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dimanche 7 décembre 2008

Le bonheur ne s’achète ni ne se mesure - Monique Amirault

Monique Amirault, psychanalyste, membre de l'ECF

 

" Le bonheur est dans l’objet ", c’est là le titre (bien freudien) d’un article découvert au hasard d’un magazine, faisant part de cette bonne nouvelle : un " cultivateur d’idées rares ", comme il se nomme lui-même, aurait développé la culture du trèfle à quatre feuilles et grâce à une collaboration fructueuse avec l’INRA ( !), en maîtriserait aujourd’hui la production. Que n’y avons-nous pas pensé plus tôt ! Tellement plus poétique que les pilules ! Les pots de bonheur enfin à portée de (presque) tous trouveront donc bientôt leur place dans les rayons des supermarchés ou sur les sites internet. Le bonheur n’est plus dans le pré, ce bonheur feu follet, fugitif, espéré au hasard de la cueillette, de la bonne rencontre, toujours rêvé, déjà perdu. Il s’étalera bientôt, démultiplié à l’identique dans les serres de producteurs avisés et, en godets de 10 cm de diamètre, s’exportera dans le monde entier.

Au bonheur des consommateurs

Arrêt sur image : Une vieille femme sort d’un supermarché, portant un sac en plastique où s’inscrit cette publicité lumineuse: " Pas un jour sans se faire plaisir ", injonction ouvrant à une nouvelle modalité d’examen de conscience qui substitue à " ai-je bien agi conformément à ce que la morale exige ? " ou " ai-je bien agi conformément à mon désir ? ", la question " ai-je bien joui aujourd’hui ? Me suis-je fait assez plaisir ? ", Féroce pousse à la jouissance consommatrice.

D’ailleurs, dans la rue, le bonheur vous assaille de toutes parts au point d’ébranler votre confiance en vous. On croit halluciner : La revue du Lido Champs Elysées : " Bonheur ". La foire d’automne de Paris : " Au bonheur des consommateurs " !

Et c’est là que guettent l’angoisse, la dépression, cette " fatigue de soi " qui fait horreur à ceux qui se font responsable de notre santé mais qui nourrit le commerce des médicaments. Le droit à la tristesse, à l’angoisse, le droit à la perte du goût de la vie, le droit à manquer au commandement de se faire plaisir chaque jour, le droit à trouver une voie propre, par la parole, une réponse symptomatique à la déréliction logée au cœur du parlêtre, ces droits fondamentaux, constitutifs du sujet parlant, sont aujourd’hui bafoués, ainsi que ceux qui les soutiennent.

L’envers du décor : le bonheur n’est pas le désir

Que de fois les analystes n’entendent-ils pas dire : " je suis déprimé et pourtant j’ai tout pour être heureux " ou encore " A chaque fois que je parviens à être heureux, à obtenir ce que j’espérais tant, je gâche tout ". A l’envers de l’image du bonheur-consommation, que trouve-t-on ? On trouve le désir, qui est manque, et le symptôme, qui en répond. L’analyste, disait Jacques Lacan dans les années 1970, est dans un moment de mue ; il est là comme un symptôme. On découvre aujourd’hui que cette mue est peut-être terminée, que la chrysalide se fait papillon aux couleurs de ce que Jacques-Alain Miller a fait valoir comme " l’infraction symptômale ". Mais nous voyons se précipiter les chasseurs de papillons révélant leur haine intraitable pour le vivant et leur préférence pour les papillons épinglés sur des planches.

Promesse de désir

Les catégories du DSM, le forçage à la cognition, les savoirs du récent Guide sur la dépression, se seraient avérés non seulement inutiles, décalés, mais dangereux pour de nombreux sujets que nous rencontrons. Si le traitement de l’information est un concept congruent à l’objet machine, il ne peut en aucun cas l’être pour l’humain, cet être parlant singulier, car si chacun a quelque chance de trouver réponse à ce qui fait symptôme dans la rencontre avec le réel, c’est à la condition d’un lieu où la vérité singulière peut se déployer, l’inouï être entendu, l’impossible accueilli, le pire supporté, l’invention encouragée.

S’il faut la plupart du temps en passer par la fiction, ce n’est certes pas celle du storytelling, cette doctrine de propagande qui consiste à raconter des histoires et à susciter des émotions afin d’évacuer les questions à traiter et de détourner l’attention par une captation imaginaire.

Le statut de l’histoire en psychanalyse est radicalement à l’opposé d’une telle utilisation. Le sujet y est appelé à retrouver la trame qu’il a lui-même tissée à partir de ce qui lui a été offert, à en débrouiller les fils, à y reconnaître sa jouissance captive, à s’en séparer et, s’il peut réduire son destin à l’os d’une bonne histoire, cette histoire n’est rien d’autre que la sienne, celle qui lui a été nécessaire pour rationaliser l’impossible et donner une forme épique, comme le dit Lacan, à ce qui opère de la structure. Reste le symptôme et son usage renouvelé dans le lien social. Il n’y a pas là promesse de bonheur mais de désir éveillé et d’ouverture à la contingence.

Tags associés à cet article: Bonheur, Consommation, Lien social, Objet

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