Psychanalyse et politique, le blog

Articles du mois d'octobre 2011

dimanche 16 octobre 2011

Les trois rêves du maître - Marie-Josée Raybaud

 Marie-Josée Raybaud, psychanalyste, membre ECF

 

Commentaires du rapport Benisti 

Le 25 juin 2010, le premier ministre, François Fillon, adresse au député Jacques Alain Benisti, un ordre de mission pour rédiger un rapport sur "la prévention de la délinquance des mineurs et des jeunes majeurs."
Ce rapport1 s'appuie sur plusieurs documents (administratifs et universitaires) et il met en lumière – dans un souci de "repenser la politique de prévention sur de nouveaux fondements" – une certaine idée de l'enfant dans ses rapports au monde familial, scolaire et professionnel.
C'est une citation du pédagogue religieux Saint Jean Bosco qui ouvre le rapport : "Ne tardez pas à vous occuper des jeunes sinon ils ne vont pas tarder à s'occuper de vous." Mais visiblement c'est déjà trop tard car la délinquance est là comme "virus destructeur de cohésion sociale." Les chiffres parlent : le nombre de mineurs délinquants a augmenté de 118% en vingt ans, et à l'intérieur de ce chiffre, le nombre de filles délinquantes a progressé de 97,5% en cinq ans.
Au-delà du constat fait dans ce rapport, constat alarmiste, et d'une certaine idée de la causalité, c'est la place de l'enfant dans la société qui se dessine.
 
Un constat.
C'est un véritable portrait du malaise dans la civilisation qui est fait : la crise de l'autorité, la précarité symbolique des familles, une certaine culture de la violence, la violence faites aux enfants, les quartiers sensibles, les ghettos, le sentiment d'insécurité, le malaise dans la famille, le malaise dans le quartier, le malaise dans l'école, rien n'est laissé de côté dans cette analyse qui se réfère aux études sociologiques universitaires. Tous ces éléments sont autant de "variables" qui conduisent à la délinquance. Un lien est fait entre délinquance et familles monoparentales, entre délinquance et "disparition de l'exercice classique de l'autorité pour de nouveaux modes pas toujours maîtrisés"2.
Le constat que les différentes politiques de la ville ou que les différentes mesures sociales et juridiques ont échoué, laisseraient supposer que "les nouveaux fondements" vont permettre de repenser autrement la dite prévention.
 
Des propositions.
C'est sous l'égide d'un "pentagone vertueux" avec "une révolution dans les mentalités" qu'une série de mesures est préconisée, mesures qui associent les notions de partenariat, d'éthique et d'efficacité3.  Pour accomplir cette révolution il faut changer les méthodes et les outils "d'évaluations partagés
Après s'être référés aux études sociologiques, c'est vers les "indicateurs", c'est à dire ceux qui mesurent, qu'il faut se tourner pour "affiner les diagnostics et (…) réaliser de véritables évaluations". Les indicateurs sont "la police, la gendarmerie et l'institution judiciaire", mais aussi "la protection judiciaire de la jeunesse et les services de l'aide sociale à l'enfance", et encore "les bailleurs sociaux, les associations, les centres socioculturels ou encore les sociétés de transport en commun"4. Liste non exhaustive, est-il signalé !
Le but est clairement annoncé : "l'intérêt de mutualiser et d'exploiter rationnellement l'information. Bien entendu dans le respect de la confidentialité prévue par la loi"5 .
Ce qui amène la proposition suivante : "Développer une réelle culture et politique d'évaluation de la politique nationale de prévention de la délinquance dans sa globalité et sa transversalité avec des grilles d'analyses afin que le diagnostic sur les causes de la délinquance soit enfin incontestable, incontesté et normalisé"6.
Voilà le rêve du Maître pour traiter la délinquance : une grille qui met tout le monde d'accord et qui dit la norme.
Les mesures qui découlent de ce consensus imposé obéissent donc à cette logique normative : centraliser les informations, généraliser un suivi personnalisé du jeune et de sa famille, accompagner les futurs parents en apportant une dimension éducative, développer les écoles des parents, les cours de parentalité, mettre en place des stages de parents.
Voilà donc le second rêve du Maître : "éduquer les parents".
Nous avons une norme et un diagnostic avec l'évaluation, une mesure pour éduquer des parents et pour l'enfant, il y a l'école. A l'école on signale les "décrocheurs", on "déclenche la mobilisation de tous les acteurs", on rend "obligatoire les écoles maternelles pour les enfants de 3 ans", on crée un "Observatoire National de l'absentéisme scolaire", on "met des pédopsychiatres, des psychologues et des infirmiers dans tous les établissements".
Et voilà le troisième rêve du Maître : "observer – signaler". L'école devient alors le lieu où l'enfant est observé, évalué, signalé, médicalisé.
 
L'Institut de l'Enfant.
Jacques-Alain Miller a clairement désigné la tâche qui incombe à l'Institut de l'Enfant, celle entre autre, de "dégager dans l'éducation la fonction que tient le désir de l'Autre "7.
Ce rapport pourrait être un énième rapport sur la délinquance. Mais il laisse entrevoir les enjeux d'une prochaine élection essentielle pour notre démocratie. Laisser supposer que le traitement du malaise dans la civilisation – qui prend ici la forme de la dite délinquance des mineurs – peut se réduire à l'éducation des parents et à la surveillance des "décrocheurs" ne peut que nous choquer.
 Le Maître se dévoile ici, dans son désir de tout surveiller, de tout maîtriser, de tout normer. Nous pensons plutôt que le regard auquel l'enfant a à faire est le point d'où, le point doux8 il peut se voir et non le regard benthamien du Maître. La grimace du Maître est celle d'un ogre prêt à ingurgiter ceux qui troublent l'ordre public, c'est un Maître qui veut châtier sans aimer bien pour autant.
Il nous revient donc, avec nos travaux, de démontrer que si "l'enfant est le sujet à éduquer"9 c'est avec un "savoir-semblant", c'est à dire "un savoir respecté dans sa connexion à la jouissance qui l'enveloppe"10.
 
1"Mission parlementaire sur la prévention de la délinquance des mineurs et des jeunes majeurs" rapport de Jacques Alain Benisti, www.ville.gouv.fr
2 Ibid. p.46
3 Ibid. p.55
4Ibid. p.57
5 Ibid. p.57
6Ibd. p.59
7Miller J.-A., "L'enfant et le savoir", Les News n°1
8 Selon la formule de Philippe Lacadée
9 Miller J.-A., "L'enfant et le savoir", Les News n°1
10 Idem.
 

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