vendredi 1 avril 2011
Un mot sur Virginia Woolf, l'écriture, refuge contre la folie - Stella Harrison
Stella Harrison, psychanalyste, membre ECF
Ce livre est né de brindilles vigoureuses, craquantes, comme celles qui alimentent des heures les âtres les plus récalcitrants : un brin de phrases.
Jacques - Alain Miller, le 14 janvier 2009, évoquait dans son cours le stream of consciousness, « flux de conscience », de la fin du XIXe siècle, début du XX e, genre littéraire auquel s'était adonnée, après Joyce avec Ulysses, Virginia Woolf avec Mrs Dalloway.
Il déclarait, que la schizophrénie de Virginia Woolf n’était pas encore assez avancée dans ce « gentil roman ».
Cet ouvrage collectif, sorti en librairie ce 24 mars 2011 aux Editions Michèle, Collection "Je est un autre", rassemble neuf textes, et veut éclairer la singularité des écritures de Virginia Woolf. Jacques Aubert, qui dirige la nouvelle traduction de l’œuvre romanesque de Virginia Woolf pour la Pléiade en 2012, m’a fait l’honneur et le plaisir d’en écrire l’avant-propos. Plusieurs collègues de notre Champ y participent.
Un jour, il s’est imposé à moi de lire convenablement, proprement, c’est-à-dire dans « lalanglaise », comme le dit Lacan dans Encore, Virginia Woolf, puis d'écrire sur elle, et, enfin, de donner envie d’écrire sur elle ; c’est l’été, chaud !, 2010.
Mais enfin…nous sommes en mars 2011 !
Eh oui, « ça ne cesse pas de ne pas s’écrire » : ce 22 mars 2011, J.-A. Miller nous dit que « l’écrit dans le langage peut s’autonomiser » et il évoque l’isolat de l’écrit dans le langage, puis, du rapport sexuel, il rappelle que celui-ci ne peut pas être écrit, « l’écriture est la mesure de l’existence ».
Qu’a fabriqué, avec tant de souffrance, Virginia Woolf en écrivant, et sa vie durant ?
I am so composed that nothing is real unless I write it .
Je suis faite de telle sorte que rien n’est réel que je ne l’écrive », écrit Virginia Woolf (1882- 1941) en 1937.
Lisons en l’instant Jacques Aubert à la page 170 de la revue La Cause freudienne, n°76 : « Virginia Woolf : qu’il n’y ait pas de rapport sexuel l’insupporte ; Il lui faut dire comment il n’y en a pas, en reprenant et en maniant ces deux objets qui la persécutent, le regard et la voix. Comment et pourquoi il n’y a, à divers niveaux, que de l’équivoque, en introduisant dans la fiction biographique et dans l’histoire – la sienne pour commencer, contre elles, la voix de l’écriture poétique. »
Cet ouvrage collectif s’essaie à des réponses, à des avancées sur ce point.
Il faut savoir que le titre du livre, trouvé après des semaines d’hésitations des auteurs, par Philippe Lacadée, qui dirige la collection "Je est un autre", (au coeur du Journal d’adolescence de Virginia Woolf), est un titre hardi : écrire, en effet, n’a pas solidement apaisé la certitude de Virginia de « redevenir folle », hantise confiée à son mari dans sa dernière lettre avant qu’elle ne se suicide.
1 Ouvrage collectif, sous la direction de Stella Harrison, sortie le 24 mars 2011, éd. Michèle, Paris.
Posté
par [Dario Morales ]
à 09:12
jeudi 16 juillet 2009
Les SMS dans la vie amoureuse des femmes - Hélène Bonnaud
Hélène Bonnaud, psychanalyste, membre ECF
La clinique de l’amour a rencontré un nouvel objet dans le lien amoureux. Les SMS ont délogé les messages téléphoniques. À l’adolescence notamment, ce mode de lien se caractérise par une urgence extrême, un appel à l’Autre constant et la nécessité de sa réponse immédiate. De fait, l’exigence d’être toujours « connecté » n’est pas sans interroger cette nouvelle forme de l’échange amoureux.
Si on attendait les lettres de son amoureux jusqu’au milieu du XXe siècle, l’arrivée du téléphone puis des portables a totalement modifié les modalités de communication dans la vie amoureuse. La forme épistolaire semble avoir disparu de nos mœurs. Le téléphone a détrôné l’écriture. Peut-on considérer que les mails et les SMS sont les rejetons des lettres d’amour d’autrefois ? Il ne s’agit pas de correspondance proprement dite, mais d’une écriture qui porte les traces d’un dire. « L’écriture est une trace où se lit un effet de langage. C’est ce qui se passe quand vous gribouillez quelque chose »1, dit Lacan dans Encore.
Quelles sont donc les propriétés de cet objet SMS, entre voix et écriture, dans la vie amoureuse des femmes, puisque ce sont souvent elles qui évoquent, en analyse, la place qu’il occupe dans leur vie ?
Il y a tout d’abord la dimension de la parole. De quoi sont faits les SMS amoureux ? Ce sont des messages d’amour d’un style propre à chacun. En même temps, la nécessité de faire court – un nombre de signes ne peut être dépassé –, exige une écriture condensée. Une langue s’écrit, à partir des phonèmes des lettres, laissant au vestiaire la grammaire et l’orthographe. Les sons s’utilisent comme les empreintes sonores des signifiants et doivent se décrypter. Il faut penser ce langage à travers l’audition de ce qui s’entend. Il s’agit d’oraliser les consonnes pour rétablir le sens. Les procédés utilisés comme l’abréviation, la phonétique et le rébus typographique procèdent d’une compression des mots. Les messages sont donc des marqueurs de sens. Il n’est pas question d’invention singulière d’une langue proprement dite, la métaphore en est absente et le lapsus n’y a pas cours. Bien au contraire. S’il y a bien une jouissance qui s’insère à déformer la langue, elle n’en reste pas moins liée à servir la communication et à faire sens. Il ne s’agit pas d’une prévalence de l’équivoque mais d’une écriture qui doit se lire dans un codage simplifié. C’est l’envers de l’art de Joyce qui « a fini par imposer au langage même une sorte de brisure, de décomposition, qui fait qu’il n’y a plus d’identité phonatoire »2. La langue des SMS est une construction minimale, sans recherche d’effets linguistiques. Le langage n’y est pas torturé comme dans l’écriture des surréalistes, mais réduit. C’est la simplification qui force à jouer avec les phonèmes, et non la recherche de la polyphonie de la parole. Le sens phonatoire y est au contraire construit comme le bruit, la sonorité de la lettre libérée de sa carapace grammaticale. De ce fait, « je t’aime » s’écrit « JTM ». C’est une écriture concentrique. Je fais cependant l’hypothèse qu’écrire « JTM » n’a pas la même valeur que d’écrire « je t’aime » en toutes lettres. Cette écriture est symptomatique d’un nouveau mode de jouir des mots. L’effet sonore produit une jouissance qui s’affranchit des normes pour mieux servir le sens commun. Il y a donc une subversion de la norme qui peut être interprétée comme jubilation d’une écriture sonorisée.
Le deuxième point concerne le temps. Il n’y a plus de laps. C’est l’instantané qui domine. L’échange de SMS provoque une accélération de l’urgence, une précipitation de l’attente. Celle-ci fait symptôme. Les femmes supportent très mal le délai, l’absence de réponse immédiate à leur demande d’amour. Elles font équivaloir le manque de réponse à un manque d’amour. La demande s’incarne dans la présence qui doit être permanente. Sitôt satisfaite, elle s’évanouit. Les preuves d’amour passent par ce dialogue qui défile tout au long de la journée. La connexion à l’être aimé doit être continue. Cette exigence de rapidité manifeste la fragilité symbolique des messages. Ils ne valent pas grand-chose sur le plan du contenu, leur sens est marqué d’une grande pauvreté : c’est leur manifestation qui vaut. Précipité du prêt-à-jouir. Le modèle du stimulus, qui provoque un acte dans l’immédiateté, en est l’expression. Nous y reconnaissons celle du besoin, quand la répétition réitère la rencontre avec une jouissance impérative. Proche du harcèlement, cette position marque le pas d’une demande sans limite et fait le lit de l’interprétation d’une rupture du lien là où le signe manque.
Ainsi, l’usage des SMS fait caisse de résonance à la demande d’être connecté à l’Autre de façon incessante. Cette irruption d’une écriture, qui surgit à tout instant dans le portable de chacun, favorise l’illimité d’une jouissance qui sert à absorber la présence de l’autre. Il s’agit d’une clinique de la connexion qui peut prendre la forme d’un symptôme compulsif, mettant à jour un rapport de branchement à l’autre qui ne fait qu’exacerber la particularité du rapport à l’Autre toujours insatisfait ou impossible. C’est aussi la fragilité du lien qui s’en déduit, comme une menace qui perturbe le présent, rendant les signes de l’amour réduits à quelques lettres, présence / absence où l’Autre manque toujours.
1 Lacan J., Le séminaire, livre XI, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 110.
2 Lacan J., Le séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 97.
Posté
par [Dario Morales ]
à 10:51
vendredi 12 juin 2009
Les repentirs de l'Intranquille - Christiane Terrisse
Christiane Terrisse, psychanalyste, membre ECF
Le peintre Gérard Garouste vient de publier, aux éditions l’Iconoclaste, L’intranquille, sous-titré : Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou. Cette trilogie pour un seul homme énumère les trois registres lacaniens : ancrage symbolique de la filiation, foisonnement imaginaire de la peinture, réel de la folie.
L’auteur secondé par Judith Pérignon, journaliste et écrivain, veut transmettre le résultat de ses recherches sur ses origines familiales, sur leur rapport à ses crises de délire et sur la place de la peinture. Un an après la mort de son père et l’épitaphe adressée à ses fils : « votre grand-père faisait partie des petits salopards » il publie ce livre, inventaire des actes de ce père qui « lui reste sur les bras », ce père qui « n’avait pas pu faire héros. Alors il avait fait salaud. Son éducation de bon catholique l’y préparais ». L’antisémitisme basique d’Henri Garouste en fait pendant la guerre un spoliateur sans scrupules des biens juifs, condamné en 1945, un an avant la naissance de son fils unique qu’il voudra entraîner « vers sa honte, ses haines…tu sais mon fils, on est con de père en fils ».
Ce fils qui se disait : « dommage que je ne sois pas juif », épousera Elisabeth, fille de commerçants juifs communistes, elle lui donnera deux garçons qui auraient pendant le guerre été exterminés et, bien plus tard, apprendra l’hébreu pour lire la Torah.
Mais sa future paternité amènera le premier épisode délirant, l’hospitalisation et l’interprétation du psychiatre « Vous voyez, ce n’est pas la naissance de votre fils qui vous pose problème, mais sa conception », et la transmission du nom. L’auteur insiste sur la nécessité de se délester de son alliance, de son identité « Je m’appelle Zobie », (néologisme entre zob, job), de l’argent de ses parents, du désir de sa femme « tu vas être peintre », écho de la prédiction de sa mère « quand on dessine comme toi, on s’en sort toujours ».
Le père demeure cependant le seul point de référence dont il attend une image forte alors qu’il n’était qu’un « un mélange de force physique et de bêtise… Je voulais le séduire là où il ne m’attendait pas… devenir peintre, faire des instants rares de mon enfance l’essentiel de mes jours, et de mon éducation un dangereux mensonge ». Face à l’imposture paternelle il érigera les livres, Dante et sa Divine Comédie, Cervantés et son Don Quichotte, La Bible, le Talmud et peindra « une œuvre en forme de circonstance atténuante …(pour être) le ver dans le fruit ».
Si « La peinture est (son) instrument », l’écriture de l’Intranquille, à la fois dénonciation et reconstruction, témoignage et document clinique, opère la passe du privé au public, et transmet ce qui a été compris par l’analyse et par le questionnement des textes fondateurs : « ma tête s’est ouverte, elle est vidée d’un noir mirage, par la peinture et ici par les mots ».
La mort réelle du père permet le passage à l’écrit de la solution sinthomatique inventée par l’auteur pour, tout en cédant à ses fils sa place dans la lignée, inscrira dans sa peinture ces « repentirs (qui) apparaîtront quand je ne serai plus là, ainsi je parlerai encore…(ils) me font penser au lapsus, à l’acte manqué…j’en ai glissé sous les couleurs, autant qu’il y en a dans la vie » ; Les 600 tableaux, non datés, échappent ainsi à la chronologie et recèlent le secret d’une œuvre qui nous regarde. Les repentirs (c’est ainsi qu’on appelle les corrections des peintres) du fils en lieu et place de l’absence de repentir du père, concernent tous ceux pour qui l’ombre portée de la seconde guerre mondiale suggère la question « Qu’as fait mon père ? » et plus intimement « qu’aurais-je fait à sa place ? »
Depuis lors l’art n’est plus comme le disait Freud, consolateur » mais « tout sauf consolant », il invite avec Gérard Wajmann à « ouvrir l’œil et à regarder le siècle ». Dans ce projet L’intranquille a sa place. La psychanalyse aussi.
Posté
par [Dario Morales ]
à 11:53
lundi 23 février 2009
Crack - Nathalie Georges
Nathalie Georges Lambrichs, psychanalyste, membre ECF
Tristan Jordis vient de publier son premier livre, sous un titre adéquat à la chose dont il s’agit : Crack*.
« Le narrateur, qui veut faire un film sur la substance qui donne son nom au livre, prend ses informations là où celle-ci se vend et se consomme. Procès-verbal tout en finesse des contacts pris, éphémères ou durables, caméra au poing ou à l’épaule, et de leurs effets, sur chacune et chacun, narrateur compris ».
Style
Je commence par vous donner un échantillon de son écriture, presque au hasard, (p.155) : « Il est 22h. Tandis que les voitures éblouissent nerveusement les passants de la rue La Chapelle, les métros aériens aux néons aseptisés sillonnent le boulevard Barbès d’est en ouest ». Dans cette langue apparaît peu à peu le portrait de l’auteur en jeune homme, tout juste sorti de son école de journaliste reporter d’images, « caméra à l’épaule, paré pour l’action », comme il se décrit d’entrée de jeu. Le livre est le récit du film qu’il veut faire à Paris, là où se vend, se consume et s’inhale la substance qui donne son nom au livre, et ses dérivés.
Trame
Parce que le film qu’il veut faire est la trame de ce livre, Tristan Jordis réussit à nous emmener avec lui, plan après plan dans ces lieux que, chaque jour et chaque nuit de notre vie nous avons toujours tout fait pour éviter, soit que nous n’en voulions rien savoir (ou alors sur un mode morbide), ou que nous croyions pouvoir y faire quelque chose en nous « coltinant la misère humaine » en échange de numéraire ou pire, à titre gratuit).
L’auteur narrateur, ici, n’a que les ressources de la parole pour s’introduire dans ce « milieu » qui le repousse par principe, et ce sont ses rencontres qui le propulsent, le baladent, proches de l’éjecter mais non, il parvient à y faire tache en tache qu’il est, ne l’ignorant pas, simple tache authentique, sans fard surfait.
C’est un livre sur la dignité humaine et son prix. Ici « tu sais même plus si t’es fou ou pas, c’est très bizarre » (p.212).
« La confiance ? Tu crois quoi, on est des tox ! C’est la galette d’abord. Une fois assuré, tu peux faire des cadeaux, sinon t’es en chasse, mon pote ! La confiance dans les affaires, c’est pas gratuit, tu la payes comptant, mon pote, et elle s’arrête avec l’opération » (p.196). Pourtant, « là, il faut avoir confiance, tout le temps, ne jamais lâcher, devenir un élément apaisant, parce qu’à rester passif on attire l’attention, augmentant les risques d’un passage à l’agression » (p. 204).
Ce livre décrypte avec obstination et rigueur ce qui s’énonce, s’agite et s’agit en chaque protagoniste consommateur de crack rencontré : « Je ne décide pas des pensées, elles arrivent comme ça en bloc [...] plus je secoue les mots [...] plus ils parlent, c’est comme au poste de police, plus tu tortures... » (p.326). Voyez le chapitre « réflexion sur les mots », bien à sa place, c’est-à-dire presque à la fin de l’épopée. « À tout moment c’est le temps. Il y a pas de vide, là » (p.328).
Logique
Avant d’entendre ces paroles de Souleymane, vous aurez accueilli dans votre mémoire au moins quelques-unes des personnes dont les paroles forment la chaîne de ce livre. Ainsi, Haïti (p.201) : « demain, des gens (vous, moi) passeront en voiture ou à pied, indifférents à ce lieu où se côtoient les destins tordus de la nuit » (p.202). Vous serez passé, aux deux tiers du livre, par un « Interlude », où s’énoncent quelques hypothèses sur la substance elle-même, qui valent ce qu’elles valent, découlant d’une méditation sur les fruits des noces de la folie et de la perspicacité.
C’est l’envers de l’envers de Paris, ce qui ex-siste à Paris et se trouve saisi dans ce livre qui se sait néant et trace de néant, mais néanmoins écrit tout contre le désir de néant. « J’ai l’impression d’être une bête de zoo, ou de m’être perdu à l’intérieur alors que toutes les cages sont ouvertes », dit le narrateur (p. 205).
Courage
Tristan Jordis ? Un réfractaire qui s’est enrôlé au service de son désir de savoir, avec discrétion et persévérance, ces vertus du journaliste qu’aucune école n’enseigne.
Il nous parle d’un certain courage, qui consiste non seulement à cesser d’ignorer la chose dont il aurait pu préférer croire qu’elle graviterait toujours en silence autour de son humanité impartageable, mais surtout à mettre au travail le nom de cette chose, au point d’en faire le principe de liens nouveaux et authentiques, qui ne sont pas sans avoir des affinités avec les rhizomes dont parlent Gilles Deleuze et Claire Parnet.
Ainsi, il nous enseigne comment il s’est laissé mener par ce désir jusqu’à un carrefour où, laissant son film faire long feu, il décide d’écrire « pour retranscrire » celles et ceux qu’il avait entendus. « Les dés sont jetés, écrit-il, et c’est tant mieux. Leur histoire sera la mienne. » (p.219).
Sa détermination à « voir plus clair sans se vanter » (p.332) fait du lecteur son obligé.
*Tristan Jordis, Crack, Paris, Seuil, août 2008
Posté
par [Dario Morales ]
à 03:57