mercredi 11 novembre 2009
Abords de la toxicomanie et de l'alcoolisme - Jean-Marc Josson
Jean-Marc Josson, psychanalyste, membre ECF
Une rencontre récente me permet de saisir ce qui sépare radicalement deux abords de la toxicomanie et de l’alcoolisme.
J’ai rencontré un chercheur d’une grande université belge. Il souhaitait m’interroger sur l’Unité d’Hébergement de Crise du Centre médical Enaden, dont je suis le responsable, dans le cadre d’une recherche nationale sur les centres spécialisés pour les addictions.
Notre entrevue débute par un échange sur le mode de la conversation. Je fais valoir la complexité et la gravité des situations auxquelles nous sommes confrontés, où les consommations de drogues, d’alcool et de médicaments se mêlent à un manque sévère de points d’appui dans l’existence ; je mets en évidence l’omniprésence d’une autodestruction au sein de ces situations, tant au niveau social qu’au niveau vital ; et j’en déduis une orientation de travail basée sur l’accueil, la mise à l’abri, l’accompagnement. Ceci dit, mes propos ne semblent pas éveiller un grand intérêt chez mon interlocuteur. Et pour cause !
Apparaît en effet entre nous un questionnaire, qui en dit long sur un abord standardisé de la toxicomanie et de l’alcoolisme. Aucune question ne porte ni sur les addictions, ce qui laisse supposer qu’elles sont considérées purement et simplement comme un problème à éradiquer, ni sur la clinique des consommateurs. Toutes les questions concernent nos moyens : fait-on de la thérapie individuelle, de la thérapie de groupe, de la thérapie familiale, des entretiens motivationnels ? Mais surtout, ce questionnaire est formaté d’une telle manière que les mots qui permettent de décrire notre travail ne pourraient pas y figurer.
Tout autre est un abord de la toxicomanie et de l’alcoolisme qui prend appui sur une élaboration de la clinique. A partir de ce que le sujet dit et d’un examen sérieux des rapports qu’il a avec ses parents, son conjoint, son enfant, de son histoire, de sa situation sociale (son lieu de vie, ses revenus), des rapports qu’il a à son corps ; la construction du cas vise à extraire une logique de fonctionnement du sujet, et les conséquences de celle-ci au niveau de sa vie quotidienne. La toxicomanie et l’alcoolisme sont interrogés dans cette logique, particulièrement au niveau de la fonction qu’ils ont au sein de celle-ci. Etre « toxicomane » peut par exemple permettre au sujet de ne pas être reconnu « fou ». La drogue peut être pour le sujet une explication à des phénomènes de langage ou à des phénomènes de corps qui l’envahissent. La consommation proprement dite d’un produit peut tantôt permettre au sujet de rompre avec l’Autre ou d’anesthésier son être de jouissance, tantôt, au contraire, lui insuffler « un semblant de vie »1 et rendre possible un lien social. Autrement dit, jusqu’à un certain point, la toxicomanie et l’alcoolisme sont une solution du sujet, et cet abord à partir de leur fonction est une voie royale pour cerner et prendre la mesure du réel en jeu.
La possibilité d’un traitement est déduite de cette élaboration qui non seulement en est le préliminaire nécessaire, mais qui surtout en déplace complètement l’objet. Le traitement ne vise pas directement la toxicomanie et l’alcoolisme, mais bien ce réel, « traité » par la toxicomanie ou l’alcoolisme.
Les « moyens » - pour reprendre le terme du chercheur – à prendre en compte sont d’abord ceux que le sujet se donne. Le recours à une institution en est un. La fonction de celle-ci ne peut être définie ni à partir du projet du patient, ni à partir des idéaux de l’intervenant. Elle ressort d’un examen de la cause qui pousse le sujet à s’y adresser : un ébranlement de ses points d’appui – la mise à la porte du domicile familial ou conjugal, la perte du logement ou d’une activité - ; l’irruption d’un évènement auquel il ne peut pas faire face - la naissance d’un enfant, une mauvaise rencontre - ; et, en conséquence, un emballement de la consommation. L’institution est alors appelée pour faire arrêt, pour mettre le sujet à l’abri du ravage qui entame ses liens sociaux et son corps.
Du côté des intervenants, les moyens mis en œuvre sont aussi subordonnés à la clinique. Le type d’accompagnement2, qui inclut la place que l’intervenant doit occuper dans le transfert, est fonction des conséquences de la position du sujet par rapport au langage et à la jouissance. Il varie d’une présence discrète à une prise en main effective de la situation. Dans bien des cas, c’est l’intervenant lui-même qui doit d’une certaine manière représenter le « sentiment de la vie », celui au joint duquel un désordre a été provoqué (pour le dire avec Lacan), de manière à pallier au vide du sujet, à l’absence chez lui de tout projet et à l’inertie qui en résulte.
Ce qui est visé, ce n’est donc pas de supprimer la toxicomanie et l’alcoolisme, mais de réduire le ravage causé par une consommation sans limite de drogue ou d’alcool. Cette réduction peut être obtenue par un usage de l’institution, mais aussi par un investissement du sujet dans une activité : un travail - même bénévole -, une activité artistique, qui lui permet alors de nouer autrement son existence.
Voilà ce qui ne rentrait pas dans les cases du questionnaire du chercheur : le témoignage d’un usage actuel, c’est-à-dire en acte, de la psychanalyse.
1 Comme le dit un sujet dont le cas était présenté lors de la dernière Conversation du Rennes.
2 Terme qui décrit bien mieux notre travail que celui de thérapie
Posté
par [Dario Morales ]
à 03:08
dimanche 7 décembre 2008
Le bonheur ne s’achète ni ne se mesure - Monique Amirault
Monique Amirault, psychanalyste, membre de l'ECF
" Le bonheur est dans l’objet ", c’est là le titre (bien freudien) d’un article découvert au hasard d’un magazine, faisant part de cette bonne nouvelle : un " cultivateur d’idées rares ", comme il se nomme lui-même, aurait développé la culture du trèfle à quatre feuilles et grâce à une collaboration fructueuse avec l’INRA ( !), en maîtriserait aujourd’hui la production. Que n’y avons-nous pas pensé plus tôt ! Tellement plus poétique que les pilules ! Les pots de bonheur enfin à portée de (presque) tous trouveront donc bientôt leur place dans les rayons des supermarchés ou sur les sites internet. Le bonheur n’est plus dans le pré, ce bonheur feu follet, fugitif, espéré au hasard de la cueillette, de la bonne rencontre, toujours rêvé, déjà perdu. Il s’étalera bientôt, démultiplié à l’identique dans les serres de producteurs avisés et, en godets de 10 cm de diamètre, s’exportera dans le monde entier.
Au bonheur des consommateurs
Arrêt sur image : Une vieille femme sort d’un supermarché, portant un sac en plastique où s’inscrit cette publicité lumineuse: " Pas un jour sans se faire plaisir ", injonction ouvrant à une nouvelle modalité d’examen de conscience qui substitue à " ai-je bien agi conformément à ce que la morale exige ? " ou " ai-je bien agi conformément à mon désir ? ", la question " ai-je bien joui aujourd’hui ? Me suis-je fait assez plaisir ? ", Féroce pousse à la jouissance consommatrice.
D’ailleurs, dans la rue, le bonheur vous assaille de toutes parts au point d’ébranler votre confiance en vous. On croit halluciner : La revue du Lido Champs Elysées : " Bonheur ". La foire d’automne de Paris : " Au bonheur des consommateurs " !
Et c’est là que guettent l’angoisse, la dépression, cette " fatigue de soi " qui fait horreur à ceux qui se font responsable de notre santé mais qui nourrit le commerce des médicaments. Le droit à la tristesse, à l’angoisse, le droit à la perte du goût de la vie, le droit à manquer au commandement de se faire plaisir chaque jour, le droit à trouver une voie propre, par la parole, une réponse symptomatique à la déréliction logée au cœur du parlêtre, ces droits fondamentaux, constitutifs du sujet parlant, sont aujourd’hui bafoués, ainsi que ceux qui les soutiennent.
L’envers du décor : le bonheur n’est pas le désir
Que de fois les analystes n’entendent-ils pas dire : " je suis déprimé et pourtant j’ai tout pour être heureux " ou encore " A chaque fois que je parviens à être heureux, à obtenir ce que j’espérais tant, je gâche tout ". A l’envers de l’image du bonheur-consommation, que trouve-t-on ? On trouve le désir, qui est manque, et le symptôme, qui en répond. L’analyste, disait Jacques Lacan dans les années 1970, est dans un moment de mue ; il est là comme un symptôme. On découvre aujourd’hui que cette mue est peut-être terminée, que la chrysalide se fait papillon aux couleurs de ce que Jacques-Alain Miller a fait valoir comme " l’infraction symptômale ". Mais nous voyons se précipiter les chasseurs de papillons révélant leur haine intraitable pour le vivant et leur préférence pour les papillons épinglés sur des planches.
Promesse de désir
Les catégories du DSM, le forçage à la cognition, les savoirs du récent Guide sur la dépression, se seraient avérés non seulement inutiles, décalés, mais dangereux pour de nombreux sujets que nous rencontrons. Si le traitement de l’information est un concept congruent à l’objet machine, il ne peut en aucun cas l’être pour l’humain, cet être parlant singulier, car si chacun a quelque chance de trouver réponse à ce qui fait symptôme dans la rencontre avec le réel, c’est à la condition d’un lieu où la vérité singulière peut se déployer, l’inouï être entendu, l’impossible accueilli, le pire supporté, l’invention encouragée.
S’il faut la plupart du temps en passer par la fiction, ce n’est certes pas celle du storytelling, cette doctrine de propagande qui consiste à raconter des histoires et à susciter des émotions afin d’évacuer les questions à traiter et de détourner l’attention par une captation imaginaire.
Le statut de l’histoire en psychanalyse est radicalement à l’opposé d’une telle utilisation. Le sujet y est appelé à retrouver la trame qu’il a lui-même tissée à partir de ce qui lui a été offert, à en débrouiller les fils, à y reconnaître sa jouissance captive, à s’en séparer et, s’il peut réduire son destin à l’os d’une bonne histoire, cette histoire n’est rien d’autre que la sienne, celle qui lui a été nécessaire pour rationaliser l’impossible et donner une forme épique, comme le dit Lacan, à ce qui opère de la structure. Reste le symptôme et son usage renouvelé dans le lien social. Il n’y a pas là promesse de bonheur mais de désir éveillé et d’ouverture à la contingence.
Posté
par [Dario Morales ]
à 07:23