Psychanalyse et politique, le blog

Articles du mois de février 2012

mercredi 15 février 2012

Grandes "Causes nationales" - Delia Steinmann

Delia Steinmann, psychanalyste, membre ECF

Le Premier Ministre du gouvernement Sarkozy, Monsieur François Fillon,  a déclaré l’autisme « grande cause nationale 2012 ». Cette décision s’inscrit dans une logique permettant de vérifier ce que Ian Hacking formalisait il y a quelques années  dans son cours au Collège de France1 sur la nécessité de la création d’une « niche écologique  » pour « que [la constitution en objet d’étude] d’un certain type de troubles mentaux puisse survivre, [...] croître et s’épanouir ». Il caractérisait alors ces niches   par un certain nombre de ‘vecteurs’, [...] « entre les deux pôles du vice et de la vertu – les vertus qui sont prisées dans la société concernée à l’époque considérée, et les vices qui sont craints ».
Le gouvernement Français trace les coordonnées de la création de la « niche écologique » nécessaire à l’érection de l’autisme en cause nationale : En 2011, la lutte contre la solitude désignait cette dernière comme le « vice » à combattre par les efforts citoyens. Est-il vraiment possible d’ignorer que l’autonomie –signifiant maître des discours adaptatifs dans le domaine sanitaire, éducatif et social de ces dernières années -  constitue le « vecteur de la vertu » correspondant ?
 
Ainsi logé dans sa niche, l’autisme est aujourd’hui érigé en cause nationale.   Cela permet à Mr Fillon de préciser l’entreprise du gouvernement : combattre les méconnaissances et les préjugés qui ont longtemps entouré l’autisme dans notre pays2. Fidèle à la perspective charitable animant la cause nationale 20113, Mr Fillon entend remplir « notre devoir collectif qui est de signifier à chaque personne autiste qu’elle a le droit au respect le plus absolu et à une insertion dans notre vie sociale », tout en adressant un « message d’espoir en direction des personnes autistes et de leur famille »4.
Les moyens de ce combat seraient ceux de la science : neurobiologie, génétique, imagerie cérébrale... Mais pas seulement, car   le message de Mr Fillon s’adresse aussi à Mr Daniel Fasquelle, député du Pas-de-Calais, militant pour l’attribution du statut de grande cause nationale à l’autisme. Cela obtenu, Monsieur Daniel Fasquelle, a déposé ce vendredi 20 à l’Assemblée Nationale, une « proposition de loi visant l’arrêt des pratiques psychanalytiques dans l’accompagnement des personnes autistes, la généralisation des méthodes éducatives et comportementales, et la réaffectation des financements existants à ces méthodes »5.
La situation dramatique de personnes autistes et de leurs familles est clairement exposé dans ce projet : Pour les « aider [...] à s’en sortir, la France ne peut plus continuer à cautionner et financer les pratiques de type psychanalytique dans le traitement de l’autisme »6.
Ensuite, un petit développement historique de la prise en charge de l’autisme en France précède le texte du seul article de la proposition de loi : « Les pratiques psychanalytiques, sous toutes leurs formes, doivent être abandonnées dans l’accompagnement des personnes autistes, au profit de traitements opérants, les méthodes éducatives et comportementales en particulier. Une réaffectation de l’ensemble des moyens à ces modes de prise en charge doit être exigée ».
Le lecteur découvrira la série d’arguments déclinés dans ce projet de loi sans avoir besoin d’aide pour comprendre ce qui est visé dans cette manoeuvre. En le lisant, je pensais à tous ces enfants qui m’ont dit bien de choses depuis leur silence éloquent, à tous ceux dont les soignants me parlent en réunion de supervision d’équipes, à cette formation passionnante et quotidienne – toujours inachevée, comme disait Karl Popper – à laquelle Jacques Lacan nous a incités... Comme par enchantement, la tristesse d’une épouvantable menace se dissipe : La psychanalyse ne donnera pas sa chair à une manœuvre d’extermination programmée. Les lois sont faites par les hommes et, comme le disait le poète, « L’être humain... c’est fort possible »7.
 
1 Annuaire du Collège de France 2001-2202.
2 Question d’actualité à l’Assemblée Nationale.
3 Voir l’article de Mathieu Personnic in La lettre mensuelle 304, publié par l’Ecole de la Cause Freudienne en janvier 2012.
4 Question d’actualité à l’Assemblée Nationale.
 
5 http://www.danielfasquelle.blogspot.com/
6 Idem.
7 Georg Buchner, Woyzeck, mis en scène par Jacques Osinski à la MC2 de Grenoble, janvier 2012.
 
 

mercredi 1 février 2012

Rêves ou cauchemars ? - Marie-Josée Raybaud

 

 Marie-Josée Raybaud - psychanalyste, membre ECF
 Selon la très jolie formule de Lacan, dans la Préface à l'Eveil du printemps, les garçons ne pourraient pas faire l'amour avec les filles "sans l'éveil de leurs rêves." Alors qu'en est-il dans cette société du XXIème siècle dans laquelle le discours hypermoderne valorise l'objet dit de consommation immédiate ? De quoi rêve l'adolescent contemporain à l'époque de "l'ordre symbolique déglingué" selon la formule choc d'Eric Laurent.
La lecture de l'ouvrage Love & Pop1 de l'écrivain japonais Murakami Ryû, va nous  donner quelques pistes. Selon un site qui présente sa biographie2, Murakami est l'écrivain d'un Japon du délire technologique, de la surconsommation, de la violence gratuite, de l'abandon lent et progressif des traditions, de la destruction des liens familiaux et collectif.
Dans Love & Pop, véritable enquête sur la prostitution des adolescents japonais, Hiromi, jeune collégienne, a pour passe temps préféré le lèche-vitrine. Elle fait partie d'un groupe d'adolescentes qui acceptent "les rendez-vous arrangés" avec des hommes d'âges murs afin de s'offrir un objet convoité.
Hiromi est la seule, au début du livre, à avoir pratiqué ces rendez-vous sans être allée "jusqu'au bout". Lors d'une ballade avec ses amies, elle tombe en extase devant une bague. La bague qu'il lui faut pour un futur week-end. Pour se l'offrir elle doit accepter deux "rendez-vous arrangés" dont un, qui l'incite à aller jusqu'au bout, à "baiser" comme dit l'annonce.
C'est ce rendez-vous là qui la confronte à une question : "quel mal y a-t-il à baiser avec un inconnu ?" Pas de réponse qui vaille dans le discours des adultes. De même qu'il n'y a "Personne à la radio ou à la télévision pour vous parler de ça". Pour elle, rien d'autre que ce que l'on voit dans les journaux, des photos de filles nues. Elle ne trouve aucune raison, aucun désir "supérieur", qui viendraient lui confirmer ce que son intuition lui suggère, faut-il vraiment accepter ce rendez-vous pour s'offrir cette bague ?
Ce second rendez-vous met en scène la particularité d'un jeune homme qui a pour partenaire une peluche et l'urgence d'Hiromi; le magasin ferme dans moins d'une heure ! Un étrange dialogue s'installe entre les trois personnages et c'est probablement ce dialogue qui sauve la vie d'Hiromi. Au moment où elle se dénude, pressée d'en finir, son compagnon devient violent, menaçant. Il lui dit : "Lorsque tu es nue comme tu l'es en ce moment, il y a quelqu'un qui est triste à en mourir." Cette phrase est plus douloureuse pour elle que les coups qu'il lui porte ou l'humiliation qu'il lui fait subir. Il l'abandonne dans la chambre d'hôtel, renonçant à la tuer. Elle se sent défaite.
          
Dans un entretien3 avec l'écrivain américain Steve Erikson, Murakami explique : " La prostitution des adolescentes est un symbole de l'aspect malade du Japon moderne. […] Elles imitent leurs aînés. Elles produisent ce qu'elles peuvent afin d'obtenir ce qu'elles veulent, par exemple, de l'argent, des vêtements de marque, des chaussures, des sacs, etc. Et ces objets sont exactement ce en quoi les adultes voient de la valeur. En d'autres mots, les japonais n'ont pas la capacité de "créer" des valeurs, ils se contentent de les suivre. Ils ne peuvent pas trouver de la valeur dans quelque chose qui n'a pas déjà un label, une marque, qui n'est pas exclusif ni hautement réputé. […] Les japonais ont tendance à se contenter de ce qui est préétabli et se fichent du reste. Et si les adultes sont comme ça, comment peut-on s'attendre à ce que les enfants soient un peu différents ?"
 Sur un autre site, Murakami analyse la situation japonaise : " En ce moment même au Japon, la modernisation a pour base l'économie. L'économie fut la cause de la guerre elle-même. Pourtant, en 1978, le courant du Yen japonais tomba à 200Yen pour 1$. Et c'est probablement à ce moment précis que le Japon, en tant que nation, a abandonné son but de modernisation. En réalité leur but était déjà atteint. Pourtant, les japonais refusèrent d'accepter ce fait en tant que tel, [...]. Ils n'eurent plus aucune raison de vivre, et il aurait donc fallu qu'ils s'en construisent une autre. Mais personne ne l'a fait. C'est directement suite à cela que la jeunesse est devenue si instable. […] Tout cela, c'est parce que les japonais prétendent toujours vivre pour un "objectif commun", alors qu'ils savent qu'il a déjà été perdu. Les enfants ont ressenti cette déception, cette hypocrisie, et cela a mené à la prostitution. Les jeunes filles qui se prostituent, inconsciemment, essaient de se révolter contre la société japonaise au moyen du sexe. Je n'avais pas cela en tête en écrivant "Tôkyô Decadence", mais c'est maintenant très clair. Pour ces filles, la prostitution n'est pas un simple moyen de gagner de l'argent mais aussi un moyen de se guérir. C'est la seule façon qu'elles ont de se guérir. A travers la prostitution, elles recherchent quelque chose dont ni leurs professeurs, ni leurs parents ne pourraient leur parler.
Murakami, comme écrivain est un témoin très lucide sur les ravages du capitalisme et sur la chute des idéaux qu'il a entraîné. Il nous démontre que l'impératif de la jouissance n'est plus limité par les objectifs de la culture et que l'objet de consommation vient faire écran à la faillite de l'idéal de toute une génération.
Jacques-Alain Miller, dans le texte "Une fantaisie", évoque une "morale civilisée" selon Freud, qui s'est "dissoute" et il insiste : "la morale civilisée, au sens de Freud, donnait une boussole. Elle donnait une rampe aux désemparés, sans doute parce qu'elle inhibait." Or, ce que nous observons dans l'ouvrage de Murakami, c'est justement cette absence d'inhibition. Au moment d'aller au second rendez-vous, Hiromi s'interroge et rien, aucun idéal, ne vient faire barrage à ce qui s'annonce d'emblée comme catastrophique.
Steve Erikson, dans son échange avec Murakami élargit le débat : " Il est possible que la façon la plus vive pour le Japon de décrire sa propre identité soit à travers un hyper-consumérisme qu'il partage avec les Etats-Unis, en réalité. Et dans ce sens, les adolescentes s'engagent dans la transaction consumériste ultime. Dans une société de consommation, les individus deviennent leur propre marchandise." Il poursuit : " La pression de la consommation est devenue si forte qu'elle doit à tout prix être satisfaite."
C'est donc un cauchemar auxquels les adolescents auraient à faire s'il n'y avait pas, comme pour Hiromi la rencontre, après sa fuite de l'hôtel, avec un homme d'âge mur qui lui parle de la santé de son chat et de ses échecs amoureux. Il lui interprète la phrase qui l'écrase : "ça veut dire que tu as de la valeur. Ne te vends pas pour si peu !" Elle s'apaise.
           
1 Murakami R., Love & Pop, Roman traduit du japonais par Sylvain Cardonnel, Editions Philippe Picquier, Arles, 2011.
2http://fr.wikipedia.org/wiki/Ry%C5%AB_Murakami
3 http://torii.free.fr/culture/litterature/cl001.htm#entretien
 
 

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