mercredi 4 novembre 2009
Hommage à Levi-Strauss
Sad News, Sad Tropics
Nous apprenons avec une grand émotion le décès de Claude Lévi-Strauss, dont l’inspiration a été déterminante dans la genèse et les premiers développements de l’enseignement de Lacan.
Nous nous inclinons avec respect devant la mémoire de ce grand homme.
Ce n’est pas un vain mot que de direque son œuvre restera vivante - pour les ethnologues, on ne sait pas, c’est une peuplade qui mange ses totems,mais pour les psychanalystes, c’est sûr, au moins pour nous.
Je rappelle ici le nom de Roman Jakobson, dont Lévi-Strauss et Lacan furent les amis et les élèves,et à qui nous sommes tous redevables.
Il doit y avoir un quatrième : Saussure ? Dumézil ? Bourbaki ? le Foucault des Mots et les choses,qui fut leur philosophe, leur chouette de Minerve ?ou Mallarmé, qui sait ?
Tel qu’en lui-même, Lévi-Strauss s’en est allé,altier et mélancolique génie du structuralisme.
Il dut batailler dur avant d’être reconnu,et de forer l’espace, de construire la maison, où nous vivons encore.
On ne reverra pas son pareil.
Jacques-Alain Miller, le 3 novembre 2009, 18h 15
vendredi 18 septembre 2009
Mon rêve avec Lacan - Graciela Brodsky
« L’ennuyeux, c’est que la génération de 68, ce n’est que pour une fois, écrit Jacques-Alain Miller dans le Journal des Journées N°13. Et la rencontre avec le Lacan de chair et d’os, c’est Nevermore - jusqu’au Jugement dernier. L’inconscient, qui ne connaît pas le temps, a du mal, on l’a vu, à se faire à cette idée. »
C’est certain, l’inconscient a bien du mal à se résigner à la mort de Lacan. Et, à titre d’exemple, j’apporte ce rêve, et son après-coup, onze ans plus tard.
C’était en 1985. Je devais prendre l’avion pour me entamer ce qui devait être mon avant-dernière analyse. La veille, je fis le rêve suivant.
Je suis chez Lacan, dans la salle d’attente. Il y a aussi quelques analystes connus, et, bien sûr, Gloria. C’est pour un premier entretien. Finalement, je me retrouve en face de Lacan, et je lui dis : « Je compte retourner vivre à Buenos Aires, mais j’ai des doutes ». Lacan me répond avec le sourire, en appuyant sur les mots : « Mais ceci est un diagnostic de structure ! » J’ajoute : « Oui, mais en plus, j’ai été une disparue, una desaparecida ». Lacan, la mine grave : « Ah ! ça, c’est autre chose ». Il se lève, et coupe la séance. Je me réveille angoissée.
A cette date, Lacan était mort depuis quatre ans. Je n’avais jamais mis les pieds dans son cabinet, et ne l’avais vu en personne qu’à la première Rencontre du Champ freudien, à Caracas, en 1980.
Le lendemain, je rencontre ma nouvelle analyste, et je lui raconte ce rêve, en mettant un grand accent sur le « diagnostic de structure » que me faisait Lacan, qui « répondait » ainsi à une interrogation qui m’accompagnait depuis mes vingt ans, quand j’avais entrepris une première analyse. « Ça reste à voir », me répond-t-elle, avec une moue de dédain.
1996 : c’est ma dernière analyse, je fais un autre rêve.
Je suis dans un appartement avec un homme. On entend le bruit de l’ascenseur qui monte. On va nous découvrir. Nous reculons jusqu’à atteindre un balcon. Il n’y a plus où se cacher. La porte s’ouvre. Fin du rêve.
« Qui monte ? », demande l’analyste. « C’est son épouse, dis-je, mais elle porte mon imperméable ». L’analyste coupe la séance.
A la sortie, je me dis : qui monte ? mais c’est l’Autre. Seulement, il est ravalé à n’être que mon semblable. Je rapporte cette conclusion à mon analyste, qui m’en félicite.
Le « Qui monte ? » me permit d’obtenir ce « diagnostic de structure » qui restait pour moi en suspens depuis tant d’années, suspens qui m’avait précisément conduite à me résigner à n’être qu’une « hystérique sans symptômes ». Il me fut ainsi possible de cerner et de nommer le tourment que m’infligeaient mes pensées, et l’angoisse que suscitaient en moi les « capitaines cruels » avec lesquels je frayais tous les jours.
Si je me réfère à ces deux rêves aujourd’hui, c’est en raison de l’importance qu’eut dans mon analyse le fait de formaliser le symptôme et de situer la structure clinique (si démodée !). D’où d’ineffaçables effets de formation.
Ceci, bien entendu, n’épuise pas la seconde partie de cette inoubliable séance avec « Lacan l’inconscient ». Ni l’élément traumatique qui fait retour dans le second rêve, avec le bruit de l’ascenseur et le « on va nous découvrir ». Mais ça, c’est une autre paire de manches. -
Traduit par J. A. Miller
- una desaparecida : on appelait desaparecido/a une personne enlevée sans laisser de traces par les sbires de la dictature de Videla en Argentine.
- démodée : en français dans le texte.
lundi 27 juillet 2009
L’enfant et les objets de la civilisation - Elisabeth Leclerc-Razavet
Elisabeth Leclerc-Razavet, psychanalyste, membre ECF
En nous proposant de considérer que le choc des civilisations, c'est le choc des modes de jouir, Jacques-Alain Miller nous introduit directement à la question de la jouissance. Certes, chaque époque a ses objets. Mais à notre époque, le phénomène s'accélère et la production d'objets de toutes sortes prend les commandes. L'impératif est prégnant : Jouissons moderne! Toujours plus vite, toujours plus branché!...
Quel usage les enfants, cible privilégiée de cette hyperproduction, font-ils de ces objets modernes ?
La question de la jouissance - dans la pratique avec les enfants - se présente de plus en plus comme un droit à la satisfaction tous azimuts et prend facilement le pas sur le signifiant. Mais alors, comment le psychanalyste s'y prend-il dans cette clinique de la satisfaction ? Et qu'en est-il du désir ? Aujourd'hui, qu'en est-il du manque d'objet ? Du rapport à l'Autre ? De la castration ?
Le temps pour comprendre
Par les temps qui courent, quelque chose va trop vite! A nous de soutenir, en contrepoint, le " temps logique " de notre interrogation. A peine réalisé " l'instant de voir " que ces objets de la production ont envahi l'espace subjectif des enfants, prenons " le temps pour comprendre " : Quelle fonction ont ces objets de la civilisation? Quel usage en font les enfants ? Dans la névrose, dans la psychose. Donnent-ils lieu à de nouveaux symptômes ? A quelle angoisse viennent-ils suppléer ? Y a-t-il des "objets transitionnels " modernes ? Y a-t-il des phobies modernes ? Seule l'élaboration de ce temps pour comprendre peut faire évoluer notre pratique et ouvrir à du nouveau. Mais le nouveau ne se décrète pas..., il s'invente, au un par un.
Du nouveau
Le virage de 1970, celui qui se prend avec L'envers de la psychanalyse, bouleverse le rapport pour un sujet, entre le signifiant et la jouissance et ouvre des pistes précieuses pour interroger aujourd'hui notre pratique avec les enfants. Avec ce Séminaire, Lacan introduit que ce qui se véhicule dans la chaîne signifiante, c'est la jouissance1. C'est une révolution! Cela revient à dire que "l'être préalable " à la mise en marche du système signifiant est un être de jouissance. Et s'il y a une perte de jouissance - que nous connaissons bien - prix de la castration, quelque chose y répond : un supplément de jouissance, que Lacan nomme alors plus-de-jouir. L'accent va être clairement mis sur le corps affecté de jouissance, articulant de nouveaux symptômes, en tant qu'"évènements de corps". Dans notre monde moderne, l'infinitisation des objets de la production vient-elle consonner, chez les enfants que nous recevons, avec ce plus-de-jouir ? Cette question requiert d'être très attentifs à cette "jouisssance en +", afin de repérer où elle vient se loger, pour un sujet, et comment elle peut évacuer tout questionnement subjectif. J.-A.Miller, souligne que Lacan étend les objets plus-de-jouir aux objets de l'industrie, de la culture ou de la sublimation. Pour notre pratique, il importe de formuler ce qui justifie cette extension.
Lacan articule " l'insatiable exigence " du sujet à l'objet perdu de toujours et note que les voies qu'il prendra " pour sa récupération " offrent une variété infinie (à la différence des objets de la pulsion dont on fait la liste). Ainsi ce terme de "récupération" articule cette variété des objets modernes au plus-de-jouir qui prend corps de ce qui a été "de moi, coupé"2. Aujourd'hui, les variétés de récupération dépassent la fiction. Force est de constater que tout est fait pour boucher le manque. Mais qu'advient-il du sujet ?
La fonction du plus-de-jouir
Dans le Séminaire D'un Autre à l'autre, Lacan poursuit son dialogue avec la civilisation au moyen des objets du marché, en référence à la plus-value de Marx et nous livre une autre articulation décisive : "le plus-de-jouir, est fonction de la renonciation à la jouissance, sous l'effet du discours". Ce qui est nouveau, c'est qu'il y ait un discours qui articule cette renonciation et "y fait apparaître (...) la fonction du plus-de-jouir. C'est là l'essence du discours analytique".3 Ce trajet de la plus-value au plus-de-jouir vise à réintroduire le sujet. Avec l'appui du transfert, quel usage l'enfant fait-il de ces objets modernes ? En fait-il un négoce ? Ces objets deviennent-ils des objets d'échange ? Et sur quel fond de renonciation ?
Et nous, les psychanalystes, les praticiens orientés par l'enseignement de Lacan, comment opérons-nous ?
Nous savons que les enfants, courent encore beaucoup plus vite que nous. Pour entrer dans ce monde de l'enfant, va-t-il falloir "moderniser" nos outils ? Allons-nous arriver à être plus astucieux, plus inventifs, et à déjouer les fortifications que les enfants nous opposent ? N'oublions pas que si le sujet se constitue au lieu de l'Autre, le ver est dans le fruit dès la génération des parents : les "branchements", ça les connaît! Et ils ne souhaitent pas forcément être agent de la castration... même s'ils se plaignent de leurs enfants. Bref, arriverons-nous à produire une "renonciation à la jouissance" par le biais des objets du marché, et de ce fait, faire apparaître la fonction de ce plus-de-jouir ? Arriverons-nous à ce que le discours analytique fasse poids dans notre dialogue avec la civilisation : maintenir ouverte la place du sujet et du savoir singulier, faire de ce plus-de-jouir un agent qui ne soit pas bouchon d'angoisse ?
Notes
1 Miller J.-A., " Les six paradigmes de la jouissance ", La Cause freudienne n° 43, chapitre sur le cinquième paradigme.
2 Lacan J., Séminaire L'angoisse, p. 258.
3 Lacan J ., Séminaire D'un Autre à l'autre, p. 17