mardi 22 novembre 2011
L'anorexique et l'amour - Emmanuelle Borgnis-Desbordes
Emmanuelle Borgnis Desbordes, Psychanalyste, membre ECF
L’anorexie contemporaine n’est pas un refus de la féminité mais une tentative de limiter la jouissance féminine que ne trouve ni bord ni semblant. Comment réintroduire les jeunes filles anorexiques au langage de leur désir en les séparant des impératifs de leur jouissance sachant que l’illimité qu’elle craigne est aussi une dimension qui les détermine.
Les jeunes filles anorexiques sont en demande insatiable d’amour. S’il s’agit de les suivre en cette voie, il ne s’agit certainement pas d’alimenter plus encore le ravage auquel elles ont, pour la plupart, affaire. Ce n’est sans doute pas un hasard si les anorexiques sont plutôt des femmes : la position anorexique n’est pas une position de refus de la féminité mais une tentative de traiter la jouissance féminine qui échappe à la signifiance, à la différence. Elle tente de nouer le réel avec le symbolique, véritable tentative de traitement par le symbolique d’une jouissance en excès. L’anorexique – névrosée - est aux prises avec une jouissance désarrimée qui signe la position féminine de son être. L’anorexique n’a que le corps – et ses jouissances – à avancer sur l’échiquier de la relation à l’autre. Comment séparer le sujet de ce corps pris comme objet de jouissance dont l’Autre jouit à l’envi ? Comment la réintroduire à la dialectique désirante, entre don et demande ? L’appel à l’Autre de la demande est appel à l’Autre de l’amour qui ne va pas sans dire. Aux prises avec une jouissance qui peut la ravager, la femme en passe par une demande d’amour qui n’est rien d’autre qu’une demande d’être : l’amour qu’elle réclame a fonction de restauration de l’identification phallique et lui permet de ne pas se laisser toute emportée par la jouissance de l’Autre, un Autre qui au fur et à mesure qu’elle le fait consister, l’anéantit comme sujet. L’Autre vorace auquel l’anorexique a affaire l’annule comme sujet et la désabonne à l’inconscient. Le sujet trouve alors ses conditions d’existence d’une jouissance de l’être - ou jouissance de corps – sur laquelle le signifiant peine à avoir une prise. L’anorexie de la jeune fille ne relève pas de quelque refus de la féminité ou des insignes de la féminité ; elle cherche bien plus à trouver ancrage là où le signifiant manque à dire l’être féminin et à trouver limitation à la jouissance qui la traverse. D’ailleurs, qu’elles soient mystiques, anorexiques ou mélancoliques, ces sujets, en position féminine, montrent par leurs conduites sublimes ou symptomatiques qu’il existe un autre moyen que la production hystérique pour limiter la jouissance. Un moyen qui ne soit pas du registre de l’objet a, de la jouissance phallique, du signifiant et qui pourtant puisse contenir le ravage du lien à la mère ; le convoquer pour l’éprouver et le traiter. De quel ordre est donc cette subsistance qui empêcherait, voire limiterait le ravage ? Lacan nous donne une indication dans Lituraterre à propos du sujet qui subsiste pour moitié de la rature, c’est-à-dire de la lettre. Il ne s’agit donc pas dans ce cas du registre du signifiant propre au symptôme lequel divise l’hystérique… Ce ne peut-être le signifiant, qui y échoue, mais la lettre – et en l’occurrence l’écriture – qui fera barrage au ravage, ainsi que Duras le formulait… ‘seule l’écriture est plus forte que la mère’1 ». La jouissance de l’Autre est interdite à l’homme par la castration, par la fonction de l’objet a et du fantasme qu’il détermine. Chez la femme, elle n’est pas interdite mais peut être limitée – par la lettre, par l’écriture. Chez l’anorexique comme chez l’inédique, il ne s’agit pas tant de produire un objet a en jouant de son refus comme d’un désir, que de jouer de son corps-déchet comme d’une lettre qui viendrait faire barrage au ravage de la mère. « Le corps réel est à évacuer au nom d’un idéal de corporéité, une image corporelle réduite à un pur trait distinctif 2». L’anorexique se fait signifiant de l’évanouissement du sujet – qu’elle confond avec sa disparition. Face à la mère elle interpose son évanouissement et son anorexie pour que le rien, comme objet a, puisse se perdre du regard, pour que du désir puisse se soutenir. Le fading de l’anorexique tente de se faire avec le rien comme objet a, celui-ci n’en est pas moins noué à la forme épurée de son corps : un a incarné, matérialisé, réduit à une lettre. L’anorexique produit par son corps une lettre qui tente de faire bord entre la jouissance du corps et celle des signifiants. Elle tente de dessiner, de sculpter un littoral entre la vie et la mort, illusion folle de la beauté d’un corps-déchet qui la maintiendrait désirante sans qu’elle ait à perdre toute la jouissance. L’anorexique produit de la lettre par le jeûne. L’aliment, lui, est resté aux confins de la Chose. Par le jeûne, l’anorexique mange son propre corps réduit à la Chose et transforme ce déchet qu’est devenu le corps en lettre qu’elle soumet au regard de l’Autre et notamment de la mère, lettre qui coupe, lettre qui tente inscription : une matérialité qui ne serait pas du semblant ! Au fond, par son jeûne, l’anorexique tente de créer une limite symbolique à la jouissance qui la submerge. Mais la limite qu’elle trouve n’est pas celle qui renvoie à l’ordre social ; elle ne se décide pas à manger comme tout le monde, avec les autres. Elle cherche à échapper aux exigences alimentaires souvent référées aux impératifs maternels et finalement à échapper à un mode de rapport à la mère d’où le père serait exclu. L’anorexique cherche à se créer un sinthome, une prothèse symbolique. En ne mangeant plus, elle impose une coupure sans parole, coupure sans signifiant. Comment la réintroduire au langage de son désir ? Par l’amour, parce que pour les femmes « l’amour ne va pas sans dire3» et que le dire a fonction de limitation et de régulation d’une jouissance qui échappe au signifiant, dire qui secourt donnant « semblant de subsistance ». Si le désir relève du sens - orienté et causé par la quête d’un objet (a) – l’amour, lui relève du vide4 Si l’amour relève de l’inconsistance, les voies qu’il emprunte font montre de son usage possible – véritable semblant - se déclinant différemment selon l’inscription dans l’un ou l’autre des côtés de la sexuation. Si côté masculin, l’amour est corrélé au fantasme $ <> a, côté féminin l’amour est corrélé au fantasme aussi. Cet amour là est convoqué dans les « conditions d’amour » propre au transfert dans la cure analytique : « le transfert c’est de l’amour qui s’adresse au savoir 5».
A l’heure contemporaine le vagabondage des images ne donnent aucune consistance aux êtres et ne proposent aucun semblant qui vaille. La cure d’orientation lacanienne peut donner aux anorexiques l’amour qu’elle réclame et l’objet qu’il n’y a pas et ainsi éviter qu’elles rejoignent nos mystiques d’autrefois n’ayant de cesse d’échafauder un dieu – fusse-t-il l’Un moderne – à la démesure de leur jouissance. Aujourd’hui, à défaut de dieu, elles n’ont que le sacrifice des corps et de leur être à proposer sur l’autel de la modernité, la cause amaigrissante – valorisée et déterminante – étant le nouveau leitmotiv contemporain.
1 MAHJOUB-TROBAS (1993) Une douleur sans symptôme, Nouvelle revue de psychanalyse, Revue de la Cause Freudienne, 24, Paris, Seuil, pp79-83.
2 FREYMANN J-R (1992) Les parures de l’oralité, Paris, Springer-Verlag France.
3 LACAN J. (1973-74) Le Séminaire XXI, Les non-dupes-errent, Leçon du 1er février 1974, inédit.
4 LACAN J. Vers un signifiant nouveau, 15 mars 1977, Ornicar ? 17-18, Paris, Seuil, Navarin.
5 Cf. LACAN J. (1959-60) Le Séminaire Livre VII L’Ethique de la psychanalyse, op.cit., p.146.
Posté
par [Dario Morales ]
à 04:39
dimanche 3 janvier 2010
la parole entravée - Bernard Seynhaeve
Bernard Seynhaeve, psychanalyste, membre ECF
Une analyse est une expérience de solitude subjective. Elle peut être menée suffisamment loin pour que l’analysant soit amené à franchir le pas consistant à isoler radicalement l’Un par rapport à l’Autre. Je voudrais tenter de situer ce moment charnière dans ma propre cure.
La marque du signifiant dans le corps
Comment le signifiant se conjugue-t-il à la jouissance du corps ? Comment le sujet incorpore-t-il les signifiants de son histoire pour traiter la jouissance dont il est l’objet ? C’est la question qui a traversé d’un bout à l’autre mon analyse.
Je prends cette citation connue de Lacan : « C’est dans la rencontre des mots avec le corps que quelque chose se dessine. C’est dans le motériolisme que réside la prise de l’inconscient – je veux dire que ce qui fait que chacun n’a pas trouvé d’autres façons de sustenter ce que j’ai appelé […] le symptôme. » 1
Ma mère et mon oncle étaient amoureux. Ils allaient se marier. Mais au début de la Seconde Guerre mondiale, mon oncle est envoyé au front. Il se fait tuer. Il a cependant, avant de mourir, envoyé une lettre à son frère Gaston. « Cher Gaston, ici tout va mal. Si je meurs, occupe-toi d’elle. » Cette injonction d’avant ma naissance donnera lieu à l’union de mes parents. Ainsi, Gaston deviendra-t-il mon père.
« Occupe-toi d’elle » est une injonction qui se profère d’outre-tombe. J’incarnerai donc cet L (la lettre L, soit “elle” dans la langue française qui métaphorise le féminin singulier). L est le S1 dont je m’emparai pour en faire le signifiant maître qui présidera à mon destin et me déterminera en tant qu’être sexué. Dans ce L majuscule, s’incarne l’être sexué que je suis et se noue la jouissance du corps à un signifiant premier.
De l’inconscient transférentiel…
Pendant mon enseignement d’AE j’ai mis en relief les deux interprétations de ma cure. Elles sont de même nature que cette injonction proférée d’outre-tombe.
La première injonction s’interpréta ainsi : « Vous devez me parler de votre castration ». Elle inaugura la cure analytique et me précipita dans l’inconscient transférentiel. Cette interprétation eu pour effet la production d’un rêve dont j’ai fait état plusieurs fois : « Je déambule dans le couloir du refuge de la Sainte Famille, la maternité où ma mère a mis au monde tous ses enfants. Ce couloir a la forme de la lettre L. Je ressens le besoin pressant d’uriner. Les toilettes sont à l’angle du L. Je pénètre dans les toilettes et me mets à uriner. Je ne peux m’arrêter, la cuvette déborde et je me réveille en train d’uriner au lit ».
Ainsi la cure prenait-elle immédiatement appui sur le signifiant maître. Ce rêve inaugural comporta toutes mes coordonnées subjectives. Le signifiant maître, l’objet, le mode de jouissance et le choix inconscient du sexe à l’angle de la lettre L.
La cure commençait par ce plongeon dans l’inconscient transférentiel. S1-S2, le tricotage et le détricotage signifiant nourrissait chez moi « le mirage de la vérité ».
Il fallait logiquement en passer par cette première interprétation pour adhérer à l’hypothèse de Freud, croire à l’inconscient et entrer dans la cure proprement dite. Sans ça, pas d’analyse.
… A l’inconscient réel
Je fais un saut en avant.
J’aurais pu longtemps encore associer librement. Il y eut une seconde interprétation de l’analyste, celle qui permit que l’analyse s’arrête. « Vous aimez trop vos fantasmes », trop, beaucoup trop. « Il est grand temps de vous arrêter » devais-je avoir compris. Nouvelle injonction. Cette seconde interprétation toucha précisément ce point de jonction, le point de contiguïté entre S1 et S2. Elle coupa l’élan du sujet vers le lieu de l’Autre, soit vers la supposition de savoir et entrava durablement son mouvement vers la signification.
« Quand […] l’espace d’un lapsus n’a plus aucune portée de sens (ou interprétation), alors seulement on est sûr qu’on est dans l’inconscient » 2.
JAM commente cette phrase de Lacan dans sa Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI.
JAM fait remarquer que « Nous avons ici [soit, lorsque le lapsus n’est plus interprétable] à placer la double barre qui indique la coupure, la déconnexion entre le signifiant du lapsus et le signifiant de l’interprétation. Nous nous trouvons atteindre, commente-t-il, à sa jonction le lien du fameux S1 et du fameux S2. […] Cette phrase, continue JAM, comporte, si on la lit bien, que S1 ne représente rien, qu’il n’est pas un signifiant représentatif. Cela attaque ce qui est, pour nous, le principe même de l’opération psychanalytique, pour autant que la psychanalyse a son départ dans l’établissement minimal, S1-S2, du transfert »3. Alors que la précipitation dans l’inconscient transférentiel, la connexion du S1 au S2 est au principe même de la cure analytique, Miller fait valoir la déconnexion entre S1 et S2. L’intervention de l’analyste doit en fin de compte viser la déconnexion entre S1 et S2.
La seconde interprétation déterminante prit valeur d’un stop ! Elle arrêta radicalement l’association libre. Toute association signifiante prit chez moi valeur de jouissance de la parlotte. Lorsqu’un signifiant s’apprêtait à se dire, au même instant surgit la fascination du sens qu’il allait produire. L’intervention de l’analyste laissa le sujet en plan avec le signifiant maître sur lequel avait démarré son analyse : la lettre L. Je situe là l’ourlet de la cure, le point de rebroussement de la pulsion. Commença alors une nouvelle expérience, l’expérience de l’Un laissé radicalement seul, sans le recours de l’Autre pour lui donner du sens. S1//S2.
Le signifiant maître représente un sujet à partir du moment où il s’articule à l’Autre. Cela, c’est le versant de la chaîne signifiante. Et c’est aussi l’inconscient-message à déchiffrer, selon Freud. C’est le versant des formations de l’inconscient. C’est aussi celui du symptôme qu’on peut pour une part déchiffrer. Mais il y a un autre versant sur lequel Lacan met l’accent à la fin de son enseignement. C’est le S1 pris dans la dimension de la lettre. C’est le S1 pris dans sa dimension de réel. C’est le versant sinthomatique, ce qui ne se déchiffre pas, le versant jouissance non symbolisable, non réductible au signifiant, le versant jouissance inhérent au vivant, au corps du parlant. On se situe là dans la dimension de ce qui fait l’essence de l’homme, au joint du corps et du langage, à ce qui du langage s’incorpore au vivant, le corps qui jouit et qui parle, qui jouit de parler. Dans cette zone, S1 ne représente rien et par conséquent n’est pas du symbolique.
L’expérience analytique et plus précisément sa fin donne accès à la solitude de l’Un. Cette découverte, cette intervention de l’analyste avait touché, modifié sensiblement quelque chose de mon être. Le rêve de la fin a surgi après cet événement. Ce moment de coupure où j’ai pu saisir la dimension mythique de mon histoire, du mythe en tant qu’il traite le réel, où j’ai pu saisir la nature de semblant de la chaîne signifiante, cette expérience va subvertir le sujet supposé savoir. Isoler l’Un de l’Autre fait apparaître que toute élucubration de savoir est avant tout production de jouissance. Je m’apercevais que l’analyste n’était lui-même que le contenant vide qui soutient le désir de savoir du sujet 4. Un semblant lui-même. Le sujet supposé savoir du dispositif analytique avait chuté dans le même mouvement que la découverte de ce à quoi l’être était réduit.
C’est seulement alors que je pus quitter mon analyste. Une fin n’a été possible qu’après que je me suis aperçu que « vouloir dire » c’est « vouloir jouir ».
La passe à présent m’interroge sur ma façon, avec mon style, de subvertir cette proposition : comment faire de ce vouloir jouir un vouloir dire singulier ?
1 Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme »
2 Lacan J., Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI, Autres écrits, Op. cit., p. 571.
3 Miller J.-A., Le tout dernier Lacan, L’Orientation lacanienne III, 9, [2006-2007], inédit. Lire aussi Quarto 88/89, p. 7.
4 Lacan J., « Proposition du 9 octobre 67 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrit, Paris, Seuil, 2001, p. 251.
Posté
par [Dario Morales ]
à 05:16
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