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mercredi 8 juin 2011

Daphné et Apollon - Eric Blumel

Eric Blumel, psychanalyste, membre ECF

 
À l’occasion de son colloque sur la féminité et l’hystérie*, l’ACF-Normandie a choisi, pour son affiche, Daphné saisie par la fougue amoureuse d’Apollon, sculptée par Gian Lorenzo Bernini entre 1622 et 1625.
Cette œuvre commandée par le cardinal Scipion Borghèse, fixe l’instant du dénouement du mythe qu’Ovide a mis en poème dans ses Métamorphoses. Un mythe fait pour nous parler : Apollon, dieu de la musique, des arts et de la poésie, dieu de la divination — cette catégorie chère à Lacan qui y voit le modèle de l’interprétation —, se montre désagréable envers Cupidon qui l’asticote. Pour se venger, Cupidon décoche deux flèches s’opposant par leur effet, l’une fait naître l’amour, l’autre fait fuir (« fuir » et non pas « haïr » comme le prétendent de mauvaises traductions). La première touche Apollon, la seconde, Daphné. « Aussitôt, l’un aime, l’autre fuit le nom d’amante ». Belle formule de l’échec du rapport entre les sexes ! Brillante mise en scène poétique de la dérobade féminine comme réponse au désir de l’homme. Apollon l’avoue, en fuyant, Daphné est encore plus belle à ses yeux ! Pourtant, cette fois-ci, Daphné n’échappera pas continuellement à « l’âme embrasée du dieu », la dérobade cessera, Apollon va la rattraper et la saisir. Au moment où il la rejoint et porte la main sur elle, elle implore son père, le dieu-fleuve Pénée, et le supplie de lui faire perdre cette apparence (son image) qui lui a valu de trop plaire. Il l’exauce et la métamorphose en arbre, elle devient un laurier (Daphné veut dire laurier en grec). La sculpture de Bernini représente ce moment où Daphné, qui avait toujours fui la jouissance phallique et fait vœu de virginité, rencontre l’Autre jouissance en devenant Autre végétal. Cela rappelle la remarque que Lacan faisait volontiers : on ne saura jamais quelle est la jouissance de l’arbre.
On peut noter qu’ici ce moment, où l’Autre jouissance est préférée à la jouissance phallique, est précédé, d’une part par l’étape du recours à l’Autre symbolique — Daphné en appelle au père, mais c’est le s du grand Autre barré qu’elle trouvera—, et d’autre part par l’étape de la sortie de l’imaginaire du corps, à travers l’abandon de l’apparence humaine. L’Autre jouissance excède et le symbolique et l’imaginaire.
Ce laurier restera l’emblème du dieu Apollon et de sa gloire ; la langue en a retenu les « lauriers de la gloire », et les vainqueurs ont gardé le goût de la couronne de laurier. Depuis le moyen âge, on nomme lauréat celui qui réussit ses examens, et notre élève moderne court encore après les baies de lauriers qu’on lui promet à la fin de ses études secondaires : baca laurea. En somme, on a la sagesse de promettre la petite jouissance domestiquée par les arts d’Apollon et inciter au plus-de-jouir de l’objet petite baie, plutôt qu’inciter à l’Autre jouissance choisie par Daphné. Et c’est très raisonnable, car faire le choix de Daphné n’est pas sans danger : il n’est pas de plante plus vénéneuse que le laurier-rose.
 
* ACF-Normandie, Les enjeux de la féminité dans l’actualité du Discours de l’hystérique, Rouen, le 24 septembre 2011

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