mercredi 27 janvier 2010
Boiter n'est pas un péché - Agnès Aflalo
Agnès Aflalo, psychanalyste, membre ECF
La science et le capitalisme sont unis pour le meilleur et pour le pire depuis leur avènement. Mais, c’est après la Seconde Guerre, au Japon, qu’ils ont enfanté le monstre de l’évaluation. Elle s’est ensuite répandue comme une traînée de poudre dans le monde grâce aux adeptes des TCC. Ils rêvent, en effet, de traiter le personnel de l’usine comme les moteurs qu’ils fabriquent pour améliorer la productivité. La culture de l’évaluation repose sur l’idée simple qu’il n’y a presque pas de différence entre l’humain et l’objet. Simple question de qualité à chiffrer. La qualité est alors devenue le maître-mot au nom duquel la traque des vivants a commencé, car la qualité, qui fait la différence, c’est la vie elle-même.
L’évaluation – avec sa culture du tout chiffrable – n’est pas seulement rebelle à la vie, elle la pourchasse jusqu’à la mort. D’abord, elle supprime la parole et la remplace par des questionnaires à cocher. Puis, elle traque la libido avec des calculs loufoques qui prétendent venir à bout de son opacité pourtant irréductible et paralysent ainsi le mouvement même qui anime chaque vivant. Stigmatiser l’activité « en trop », à rééduquer, n’est que la partie visible de la machine de chiffrage qui mortifie chaque vivant au nom de la quantité. Enfin, l’évaluation accélère la dématérialisation du lien social à coup de télétransmissions en tout genre. Privé de parole, de possibilité de mouvement, et amputé du corps à corps salvateur, le malaise cristallise en désespoir conduisant au suicide. Du jardin d’enfants aux maisons de retraite, pas un citoyen n’échappe aux faux prophètes de l’évaluation. Aucune autre culture ne produit autant de morts en temps de paix.
En cinquante ans, la culture de l’évaluation a colonisé les plus nobles institutions de nos démocraties : économie, université, justice, santé, etc. personne n’échappe à l’endoctrinement ravageant de l’évaluation au point que la liberté, véritable peau de chagrin, rétrécit au lavage de cerveau en règle qu’elle lui administre de force. La crise financière donne pourtant l’idée du bénéfice à tirer de telles évaluations. Le consommateur étouffe le citoyen dont le rêve démocratique s’étiole. La crise des universités montre à quel point le savoir est gangréné par l’évaluation qui le réduit toujours plus à des martingales de chiffres aussi ineptes qu’inutiles. La justice risque, elle aussi, de succomber depuis que les experts en évaluation de l’âme ont décidé de passer au-dessus des lois pour imposer la leur : incarcération et maintien en détention à leur idée et non pour crime ou délit.
La vraie prise du pouvoir a eu lieu en 1978, à l’OMS. C’est à ce moment-là que les adeptes des TCC ont inauguré le règne d’une bureaucratie folle qui a ensuite gangréné les autres administrations d’Europe. En remplaçant l’idée de maladie mentale par celle de santé mentale, les adeptes des TCC ont ouvert l’ère de la psychiatrisation forcée de nos sociétés. Car, depuis lors, ce sont les préjugés des psychiatres qui décident ce que doit être le bonheur conforme à La santé mentale et qui dictent ainsi la politique de santé publique. Chaque citoyen se voit donc appliquer, comme pour les moteurs, la loi du zéro défaut. C’est à peine possible dans le monde inanimé des objets, alors pour les humains, le défaut qu’est la vie doit cesser. Une fois admise l’identité du carnet de santé d’un moteur et d’un humain, la santé mentale est calculée grâce au symptôme biopsychosocial et autres risques psychosociaux. Ils ont été fabriqués pour faire entrer chacun dans des catégories à normaliser au nom de ladite santé mentale. Plus l’évaluation fait croire que le bonheur, c’est plein d’avoir dans les armoires et plus elle impose son diktat aux êtres. Alors, il n’y a plus d’autre choix que de se conformer ou de disparaître. Le rapport du Centre d’Analyse Stratégique sur la santé mentale montre à quel point l’évaluation est devenue un État dans l’État. Elle veut gouverner sans l’avouer aux politiques qu’elle prétend servir et sans risquer le verdict des urnes.
Dans cette folle lutte contre les défauts humains, l’acte et ses effets incalculables sont rejetés. Les suicides de masse démontrent qu’il ne manquera jamais d’Antigone pour le rappeler et refuser la soumission au Créon bureaucrate qui a pris le pouvoir en silence. Seul un acte politique pourra faire cesser le massacre. Ne peut-on, d’ici-là, se souvenir que, même pour les Écritures, boiter n’est pas un péché ?
* Editorial, LNA, Le nouvel Ane, n° 10, Paris, Inaglobal.org, février 2010,
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par [Dario Morales ]
à 07:28
samedi 14 novembre 2009
La clé du bien-être : un bain de Jouvence
Monique Amirault, psychanalyste, membre ECF
Les psychanalystes, on le sait, travaillent beaucoup et voyagent souvent (cure, contrôle, cartels, interventions auprès des collègues d’autres villes, régions ou pays, etc). Ils sont des habitués des halls de gare où ils se procurent parfois un quotidien ou un magazine dans ces points de presse qui se révèlent, si l’on y prête attention, être de véritables vitrines sur le monde.
On y trouve depuis quelque temps une collection éditée par les éditions Jouvence, dont le siège social est en Suisse et qui se font depuis 1989, « les éditeurs du bien-être ». Sous la forme de petits cahiers, voire de cahiers d’exercices, chacun est invité à devenir « l’acteur de son bien-être » par une pratique très simple de « sport cérébral du bien-être ». Ces cahiers ont l’aspect délicatement suranné des cahiers d’écoliers d’antan, ceux immortalisés par les photos de Doisneau, et sur les feuilles quadrillées, alternent maximes, encouragements, conseils et exercices sur papier doucement rugueux – recyclable, probablement – dans une calligraphie qui évoque celle des antiques maîtresses d’école. Dessins, schémas, tableaux, d’un simplisme inégalé, facilitent au lecteur la compréhension des consignes et la réalisation des exercices. Dans sa forme, le cahier d’un enfant fréquentant une classe de CP ou de CE1 pourrait en être le modèle.
Celui qui s’offrait à moi, ce jour-là, portait comme titre « petit cahier d’exercices d’estime de soi » : « Quelques définitions brèves pour y voir clair » – accompagnées du dessin d’une femme devant son miroir et serrant la main à son image, un questionnaire à choix multiples pour évaluer le niveau d’estime que vous avez de vous-même et, déjà, pour vous « délasser », un labyrinthe à parcourir avec la pointe d’un crayon. Suit « comment construire l’estime de soi », des exercices d’auto-diagnostic de vos « positions de vie » et des exercices d’auto conditionnement, le tout complété de bonnes résolutions à découper pour chaque jour. La suite est au diapason.
Nous savons les difficultés, voire les impasses que rencontre actuellement la commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social dans sa recherche des mesures les plus pertinentes, au-delà du PIB, pour évaluer, entre autres paramètres, le bien-être social. Autrement dit, de quoi est fait le bonheur d’un peuple ? (voir sur France 3 « Ce soir ou jamais à laquelle participait il y a quelques semaines, J-A Miller), cette impasse ne fait que grandir quant il s’agit, avec le concept de BNB (bonheur national brut), né au Bhoutan dans les années 1970, d’espérer trouver un indice destiné à mesurer autrement le progrès social.
Même si on ne peut nier qu’être jeune, riche et bien portant est un facteur de bonheur comme l’ont démontré d’éminentes recherches, l’impossible à définir et à collectiviser le bonheur trouve son corollaire dans ce qu’Eric Laurent propose comme la nécessité d’une conversation permanente autour de cet impossible.
Au niveau collectif du politique comme au niveau singulier du bien-être de chacun, ni le PIB, ni le BIB pour les premiers, pas plus que les petits cahiers d’exercices qui font le succès des éditions Jouvence pour le second, ne rendront compte du bien-être de ces parlêtres ratés que nous sommes, affectés de l’inconscient. A cette fêlure peu naturelle découverte par Freud et formulée par Lacan dans l’aphorisme « Il n’y a pas de rapport sexuel », répond chez chacun ce qu’il y a de plus intime et ne se collectivise ni ne s’éduque. Mais ce plus intime peut se positiver en une satisfaction, en un goût de la vie, en un art, qui ne vaut que pour un. Ce « il n’y a pas de rapport sexuel » condense ce qu’il en est du savoir du psychanalyste, celui appris dans sa cure, à ses frais, au frais de son symptôme. Il ouvre à un savoir troué qui inclut l’inconscient et à un savoir faire avec les semblants pour border le réel.
Les éditions Jouvence prospèrent, infantilisant, abêtissant, au point d’en être comique, les « grandes personnes », ces grandes personnes qu’il n’y a plus. C’était en tous cas l’avis de ce religieux dont Malraux rapporte le propos, cité par Lacan : « J’en viens à croire, voyez-vous, en ce déclin de ma vie, qu’il n’y a pas de grandes personnes ». Mais y-a-t-il encore des enfants ? Les enfants sont-ils un espoir d’invention, de nouveau, lorsqu’on les anticipe comme délinquants, troublés, hyperactifs, handicapés, lorsqu’on les appréhende comme individus à contrôler à rééduquer, à formater ?
S’il n’y a plus de grandes personnes, il n’y a plus, non plus, d’enfants. Et les éditions Jouvence prospèrent. A l’opposé, de petites maisons d’édition peinent à se maintenir, telles les bien nommées Où sont les enfants ?, aux travaux soignés et inventifs, qui annoncent ainsi leur ligne éditoriale : Les enfants regardent le monde. Donnons-leur des livres qui ne baissent pas les yeux.
Posté
par [Dario Morales ]
à 03:02
dimanche 7 décembre 2008
Le bonheur ne s’achète ni ne se mesure - Monique Amirault
Monique Amirault, psychanalyste, membre de l'ECF
" Le bonheur est dans l’objet ", c’est là le titre (bien freudien) d’un article découvert au hasard d’un magazine, faisant part de cette bonne nouvelle : un " cultivateur d’idées rares ", comme il se nomme lui-même, aurait développé la culture du trèfle à quatre feuilles et grâce à une collaboration fructueuse avec l’INRA ( !), en maîtriserait aujourd’hui la production. Que n’y avons-nous pas pensé plus tôt ! Tellement plus poétique que les pilules ! Les pots de bonheur enfin à portée de (presque) tous trouveront donc bientôt leur place dans les rayons des supermarchés ou sur les sites internet. Le bonheur n’est plus dans le pré, ce bonheur feu follet, fugitif, espéré au hasard de la cueillette, de la bonne rencontre, toujours rêvé, déjà perdu. Il s’étalera bientôt, démultiplié à l’identique dans les serres de producteurs avisés et, en godets de 10 cm de diamètre, s’exportera dans le monde entier.
Au bonheur des consommateurs
Arrêt sur image : Une vieille femme sort d’un supermarché, portant un sac en plastique où s’inscrit cette publicité lumineuse: " Pas un jour sans se faire plaisir ", injonction ouvrant à une nouvelle modalité d’examen de conscience qui substitue à " ai-je bien agi conformément à ce que la morale exige ? " ou " ai-je bien agi conformément à mon désir ? ", la question " ai-je bien joui aujourd’hui ? Me suis-je fait assez plaisir ? ", Féroce pousse à la jouissance consommatrice.
D’ailleurs, dans la rue, le bonheur vous assaille de toutes parts au point d’ébranler votre confiance en vous. On croit halluciner : La revue du Lido Champs Elysées : " Bonheur ". La foire d’automne de Paris : " Au bonheur des consommateurs " !
Et c’est là que guettent l’angoisse, la dépression, cette " fatigue de soi " qui fait horreur à ceux qui se font responsable de notre santé mais qui nourrit le commerce des médicaments. Le droit à la tristesse, à l’angoisse, le droit à la perte du goût de la vie, le droit à manquer au commandement de se faire plaisir chaque jour, le droit à trouver une voie propre, par la parole, une réponse symptomatique à la déréliction logée au cœur du parlêtre, ces droits fondamentaux, constitutifs du sujet parlant, sont aujourd’hui bafoués, ainsi que ceux qui les soutiennent.
L’envers du décor : le bonheur n’est pas le désir
Que de fois les analystes n’entendent-ils pas dire : " je suis déprimé et pourtant j’ai tout pour être heureux " ou encore " A chaque fois que je parviens à être heureux, à obtenir ce que j’espérais tant, je gâche tout ". A l’envers de l’image du bonheur-consommation, que trouve-t-on ? On trouve le désir, qui est manque, et le symptôme, qui en répond. L’analyste, disait Jacques Lacan dans les années 1970, est dans un moment de mue ; il est là comme un symptôme. On découvre aujourd’hui que cette mue est peut-être terminée, que la chrysalide se fait papillon aux couleurs de ce que Jacques-Alain Miller a fait valoir comme " l’infraction symptômale ". Mais nous voyons se précipiter les chasseurs de papillons révélant leur haine intraitable pour le vivant et leur préférence pour les papillons épinglés sur des planches.
Promesse de désir
Les catégories du DSM, le forçage à la cognition, les savoirs du récent Guide sur la dépression, se seraient avérés non seulement inutiles, décalés, mais dangereux pour de nombreux sujets que nous rencontrons. Si le traitement de l’information est un concept congruent à l’objet machine, il ne peut en aucun cas l’être pour l’humain, cet être parlant singulier, car si chacun a quelque chance de trouver réponse à ce qui fait symptôme dans la rencontre avec le réel, c’est à la condition d’un lieu où la vérité singulière peut se déployer, l’inouï être entendu, l’impossible accueilli, le pire supporté, l’invention encouragée.
S’il faut la plupart du temps en passer par la fiction, ce n’est certes pas celle du storytelling, cette doctrine de propagande qui consiste à raconter des histoires et à susciter des émotions afin d’évacuer les questions à traiter et de détourner l’attention par une captation imaginaire.
Le statut de l’histoire en psychanalyse est radicalement à l’opposé d’une telle utilisation. Le sujet y est appelé à retrouver la trame qu’il a lui-même tissée à partir de ce qui lui a été offert, à en débrouiller les fils, à y reconnaître sa jouissance captive, à s’en séparer et, s’il peut réduire son destin à l’os d’une bonne histoire, cette histoire n’est rien d’autre que la sienne, celle qui lui a été nécessaire pour rationaliser l’impossible et donner une forme épique, comme le dit Lacan, à ce qui opère de la structure. Reste le symptôme et son usage renouvelé dans le lien social. Il n’y a pas là promesse de bonheur mais de désir éveillé et d’ouverture à la contingence.
Posté
par [Dario Morales ]
à 07:23