vendredi 20 janvier 2012
L'âne, le boeuf et les autres - Claire Talébian
Claire Talébian*, psychanalyste, membre ECF
Un début d’année commence toujours par un point sur l’année écoulée. Quand on additionne clinique et institution, cela donne des fantaisies parfois pathétiques, mais il arrive qu’on puisse en rire et que certaines observations fassent histoire.
Précisons que les malentendus, inhérents au langage, s’accroissent entre adultes qui ne se réfèrent pas à la même éthique. Ainsi, un jeune joue au football. Son équipe perd. Qu’à cela ne tienne, il change de couleur de maillot. Quel sens de l’à-propos ? Que nenni, il est expulsé du jeu, pour non respect de la loi. Une heure pour calmer la crise, mais il faut bien se faire respecter ! Un autre jeune arrive à l’Institut avec un objet dont il lui est impossible de se séparer. Son téléphone portable est ce qui lui permet de faire lien avec ses amis, sinon, dit-il : « Je n’existe plus ». Entre-temps, les parents ont appelé pour signifier la sanction : pas de portable pendant une semaine. Le jeune explique une manœuvre qui force mon admiration. « Ma mère, elle voit rien, alors je lui ai donné mon portable, mais avant, j’ai enlevé la carte sim pour la mettre dans un vieux ». Fou peut-être, mais bête, non. Prête à le féliciter pour son sens pratique qui va lui permettre de rester en vie, je suis devancée par un professionnel qui lui supprime son téléphone, parce que « les parents ont dit que ». Ciel ! J’ai failli louper l’éducation de ce grand jeune homme de seize ans.
Toutes ces réjouissances ne viennent pas des mêmes lieux, mais d’un institut à l’autre, elles nous sont de plus en plus familières. Parfois un moment de grâce est au rendez-vous.
Ils doivent aller travailler à la ferme. L’adulte se demande s’il va devoir répéter pour la énième fois que « la cigarette est interdite dans les lieux publics ». À chaque rappel de la règle, le jeune interprète qu’il n’y a pas de place pour lui. Alors cette fois il va la jouer subtil et ça donne :
« C’est bon de fumer !
– Ouais.
– Fumer, ça fait un homme.
– Ça, ouais.
– Un homme, ça travaille.
– Ouais.
– Dès que t’as fini ta cigarette, on peut aller dans la grange, car la paille ça brûle.
-- Ça s’rait ballot », conclut le jeune en écrasant sa cigarette avant d’aller travailler.
La formation sur le tas de paille est riche d’enseignement. J’ai appris ainsi que les moutons étaient psychotiques et qu’ils apprenaient à ceux qui s’en occupaient à redoubler d’attention sur les mots qu’ils emploient, à faire des gestes prudents et à se baisser pour ne pas les regarder de haut. Perdre un peu de temps à parler peut s’avérer plus efficace qu’un placage en bonne et dû forme.
On se met à rêver à une faculté de médecine ou de psycho, voire à une école d’éducateurs où l’on travaillerait avec des bêtes à poil laineux. Trêve de plaisanterie, continuons notre voyage en psychosland.
Un psychiatre au fait de l’autisme a donné comme indication à l’adulte, qui l’accompagne au quotidien, de ne jamais le toucher lorsqu’il fait une crise ; ce qui arrive souvent. Voilà comment est interprétée la prescription médicale. Le jeune en proie à une terreur sans nom, hurle et jette tout ce qu’il a sous la main. Placage au sol effectué par notre athlète local, qui se rappelle tout à coup de l’oracle proféré par le médecin. Notre champion appelle deux acolytes pour qu’ils pratiquent une contention thérapeutique, en leur expliquant, que lui ne doit pas toucher le jeune. Qu’elle était belle ma clinique !
Et pour conclure avec optimisme sur les tribulations d’un sujet orienté par la psychanalyse.
Un entretien avec des parents et leur fils : il est fait part de la difficulté de ce jeune à apprendre à lire et écrire, mais aussi de son talent pour tout ce qui touche aux arts du cirque. Nous avons trouvé « un îlot de compétences ». Mais le « drôle » n’en a pas fini avec nous.
Il fait remarquer avec quelques mots trébuchants qu’il est très fort en équitation. Le père acquiesce d’un air préoccupé. Il nous fait part de son embarras : les balles, les massues, cela ne prend pas de place, pour soutenir les progrès de leur fils, mais un cheval dans un appartement, ça ne va pas être possible. Et de préciser, même un âne ! C’est son fils qui nous sauve la mise avec tout l’à-propos dont il sait faire preuve : « On n’a pas besoin d’un cheval papa, l’âne, tu l’as déjà, c’est moi. » Un grand éclat de rire ponctue le rendez-vous.
Ainsi, de malentendants en malentendus, surgit parfois la possibilité d’une offre de travail ou de soin, dans un croisement apriori improbable entre clinique et institution.
*Responsable thérapeutique
Posté
par [Dario Morales ]
à 09:35
mardi 12 janvier 2010
Une éducation cognitive - Eric Zuliani
Éric Zuliani, psychanalyste, membre ECF
Y a-t-il une poussée du cognitivisme dans le champ de l’éducation ? Oui. Que la chose soit sue fait apercevoir, qu’après les Universités, ce sont à présent les lieux de formation – IUFM compris –, du vaste champ médico-social où l’on y dénonce un « endoctrinement par la psychanalyse » allant de paire avec l’entrée en force de la culture de l’évaluation. Un livre paru l’année dernière, permet de comprendre de quoi est faite cette poussée. Génération Dolto de D. Pleux. Docteur en psychologie du développement, directeur de l’Institut français de thérapie cognitive, personnage aux succès de librairies, ayant participé activement au funeste Livre noir de la psychanalyse.
Bien que structuré en un certain nombre de chapitres, le propos du livre est redondant – pour un cognitiviste c’est tout de même un problème ! On y apprend peu de choses tant la messe est déjà dite et le style proche d’un mauvais manuel d’éducation.
Son angle d’attaque – l’examen de la pratique de Dolto –, lui permet de faire le procès de la psychanalyse qu’il aimerait voir considérée comme une vieille lune soixante-huitarde révolue. Il va jusqu’à dénoncer sa « toxicité ». Le livre aurait pris une tournure plus sérieuse si l’examen de l’œuvre de Dolto avait consisté à souligner ce de quoi elle était restée prisonnière : conceptions développementales ; affirmation selon laquelle tout est langage ; pratique de l’interprétation trouvant son efficace suggestive dans le registre des significations.
Après lui avoir rendu un hommage ambigu, il ne peut s’empêcher de livrer dès les premières pages un double chef d’accusation. Il hésite entre le fait de savoir si l’enseignement de Dolto a directement produit nos enfants d’aujourd’hui, ou si lesdits enfants ne sont plus les mêmes que ceux des années 70. Au premier chef d’accusation correspond la volonté de rendre la psychanalyse coupable des maux de notre jeunesse ; du second se déduit une visée de reprise en main par « les praticiens cognitivo-comportementalistes [qui] ne sont pas des dresseurs, mais des éducateurs ». N’hésitant pas à faire feu de tout bois, une partie est consacrée à une autre « thèse » : et si l’éducation façon Dolto s’expliquait par la vie de la jeune Françoise ? Oserions-nous, ici, supputer sur ce que fut le jeune Didier, à partir du style d’adresse à l’enfant que le bon docteur Pleux préconise : « Tu sais enfant, la vie est ce qu’elle est. Pas besoin d’ajouter des qualificatifs à ce qu’est la vie. »
Peu à peu se dessine le portrait d’un enfant adéquat aux méthodes cognitivistes. Un être immature qui ne veut que des informations claires sur la question qu’il se pose – ai-je le droit ou non ? –, qui peut s’exprimer mais pas trop, qui ne vise que des satisfactions immédiates, attaché à ce qu’il voit et non à l’insoupçonné ; bref, un « défoulé » ! On n’est pas étonné de découvrir que la notion clé qui prétend être à la hauteur de cet enfant « agresseur de son environnement et usurpateur du pouvoir dans la famille », est l’apprentissage. Retenons cependant cette première leçon, pour nous-mêmes, des dangers de spéculer sur un soi-disant « nouveau sujet », permettant de promouvoir de « nouvelles pratiques » qui s’avèrent être, en fait, de « bonnes vieilles méthodes ».
Un programme éducatif s’en déduit qui « décompose, selon les termes de Lacan, jusqu’à la niaiserie, tout dramatisme de la vie humaine ». Il faut d’abord frustrer, pour produire le vrai désir. L’exemple donné par Pleux, fait alors froid dans le dos : « Comme Sartre le disait : on a jamais été aussi libre que sous l’occupation. » Il faut, ensuite, apprendre à l’enfant ce qu’est « la vraie réalité » : pas celle de l’inconscient mais celle où les choses sont ce qu’elles sont et où elles ne signifient rien de particulier. Il faut cesser de parler à l’enfant et à l’adolescent, de tout expliquer, de vouloir déchiffrer ; agir, en fait, – au risque de la violence, point non abordé – pour qu’il obéisse. Le livre spécule – c’est la deuxième leçon - à partir d’une lecture fautive de Freud, via Dolto, sur une disjonction, commune et dangereuse, entre réalité effective et réalité psychique. À partir de là, Pleux ne voit aucun inconvénient à ce que la psychanalyse continue de s’occuper de la réalité psychique. On comprend alors la pertinence conceptuelle du propos de J.-A. Miller selon lequel « la réalité psychique c’est la réalité sociale […] et qu’il suffit, pour ôter tout allure de paradoxe […] de rappeler qu’au fondement de la réalité sociale, il y a le langage ». Il faut enfin former un moi fort, ce qui ne peut passer que par des exigences et des interdits, tout autre manière de faire emportant le soupçon de permissivité, tarir la conversation avec la jeunesse où il s’agit – dangereusement ! -, de « quitter le verbe pour le réel ».
Pour conclure, Pleux rappelle la définition du terme « éduquer » du Littré, qu’il interprète ainsi : c’est aux parents d’élever l’enfant. La définition, pourtant, se garde bien de nommer explicitement le partenaire de cette éducation et rejoint celle de Lacan quand il évoque parfois ce qu’il entend par éducation : le sujet s’éduque seul, certes, mais pas sans le désir de quelques-uns. Pour Pleux, au contraire, c’est l’adulte qui est acteur de l’« adaptation à la réalité », et si cela ne marche pas, le thérapeute cognitiviste.
Relisons, donc, la leçon du Séminaire X que Lacan consacre à l’expérience dite du robinet de Piaget. Étudiant l’intelligence de l’enfant, il le soumet à l’expérience suivante : un adulte explique à un enfant les principes élémentaires qui régissent le fonctionnement d’un robinet. Celui-ci, à son tour doit transmettre à un autre enfant les dites explications. Piaget est déçu par la pauvreté de la transmission et se demande pourquoi ? Interprétation de Lacan : avant tout, tourner et parler d’un « robinet », donne envie de faire pipi !
Posté
par [Dario Morales ]
à 11:44