Psychanalyse et politique, le blog

Articles du mois de mars 2012

mardi 20 mars 2012

La piel que habito - Yvonne Lachaize-Oehmichen

 

 Yvonne Lachaize-Oehmichen, psychanalyste, membre ECF

"La science est une idéologie de la suppression du sujet"

Lacan, Autres Ecrits, "Radiophonie", p.437

 

Le savoir du maître plaque sa science anatomique sur un organisme afin de le modifier, mais ne peut rien sur le "parlêtre", conjonction du manque-à-être et de l'être de jouissance de "LOM" qui de ce corps a possession.

Il convient, en effet de distinguer :

1- Le corps spéculaire et son image dont se saisit notre "société du spectacle"

2- Le corps symbolique de la nomination et du genre

3- le corps réel dans le tressage du vivant et du verbe, qui échappe au regard et ne peut que se mi-dire.

c'est-là ce que nous fait entendre le dernier film de Pedro Almodovar

La Piel que habito

 

L'acteur Antonio Banderas y représente un chirurgien que même sa mère, pourtant toute dévouée à son service, décrète fou. Cet homme, ce pygmalion, va vouloir mettre au monde sa créature. Démiurge au-dessus de toute loi, il se saisit d'un jeune garçon. Serait-ce une vengeance : ce chercheur le penserait responsable d'un viol : - de fait inabouti - propulsant sa fille au suicide par défénestration, comme sa mère l'avait réalisé auparavant sous ses yeux ? Les choses ne sont pas si simples. Le spectateur prend conscience qu'il a fait subir au corps de cet homme séquestré, une vaginoplastie et de multiples interventions sur sa peau - objet de ses recherches de savant -, afin de recréer l'image de sa femme morte. Vicente d'abord ligoté, puis emprisonné est dévenu Vera, grâce à son scalpel. Elle est la séduction incarnée. Il tombe dans le piège de l'amour, ce qui le perdra.

Ce chirurgien abuse de son pouvoir certes, confirme Almodovar dans un entretien, mais c'est là, essentiellement, l'expression de ce qu'il en est de la relation entre les sexes quand ne règne que la jouissance de l'Un. Vera, traitée comme une poterie que l'on sculpte, semble accepter la mascarade. Elle feint d'être à lui pour mieux l'assassiner et finalement fuir, en l'ayant totalement dupé. Il s'agit donc d'un transexualisme à l'envers, pratiqué d'office par la seule volonté d'un médecin pervers sadique, pur sujet sans états d'âme, pour qui, sous prétexte de la science, tous les moyens de sa jouissance sont bons. Ceci nous permet d'entendre ce que nous dit Lacan dans le Séminaire de l'Identification (chapitre XV) : " C'est en tant qu'objet que le sujet sadien s'annule ", pur sujet, c'est là ce qu'il croit. On voit ici combien il vient de distinguer le petit autre réduit à néant et l'Autre avec un grand A, cause transcendante, la science, à laquelle ce chirurgien se soumettrait, et dont il argue aux yeux des autres ; "Pour lui l'Autre existe (...) l'Autre est absolument essentiel" , insiste Lacan dans le Séminaire X de l'Angoisse (pg 193). Le sadique veut la réponse de l'Autre, tandis que le névrosé accepte sa non-réponse et trouve dans un partenaire a. "les vertus de sa demande initiale" (L'identification, chapitre XV). Le névrosé renonce à "interroger l'objet sur ce qu'il a dans le ventre" (Séminaire VIII, "Le transfert", (pg. 453), se contentant de la jouissance, même feinte, de son partenaire. Pour le pervers,"c'est en quelque sorte l'envers du sujet qui est cherché", "j'ai eu la peau du con", triomphe le tourmenteur de Justine, "il s'agit du passage à l'extérieur de ce qui est le plus caché", nous précise encore Lacan. Mais la visée de l'opération échappe au pervers : "à savoir le caractère instrumental à quoi se réduit la fonction de l'agent" qui cherche à "réaliser la jouissance de Dieu" dont l'angoisse exigée de la victime serait le signe : les cris de douleur ne saurait mentir. C'est là une réponse réelle de l'Autre derrière l'autre-partenaire, qui vient confirmer la réalité du phallus et de la puissance phallique à quoi le pervers sacrifie. Pour lui, il y a identification du phallus et de l'Autre. Le sujet sadien dans son aliénation au grand Autre qui passe par le déni et va jusqu'à la destruction de l'objet sexuel, finit par se mettre lui-même, sans qu'il le sache, en place d'instrument de cet Autre, "pour la jouissance duquel il exerce son action de pervers sadique", (Séminaire XI, pg 169).

Le chirurgien du film a pratiqué l'opération sans la demande, encore moins le consentement du sujet devenu la marionnette de la jouissance voyeuriste de l'Autre. "Ton jouet va disparaître" lui lance Vera quand elle tente de se trancher la gorge, retournant le couteau contre elle-même, dans une première tentative d'évasion.

Cet homme a fait d'abord un choix d'objet narcissique, comme dirait Freud. Il construit une image idéale fondée sur une condition d'amour qui lui est nécessaire venant pallier au rapport sexuel qu'il n'y a pas. Il veut retrouver La femme dont il a fait une idole. Devenu amoureux après qu'elle ait subi un viol, c'est d'une position anaclitique, soit d'un "certain jeu, dit pervers du "a", Séminaire XVI, (pg. 302), qu'il pense imaginairement la rendre toute à lui en la complétant. Il se fait alors tel Jupiter s'accouplant à Léda sous le déguisement d'un cygne, évoquée par Lacan à la fin du Séminaire de "La relation d'objet" (pg.434) : "un cygne qui se conjoint quasiment à elle en un mouvement d'ondulation non moins délicat que ses formes". Jupiter s'est donc fait animal, non divisé par une quelconque subjectivité dans la pureté du sexe érigé, ainsi devenu "fétiche noir" (Kant et Sade).

Au total, le désir de ce savant pour celui qui de luil est devenu : elle, ne s'adresse qu'à l'image longuement  façonnée et aux "agalmata" qu'il veut bien y trouver. Le sexe affiché n'est là qu'une apparence qui n'implique en rien la subjectivité de sa victime. En effet, Vicente, après  avoir tué ceux qui le séquestraient et malgré sa robe, affirme à la fin du film "je suis Vicente", forçant la reconnaissance de ceux qui l'avaient autrefois connu. L'habit ne fait pas le moine, "si c'est un homme"

 

 

 

 

 

 

 

Tags associés à cet article: images, jouissance de l'Un, perversion, science

dimanche 4 mars 2012

De l'autorité - Marc Levy

Marc Lévy, psychanalyste, membre ECF 

" ...Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants,
Lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles,
Lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter,
Lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne,
Alors c’est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie..."
Platon, La République, VIII.
            
           
        
La question de l’autorité est aujourd’hui au centre d’une polémique qui traverse toutes les sphères de la vie familiale, sociale, éducative, politique, économique. Il y aurait une crise de l’autorité*… 
 
Mais qu’est-ce que l’autorité ?Est-ce d’avoir le pouvoir – reconnu ou non – d’exiger de l’autre l’obéissance et le respect des règles au nom d’une position, fut-elle celle du père, de l’enseignant, du législateur, d’une institution, de l’état et de ses représentants, d’une idéologie politique…? Est-ce de contraindre ou soumettre l’autre par la force, sous la menace, tel le dictateur ou le tyran qui fait fi de la règle commune et des lois qui régissent le corps social ? Est-ce de faire valoir un ordre juste se fondant sur l’égalité et le partage censés évacuer le bon vouloir de ceux qui détiendraient le pouvoir ? Sans parler de la nostalgie d’un ordre ancien – religieux ou moral – qu’il faudrait remettre au goût du jour de l’avis de certains.
 
 Étymologiquement, autorité vient de auctoritas, qui dérive de auctor qui désigne l’auteur, soit celui qui accroît (augere), mais aussi celui qui fonde, qui est à l’origine, au principe (de quelque chose). En tant que tel, l’auteur est celui qui, soucieux d’une éthique des conséquences, en assume les risques et les dépens. 
Ce qui s’en déduit, c’est que l’autorité ne relève ni de l’être ni de l’avoir, elle n’est affaire ni de savoir ni de pouvoir. L’autorité relève de l’auteur d’une parole, elle est l’effet du dire de quelqu’un dont le désir est mobilisateur pour qui le reçoit. 
     
 Ainsi, faire autorité procède de ce “plus” qui, décerné à quelqu’un, produit un effet de résonance, d’attrait, et provoque un écho qui sollicite et éveille le désir. L’autorité ne se décrète pas, elle est toujours décernée, attribuée, accordée à celle ou celui qui se situe dans un rapport à l’impossible à nul autre pareil. Sa parole agit comme une parole Autre, qui peut enseigner, orienter et transmettre.
Cette parole Autre institue la figure inaugurale d’une série où prendront place tous ceux que le sujet va investir, (parents, professeurs, amis, leader…) Pour autant, celui à qui l’on confère une autorité n’est ni le Saint des Chrétiens, ni le Juste des Juifs, ni le Parfait des Cathares, mais celui qui se tient dans la docte ignorance à l’instar du Maître antique, ou de la figure symbolique du père qui indique une voie, celle du désir et de la Loi.
 
En 1968, le mot d’ordre était : « Il est interdit d’interdire », quand Lacan déclarait aux étudiants de Vincennes : « Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaire, c’est à un maître. Vous l’aurez ! » Ces deux énoncés font valoir que l’absence de loi porte atteinte au désir. Jouir sans entrave dérègle le sujet.
Pour Lacan, « Le père n’est pas une question, c’est une réponse », qui met en tension la Loi et le désir. Il est un « dire que non », à partir de quoi un « dire que oui » est possible, d’où s’énonce le désir de chacun. Désir et Loi sont noués en faisant limite au toujours plus de satisfaction, en barrant la jouissance mortifère.            
Hors ce champ du désir et de la Loi – et force est de constater que nous y sommes – la main invisible des totalitarismes, ne peut qu’engendrer ce que La Boétie appelle « la servitude volontaire ». Servitude qui implique toujours de renoncer à son propre désir, au profit d’un tyran.C’est ce renoncement qui produit la figure du Tyran, parce que dit-il, les hommes lui cèdent leur liberté, qu’ils « n’ont même pas la force de la désirer » et ceci « uniquement parce que, s’ils la désiraient, ils l’auraient. » La liberté n’est pas licence. Elle est sœur de la nécessité.
Fut-elle légitimée par le suffrage, l’autorité est aujourd’hui, insupportée. La voici subvertie par le mépris des différences, par le rejet ou le refus de toute hiérarchie, au pâle motif d’une équivalence consensuelle et d’un égalitarisme illusoire. Là sont réunis les germes d’une tyrannie et d’un totalitarisme à l’évidence déjà à l’œuvre…
L’autorité, quant à elle, séjourne dans la proximité du réel en ce qu’elle dénonce les fictions et ébranle les semblants. 
 Nous tenons d’Aristote que la Rhétorique – qui dans l’Antiquité a contribué au développement de la démocratie – est un art essentiel en ceci qu’elle articule la Politique et l'Éthique. Cet art décline depuis la fin du XIXe siècle pour être remplacé de nos jours par des séances de coaching, censé offrir les recettes d'un discours efficace!
 Dès lors, comment redonner voix à l'auctoritas?
 
 
*Argument du prochain colloque du cercle-uforca, sur l'autorité, qui se tiendra à Montpellier les 22 et 23 septembre 2012
Anna Mirabile  et Marc Lévy
Pour le comité d’organisation

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