueraient des transgressions immédiates et le retour inévitable du pénal.
Le signifiant contemporain d’addiction et son usage
Actuellement, la refonte du système de santé en pôles de spécialités regroupe en catégories équivalentes ce qu’on appelait la manie du toxique dans la psychiatrie du XIXème siècle, avec d’autres types de dépendances : alcool, tabac, jeux, sexe, travail, achats compulsifs etc.
« Tous addict ! » clament journaux et magazines people, décrivant un phénomène sociologique tendance tout en convoquant philosophes et sociologues pour commenter les nouvelles formes du malaise dans la civilisation. Cette terminologie court-circuite la dimension symptomatique d’une clinique fondée sur la parole d’un sujet.
Depuis plusieurs années, les toxicomanies classiques aux opiacés sont entrées dans l’ère des traitements de substitution de masse (méthadone et buprénorphine). Ces traitements sont utiles quand ils sont ajustés dans le temps et mesurés dans les dosages en fonction de chaque sujet. Cela ne dispense pas pour autant chaque sujet, de vouloir savoir quelque chose de son rapport à la drogue et de soutenir une version singulière de son symptôme.
Problématiser la singularité du cas par cas
Il n’est pas rare aujourd’hui d’entendre des patients dire qu’ils ont commencé à consommer du cannabis ou de l’alcool dès l’âge de 9-10 ans. Cela nous interroge quant aux structures sociales et familiales dans lesquelles ils vivent et démontrent qu’il ne s’agit pas seulement d’une question de légalité ou d’illégalité. Autre exemple : le cadre d’entreprise bon père de famille qui sniffe de la cocaïne à la maison le soir, à l’insu de sa femme, renvoie à ce qui l’absorbe dans une jouissance stimulante qui lui est indispensable. Nous observons aussi un nouveau type clinique qui a de l’avenir : celui de l’adolescent(e) ou jeune adulte désintéressé par le sexe, fumant du cannabis devant une console de jeux vidéo ou internet, plusieurs heures par jour. Quelquefois dans l’indifférence de l’entourage.
Le psychanalyste, dans sa praxis quotidienne, tentera de mettre un peu de logique dans ces catégories d’addiction. Freud et Lacan nous ont enseigné que la dépendance est de structure. Pour que le sujet addict consulte, il faut, d’une part, son consentement, et, d’autre part, qu’il subjective son lien avec le toxique et la compulsion de répétition qui l’aliène à son produit. Il s’agit d’élever ce réel à la dignité d’un symptôme.
Le psychanalyste interrogera la fonction du sorgenbrecher1 freudien au cas par cas en situant la place et la fonction de l’objet pour chaque sujet dans son rapport à l’Autre. Il sera attentif à la façon dont le mariage avec son toxique s’est effectué au détriment d’un autre partenaire. Il isolera ainsi un mode de jouir singulier. Il observera aussi la fonction de suppléance de certaines toxicomanies qui habillent la psychose.
Pour conclure, les toxicomanies qui ont comme objet les produits chimiques mettent en jeu le corps et de ce fait, sont d’une autre nature que les addictions comportementales. La jouissance qu’ils procurent est sans équivoque mais, avec la psychanalyse, s’ouvre la possibilité pour un sujet, de se faire responsable de ce qu’il pourra en dire et de trouver sa solution propre.
[1] « Briseur de soucis » Freud S. Malaise dans la civilisation
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par [Dario Morales ]
à 10:08
samedi 2 juillet 2011
La psychanalyse et la science ? - Juan Pablo Lucchelli
Juan Pablo Lucchelli, psychanalyste, membre ECF
Partons de cet énonce de Jacques Lacan, en principe très paradoxal, comme lui-même l’avoue : le sujet sur lequel opère la psychanalyse n’est autre que le sujet de la science1. Le texte « La science et la vérité » fut publié dans Cahiers pour l’Analyse en janvier 1966. L’énoncé qui nous occupe, le moins que l’on puisse dire est qu’il est paradoxal, puisque, en principe, aussi bien la psychanalyse que la science, s’ils s’opposent sur un point, c’est précisément sur le statut accordé au sujet. N’est-ce pas Lacan qui aurait affirmé que la science est une idéologie de la forclusion du sujet ? Comment donc comprendre le paradigme qui mettrait en pied d’égalité, voire qui rend identiques, le sujet de la science et celui de la psychanalyse ?
C’est dans L’œuvre Claire que Jean-Claude Milner décline la formule de Lacan « le sujet sur lequel opère la psychanalyse n’est autre que le sujet de la science ». Elle supposerait trois affirmations implicites : 1) que la psychanalyse opère sur un sujet (et non, par exemple, sur un moi) ; 2) qu’il y a un sujet de la science ; 3) que ces deux sujets sont un même sujet. Il est clair que, comme l’indique Lacan, la dénomination de « sujet » se différencie de « toute forme d’individualité empirique »2.
Come le souligne Milner, l’idée de « sujet de la science » n’est pas elle-même lacanienne. Même s’il n’a jamais parlé de sujet, on la devrait à Koyré. Koyré stipule que la science moderne commence avec Galilée, ce qu’introduit une « coupure » (ce mot ne se trouve pas non plus dans l’œuvre de l’épistémologue) sur tous les savoirs. C’est ainsi que la coupure galiléenne produirait des effets sur des différents discours : l’économie matérielle (hypothèse d’Althusser), les lettres (Barthes), la philosophie politique (Leo Strauss, Carl Schmitt), les images (Panofsky), la philosophie spéculative (Heidegger), la liste est dressée par Milner. Il s’agit des auteurs de la coupure : chacun d’eux a élaboré un savoir affecté par la coupure, celle qu’introduit un changement entre l’épistémè et la science moderne.
Dans son commentaire sur le Menon, Lacan suivrait aussi Koyré sur le point suivant : même si l’esclave est capable de réminiscence, « il n’en reste pas moins qu’il commence par se tromper »3. Face à « l’obscurité du passage » où Platon expose le problème mathématique présenté par Socrate, l’esclave commence à répondre par une erreur : erreur qui commettrait n’importe quel être capable de sens commun – c’est-à-dire tout le monde. Le sens commun se laisse guider par les apparences. Chez Platon le sens commun serait ce qui a de mieux partagé : tout le monde, la majorité en est capable : les poètes, les sophistes, les rhéteurs, les orateurs. Autrement dit, tous ceux qui ne parlent pas la langue philosophique. Pour Platon, la perception n’est pas la intelligence (dianoia). Le philosophe cherche cette dernière. L’épistémè représente le savoir déjà constitué, la science, mais aussi n’importe quel métier. Dans le Menon, Socrate insiste sur la fameuse distinction entre la réalité d’une chose et sa qualité. C’est sur ce point que Menon formule ce paradoxe que Socrate prend au sérieux et la théorie de la réminiscence en est une réponse : comment peut-on chercher à savoir quelque chose dont on n’a la moindre idée de ce que c’est ? On ne peut chercher à savoir ni ce que l’on sait (puisque ce serait stérile) ni ce que l’on ne connaît pas, puisque même si on le trouvait on ne saurait pas que c’est ce que l’on cherchait.
Maintenant, nous pouvons dévoiler le sens de notre titre. L’équation de Lacan, concernant l’identité entre le sujet de la science et celui de la psychanalyse, devrait plus à Max Weber qu’à Descartes. En 1917, trois ans avant sa mort, Weber prononce une conférence dans une université allemande, intitulée « Wissenschaft als Beruf », que l’on traduit par « La science comme vocation »4. L’idée centrale de cette conférence est que « le travail scientifique est solidaire d’un progrès »5. Empressons-nous de distinguer le progrès (écrit en italiques dans l’original) de toute idée progressiste, c’est-à-dire du signifiant « progrès » considéré comme faisant partie d’un ensemble de valeurs. Par exemple, l’œuvre d’art, dit Weber, ne vieillie pas. Au contraire, elle gagne de la valeur avec le temps. Tandis que, dans le domaine scientifique, une œuvre vieillie à peine achevée. Donc, « quel est le destin, ou plutôt la signification à laquelle est soumis et subordonné, en un sens tout à fait spécifique, tout travail scientifique, comme d’ailleurs aussi tous les autres éléments de la civilisation qui obéissent à la même loi ? ». Ce qui nous intéresse c’est que Weber pense non seulement à la science mais aussi à « d’autres éléments de la civilisation ». Admettons que la psychanalyse puisse y être incluse. Ici, Weber suivrait Koyré avant la lettre. La réponse de Weber est : toute œuvre scientifique est destinée à vieillir et à être remplacée par une autre. Aussitôt qu’une théorie est publiée, elle est déjà vieillie, elle n’appartient plus au champ de la science en tant que « plus-de-savoir » (Le juif de savoir). Ce « plus-de-savoir » est en quelque sorte antinomique du savoir constitué de la science. « En principe ce progrès se prolonge à l’infini », ajoute Weber en utilisant un mot très koyréen. Si « sujet de la science » il y a, il ne peut être que le mécanisme, et même le circuit, du « plus-de-savoir » qui fait que tout savoir est insuffisant, et que, dès qu’il est su, il ne fait plus partie du « plus-de-savoir ». Il ne peut être qu’un « fragment » (le mot est de Weber).
Nous n’avons pas besoin d’une très grand imagination pour nous apercevoir l’analogie possible qui existerait entre ce qui vient d’être décrit et le commentaire lacanien du « cogito » cartésien, de son caractère « discontinu, ponctuel et évanescent ». Dans le séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Lacan prélève les traits essentiels que Gueroult avait déjà attribués au cogito, disons dans les premières cinquante pages de son livre consacré à Descartes. Mais revenons à Weber. Il va sans dire que le « sujet » de la science que nous déduisons de sa conférence ne se confond pas avec l’individu, le scientifique lui-même. Il correspond au circuit décrit ci-dessus. Il s’agit du circuit propre à la science moderne où le scientifique est propulsé par une insuffisance de savoir, poussée que nous pouvons identifier au « plus-de-savoir » proposé par Milner. Aussitôt que l’on sait, ce savoir est exclu du circuit.
On voit que la psychanalyse, cet élément de la civilisation qu’obéit à la même loi que la science, dans son exigence d’apporter toujours quelque chose de nouveau, de considérer chaque séance comme étant la première, participe de la même structure du « plus-de-savoir ». Même ce qui est répétition, devra être nouveau. Même la mémoire devra être différenciée de tout ce que la psychologie mettrait sous la rubrique des « souvenirs ».
* (sous titre) Le sujet sur lequel opère la psychanalyse et le sujet de la science obéissent à une même loi
1 Lacan, J., Ecrits, Paris, Seuil, p. 858
2 Milner, J.-C., L’œuvre Claire, Paris, Seuil, 1994, p. 34.
3 Lacan, J., Le séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud, Paris, Seuil, 1978, p. 27.
4 Nous suivons ici Milner, Le juif de savoir, Paris, Grasset, 2002, p. 60 et suivantes.
5 Weber, M., Le savant et le politique, 10/18, 1963, p. 87
Posté
par [Dario Morales ]
à 07:23
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