Psychanalyse et politique, le blog

Articles du mois de décembre 2011

mercredi 14 décembre 2011

JJSS et le corps de DSS - Jacques Ruff

Jacques Ruff, psychanalyste, membre ECF 

Un corps n’est pas qu’un organisme qu’il suffirait d’entretenir avec des règles d’hygiène. Il est fait de traces laissées par les paroles de ceux qui nous ont accueillis et marqués. L’ultime livre de David Servan-Schreiber en est, sans le vouloir, la parfaite illustration.     
Il a eu une récidive de son cancer. Il lui reste quelques mois à vivre. David Servan-Schreiber écrit alors son dernier livre qui sortira un mois avant sa disparition en juillet 2011. Son titre : On peut se dire au revoir plusieurs fois1. Aura-t il un aussi grand succès que « Guérir » et « Anticancer » ? Je le souhaite parce que justement, dans ce dernier livre, il nous dit en quoi il n’a pas su se tenir à ce qu’il prescrivait. Pour l’essentiel il ne récuse pas ce qu’il avait mis en place. C’est un traitement qui a recours à des usages naturels, sans médicament ni psychanalyse. C’est une pratique faite d’exercice physique, de méditation, et d’une nutrition contrôlée, le tout comportant des quantifications précises issues de statistiques. Il rappelle que nous avons en nous les moyens de nous guérir. Il faut se servir du corps et pas du langage : d’où son bannissement de la psychanalyse.
     En somme, à le suivre dans ces livres à succès, il faudrait maintenir le corps dans une certaine homéostasie, le brider par une discipline de vie pour que le trop ne viennent pas produire une perturbation du corps qui peut s’exprimer par le cancer. Mon propos ne vise pas à le contredire sur cette hygiène de vie. Pourquoi en effet ne pas avoir quelques règles de vie pour le bon fonctionnement du corps ! Seulement, voilà, ces principes ne tiennent pas. Et ce n’est pas nouveau. La philosophie grecque avait déjà repéré dans l’hubris, dans le trop, dans le débordement l’ennemi à tout idéal de vie équilibrée.
     Alors pourquoi a t il eu une récidive de son cancer ? Il n’a pas été capable, quant à lui, de se tenir à ses prescriptions. C’est ce qui rend ce livre attachant par un côté mais irritant et confondant de l’autre.
     En effet d’un côté il nous donne la clé de son impasse, mais de l’autre il ne tire pas la conclusion qui s’impose. Cette conclusion est pourtant évidente : il n’a pas tenu compte de l’incidence du langage sur son corps. En somme ce qui pourrait être un rapport à la psychanalyse qu’il a rejeté fait retour dans ce dernier témoignage. Ce qui est irritant c’est qu’il fait croire que, s’il a échoué dans son plan anticancer, c’est à cause d’un point qui ne tient qu’à une histoire personnelle. En somme les autres, qui n’ont pas une histoire de cet ordre, pourraient appliquer avec succès ses prescriptions. Quel est ce point qui fait de sa vie une exception au point de ne pas être comme les autres ? C’est d’avoir eu ce père là : JJSS.
     Il rapporte le dialogue qu’il a avec ses frères. Ils lui reprochent son rythme de vie effréné. Ce rythme de vie est en effet exténuant. Il fait de trop nombreux voyages par semaine en Europe ou aux Etats-unis : il était « comme branché en permanence sur une prise électrique ». Et c’est de l’origine de ce rythme de vie dont il va parler. Il prend soin de dire qu’il aime particulièrement les activités physiques à risque. Il a un « goût excessif pour les expériences limites et difficiles à vivre ». Il rapporte en effet les différents accidents graves qu’il a eus. Et c’est là que vient dans on livre ce chapitre qu’il a intitulé : « L’apprentissage du courage ». La première phrase est « Mon père, Jean-Jacques, avait des méthodes bien à lui pour nous « apprendre le courage ». Il met ces derniers termes entre guillemets sans revenir sur ce détail d’écriture. C’est là qu’il va nous parler de la marque du père qu’il porte dans son corps. Son père le conduisait le soir, en Floride, faire du ski nautique. Non pas de jour, mais tard le soir pour rendre l’ambiance encore plus inquiétante. Ce point suffirait déjà pour être marquant. Non il y a plus. Il y a des requins. Et d’ajouter, « Requins ou pas il fallait sauter dans l’eau, sinon mon père se chargeait de m’y jeter ». Et de conclure : « Rien n’est plus flippant que de skier entre chien et loup sur des eaux noires où l’on croit deviner l’ombre d’un requin. Rien. Pas même une gravissime rechute du cancer ». En somme ce souvenir, cette jouissance, que son père lui a imposée, est plus angoissante que la rechute de son cancer ou les risques qu’il prend dans les sports extrêmes.
     Comment peut-il alors trouver cette tranquillité à laquelle il aspire quand il porte en lui cette marque indélébile ? Et cette marque n’est pas seulement la manière dont son père lui a parlé. C’est son corps qui n’a pas pu échapper aux exigences du père. Il dit pratiquer l’attention classique à la respiration et y trouve un temps de pause, d’arrêt à sa frénésie. Mais son père, dont il est fier d’être le fils, reste intouché. Il espère même avoir transmis à ses enfants cette marque de JJSS2 !  Il reste soumis à l’idéal d’un père trompe-la-mort, d’un père Express.
     Ce qui peut nous retenir c’est qu’un corps est un composé ternaire, comme le dit Lacan, qui comporte non seulement une dimension réelle et imaginaire mais aussi cette dimension symbolique que DSS ne met pas dans son composé à lui. Il nous a dit qu’on peut se « dire au revoir plusieurs fois ». Et c’est justement de ce petit détail, qu’il lâche juste avant de nous quitter, dont il aurait fallu reparler. Il aurait alors pu nous dire au revoir, mais cette fois ci juste après avoir rediscuté de tout ça. Il manquera toujours ce temps logique, qui était dans la suite de son moment de comprendre et juste avant la précipitation du moment de conclure. 
 
1  On peut se dire au revoir plusieurs fois », de David Servan-Schreiber, éd. Robert Laffont, 160 pages
2  JJSS = Jean Jacques Servan-Schreiber

samedi 3 décembre 2011

Le sujet sans visage - Dario Morales

 

Dario Morales, psychanalyste, membre ECF                                               
Les pouvoirs publics ont mis à la disposition des usagers les plus démunis un dispositif téléphonique, le numéro 115 du SAMU social, qui a pour fonction de proposer une orientation et/ou un hébergement à ceux qui se trouvent en situation de précarité. Le SAMU social coordonne la disponibilité des lits dans les différentes structures d'hébergement en région parisienne (foyers, abris de nuit) et dispatche sur ces centres les personnes qui demandent un hébergement d'urgence.
 
Une phrase court chez les animateurs du Samu social : "Au SAMU social on ne connait pas le visage des SDF". De fait, les animateurs n'ont pas à rencontrer les SDF, puisque leur intervention se fait uniquement par téléphone. A partir de cette boutade, j'essaierai de faire émerger la problématique du sujet "sans visage". Qu'est-ce qu'un visage comme lieu du semblant ? Pourquoi s'exposer comme visage devient-il le lieu significatif du rapport au politique ?1
 
Qu'est-ce donc qu'un visage et pourquoi ce visage devient-il image ébréchée ? Le visage, l'aspect est un des lieux clés où se rencontre, se reconnaît et se combat l'impossible communauté des hommes. Avoir un visage, c'est ce qui répond dans le registre imaginaire à avoir un nom dans le registre symbolique. C'est advenir comme personne, porteuse, comme dans le théâtre antique, du masque ou leurre désignant l'homme ou l'individu non comme homme ou individu, mais comme quelqu'un qui peut manquer ou disparaître. Le porteur du masque est celui qui pourrait être un autre, s'en défaire ou le perdre. Le visage est en effet ce que montre et en même temps dissimule le sujet dans son rapport au semblable. Il est fait pour obturer les trous, pour cacher ce qui manque et donner ainsi une fausse apparence de suture. Le visage pour tout sujet est le dehors. Le lieu où se déploient sans cesse, en filigrane, ses propriétés (existentielles), mais sans qu'aucune l'identifie ou lui appartienne essentiellement. Il est le masque, ce qui sert de leurre dans la nature humaine des semblants.
 
Par opposition, ce que nous avons appelé "sujet sans visage", c'est donc un sujet exclu du jeu des semblants - ou qui s'en exclut lui-même. Ici, le masque qui voile que le sujet pourrait "être un autre" renvoie au contraire à l'image béante de laquelle le sujet ne peut s'absenter, ni donner, à partir de là, une fausse apparence de suture. Il devient l'objet perdu, ou plus exactement un reste : sans visage. Ce reste est repris par l'image télévisée dans la comptabilité macabre du nombre des SDF morts de froid. Mais pourquoi le fait de s'exposer "sans visage" devient-il le lieu significatif du rapport au politique ?
 
Le sujet sans visage, en venant éclairer ce point précis de la relation à l'autre souligne la vulnérabilité du lien imaginaire au semblable. Il nous montre négativement ce point de butée structurale, à savoir que l'homme quand il montre son visage, s'expose à sa propre division. Un détour s'impose ici par le mythe de Narcisse, qui nous apprend comment un sujet s'épuise, à travers le jeu des semblants, à abolir la frontière entre lui et son image. A travers les tentatives d'un impossible enlacement physique à son image, Narcisse montre, mais à rebours, le chemin que fait l'humanité. Pour l'humanité ce chemin est celui de la perte et de la séparation : la division d'avec soi, comme condition nécessaire pour assurer la division des mots et des choses. Or le chemin que fait Narcisse, est celui qui prétendrait abolir l'image qui voile le réel et mettre ainsi fin à la décorporation du corps qui signe l'accès du signifiant chez l'être parlant. Au fond, la douleur de Narcisse, sa vulnérabilité, est la douleur devant l'effroi et la nécessité de la division que le signifiant inflige au sujet de s'absenter à soi-même et de maîtriser cette absence.
 
Le "sujet sans visage" est en quelque sorte à mi-chemin entre Narcisse et les hommes. Lui-même se reconnait tout au plus comme SDF, mais pour l'Autre, il est sans visage. Si l'image est le support offert au sujet, ce qui métaphorise le gouffre, le "sujet sans visage" est l'abîme sans nom.
 
Dès lors, la problématique du "sujet sans visage" pour le politique se mesure à l'aune de l'intérêt que ce dernier porte à l'image. Car le politique agit sur l'imaginaire et manipule (en feignant de l'ignorer), la problématique spéculaire. Il nie le visage pour mieux le récupérer comme reste. Ce fait est d'autant plus vérifiable qu’à l’aube de ce siècle l'image et le virtuel règnent sans partage. On nous annonce le triomphe du simulacre et des semblants. Mais en même temps l'image-une qui sature le manque s'ébrèche, se fissure ou déchoit, comme le montrent les images ravalées des exclus.
 
Il n'est donc pas absurde de penser que le politique, sous le nouveau label du libéralisme, se trouve pris au piège d'une logique où il doit traiter de l'exclusion et donc manifester la volonté de la prévenir et de la résorber. La conséquence pratique d'une telle vision se résume ainsi : il se crée des dispositifs en tout hâte, de façon improvisée - des foyers, des centres d'accueil d'urgence, des SAMU divers. Ces institutions, fruits du moment, ne sont pas faites initialement pour durer, mais à la longue, elles installent le précaire dans la durée. D'autre part ces actions, qui ne peuvent traiter l'exclusion que par l'urgence, vont buter sur le clivage de la séparation du signifiant et du corps. En effet, ce que fonde l'urgence, c'est la surdétermination d'une demande, qui prend soudainement la stature de l'Image. L'urgence est ainsi demande d'agir qui occupe momentanément tout le champ de l'image, et qui devient image sans partage, sans fissure. Il apparaît alors une nouvelle bataille, déguisée cette fois des habits de l'humanitaire, et qui se charge d'apprivoiser dans l'urgence, de nourrir et d'habiller le corps, devenu image, sans se soucier de ce qu'un visage l'habite. C'est cela même qui s'illustre dans la dévise du SAMU social : "d'abord les soins" et j'ajouterais "la subjectivité vient après".
 
En conclusion, le dispositif du SAMU social illustre à sa manière, de façon inattendue et paradoxale, le mode d'inscription de la subjectivité comme image auprès des instances du politique. Le sujet sans visage n'est nullement un concept : il s'agit simplement d'une image en creux, déficitaire comme celle qui montre l'exclusion, d'un sujet qui fait figure de rebut. Quant au politique, la volonté qu'il manifeste de se mêler de la question humaine de l'exclusion, voire même de la régler en la résorbant en une affaire purement technique, nous fait penser aux procédés utilisés couramment par la publicité : l'image apparaît plus convaincante si elle affiche ouvertement sa propre illusion. En effet, personne n'est dupe. Nous savons tous que le SAMU social n'est que la réponse d'un moment. L'urgence sociale et humanitaire ne serait-elle pas autre chose que le miroir où se regarde, fascinée, la politique. En niant le visage de l'exclu, le politique oublie que l'image règne, mais ne gouverne pas. 
[1] Le corps et plus précisément les parties signifiantes du corps ; ceux qui ont vu le document de Sylvain George « Qu’ils réposent en revolte », en parlent de la même séquence, celle des mains. « Des migrants montrent les bouts de leurs doigts, couverts des cicatrices, qu’ils passent au rasoir ou à la brûlure d’un clou chauffé par un feu. Pour qu’une fois pelées, scarifiées, incisés ou cramées, leurs empreintes digitales soient méconnaissables et qu’ils puissent ainsi échapper encore un peu au fichier d’identification qui les enverrait au pays fui. On touche là à la forme même du désespoir politique », « Jungle », Philippe Azoury, Libération, l6 novembre 2011.
 

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