Psychanalyse et politique, le blog

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samedi 26 juin 2010

Rimbaud, l'adolescent poète

Yvonne Lachaize-Oehmichen

 En m’intéressant à Rimbaud, j’ai voulu questionner ces ruptures, aussi bien ces retournements spectaculaires, qui peuvent survenir dans une vie. Arthur Rimbaud en cela est paradigmatique : enfant modèle quant aux études et à la religion, il devint un adolescent révolté et poète avant de tout quitter pour accumuler de l’or en Afrique.
 
 « Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime. Et j’ai joué de bons tours à la folie.
Et le printemps m ‘a apporté l’affreux rire de l’idiot ».
(Une saison en enfer)
 
Jean, Nicolas, Arthur Rimbaud est né à Charleville le 20 octobre 1854. Il décède à l’hôpital de la Conception, le 10 novembre 1891, à l’âge de 37 ans. Atteint d’un ostéosarcome, il avait dû quitter l’Afrique et rejoindre Marseille où il a été amputé d’une jambe avant de mourir.
Comment se situer parmi toutes les représentations qui ont créé le mythe Rimbaud ?
Il y a « Rimbaud, le voyou », au « tempérament métaphysique », de Benjamin Fondane, c’est-à-dire : « non un homme qui s’adonne sciemment à la recherche du transcendant, mais un homme qui a soif du transcendant, pour qui le réel est absent et dont le comportement reflète ce double mouvement de gourmandise et d’horreur de Dieu1». Benedetto Croce, en 1933, précisait dans la critique qu’il faisait du livre de Fondane que « Rimbaud était un insatisfait et un rebelle, révolté contre l’existence elle-même, s ‘efforçant de parvenir à l’inconnu à travers cette révolte, par “le dérèglement de tous les sens’’, lequel {…} ne signifie évidemment pas la jouissance des sens, mais pratiquement son contraire : la corruption, l’ascèse, la destruction universelle ». Auparavant, il y avait eu un Arthur Rimbaud « mystique à l’état sauvage » de Paul Claudel qui témoignait, en 1886, de « l’influence capitale » sur lui, des Illuminations. « Rimbaud seul a eu une action que j’appellerai séminale et paternelle ». Il mettait donc le poète, paradoxalement, en position de père qui lui ouvrait la porte du « bagne matérialiste », vers « un surnaturel vivant », prologue de son illumination à Notre-dame de Paris, de Noël 1886. Rimbaud, encore, « l’ange en exil », qui se voulait être « celui-là qui créera Dieu ». (Verlaine, « Crimen amoris »).
Rimbaud, dans sa solitude, n’a fait de confidences à personne. Il restera l’ange déchu du paradis maternel que le monde adulte a profondément dégoûté. « Ses ailes de géant », « au milieu des huées », l’ont empêché d’atterrir. Il est resté, pour nous, le poète que chante Charles Baudelaire dans « L’albatros ».
Avec la poésie, il a tenté de tordre le cou à la langue faute du surmoi maternel, langue qu’il a abandonnée ensuite, renonçant aux mots et au sens, passant du tout au rien. L’Afrique, continent noir, l’ayant aspiré, il s’y laissera engloutir dans la deuxième partie de sa courte vie. Il était devenu le voyageur impénitent, possédé par l’impatience et l’ennui, « l’homme aux semelles de vent », tel que l’a immortalisé « son pitoyable frère », Paul Verlaine. (Illuminations : « Vagabonds »).
 
 
Je soulignerai quelques traits de l’histoire familiale et d’abord la proximité incestueuse de Madame Rimbaud et de son père, dans le mépris des fils et frères, proximité qui se prolonge dans celle qui unit Arthur et sa mère, avec les absences du Capitaine : Frédéric Rimbaud, « l’homme aux semelles de fer ». Appelé par l’ailleurs, il ne laissera aux enfants délaissés que le souvenir d’un couple éphémère totalement détruit quand Arthur aura six ans. Cinq enfants seront engendrés dont quatre survivront. Arthur est le deuxième né après Frédéric son aîné de moins d’un an, trois filles suivront. Vitalie, après lui, n’a vécu que trois mois, et disparaîtra alors qu’Arthur a presque trois ans.
Le poids de la mort réelle se répète pour tous les deux : Madame Rimbaud, Marie, Catherine, Vitalie Cuif, a perdu sa mère à cinq ans tandis qu’Arthur a vécu le décès (octobre 1857) puis la résurrection d’une petite Vitalie (15 mai 1858) : « La petite morte derrière les rosiers » (Illuminations : Enfance II), d’où se déduirait l’insistance de « l’ange en exil » dans le mythe qui l’entoure. Notons combien les prénoms se redoublent induisant la confusion des êtres. La mort encore dans l’insistance d’une mère, tout en noir, la Bible à la main, veuve éternelle qui veut le faire entrer dans l’image de ce que doit être un fils.
 
 
Plusieurs retournements s’inscrivent comme ruptures dans sa vie : d’élève modèle qui s’applique à la religion, qui écrit couramment le latin et remporte tous les prix, il devient le rebelle fugueur, l’adolescent qui plonge dans ce que sa mère appelle les vices. Ce temps s’accompagne de la révolte poétique. Il se baptise : « fils du Soleil » et détrône l’Autre de son enfance, dont il s’était fait « le petit valet ». Puis, il part : « la poésie n’était qu’une sottise ». C’est l’Afrique : Aden, Harar. Devenu commerçant de peaux et d’armes, dans une vie de forçat, il amasse l’or qu’il n’a pas su vivre avec les mots reniés. Il souffre de « l’absolu de l’ennui », s’étant finalement inscrit, très loin de sa famille, dans les valeurs maternelles aliénantes : l’argent, le travail, l’austérité.
 
Rimbaud s’est heurté à sa division subjective. Sans faire le deuil de l’Un. L’harmonie, il l’a encore cherchée dans la musique puis dans la multiplicité des langues. C’est l’échec : « Je ne sais plus parler » (« Une saison … Matin »,). Il rompt alors avec le symbolique. Il prend la fuite ; s’enfonce dans les déserts d’Abyssinie. Toujours seul mais accompagné de son génie « d’une beauté ineffable ». Il n’avait pas su reconnaître dans son « combat spirituel {…}aussi brutal que la bataille d’hommes » (« Une saison…Adieu ») que « le Prince était le Génie. Le Génie était le Prince » et ils « s’anéantirent » (Illuminations. Conte). C’est là une lutte à mort avec le même où s’inscrit, peut-être, son homosexualité ou cette identification maternelle qu’il cherche à nier et qui le rattrape toujours.
 
Le poète, poiêtes, en grec et, poeta, en latin, est défini comme : celui qui crée. Le poème (poiêma, poema) est un objet fait. Mais le grec disposait d’un autre verbe pour désigner le faire, l’agir : praxai et pragma : la chose faite. Rimbaud est passé de l’un à l’autre, n’ayant pas accepté sa division et le pas-tout de sa castration. N’ayant pas fait le deuil de l’objet, il a trop voulu, « la liberté libre ». Il lui fallait toujours dire non à ce qui aurait pu créer un lien, refusant l’objet-partenaire qu’il aurait pu investir comme cause de son désir.
« En bref, faim et soif d’un côté, heureuses, et sexualité suppliciée de l’autre, Rimbaud n’a jamais pu aboutir à une synthèse “adulte’’ du rapport de ses sens au monde », sa seule ressource étant puisée dans ses “ journées enfantes’’ (Illuminations, Sonnet), ainsi que le soulignait Yves Bonnefoy2.
 
Rimbaud aurait-il pu dire ce que J.Lacan, se reprochait à lui-même : « Je ne suis pas poâte-assez3 »? Car, ajoutait-il, « C’est pour autant qu’une interprétation juste éteint un symptôme que la vérité se spécifie d’être poétique 4» et encore : « de réel, il n’y a que l’impossible. Et c’est bien là que j’achoppe. Le réel est-il impossible à penser, s’il ne cesse pas de s’écrire5 ? » Comme Rimbaud le dira dans « Enfance », tous deux n’étaient maîtres que du silence.
 
1    Cahier de l’Herne, publié en 1993, Cahier dirigé par André Guyaux,.cité par Benedetto Croce, p. 262.
2      Conférence prononcée à Neuchâtel en février 1977, idem, p.348
3    L’Insu-que-sait de l’une-bévue, c’est l’amour, 17 mai 1977, Ornicar N°17/18, p.22.
4     Idem, 19 avril 1977, p.16.
5    Idem, 10 mai 1977, p.17.
 
 
 

 

 

 

 

 
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jeudi 13 mai 2010

L'enfant et les objets de la civilisation - Elisabeth Leclerc-Razavet

Elisabeth Leclerc-Razavet, psychanalyste, membre ECF
 
En nous proposant de considérer que le choc des civilisations, c'est le choc des modes de jouir, Jacques-Alain Miller nous introduit directement à la question de la jouissance. Certes, chaque époque a ses objets. Mais à notre époque, le phénomène s'accélère et la production d'objets de toutes sortes prend les commandes. L'impératif est prégnant : Jouissons moderne! Toujours plus vite, toujours plus branché!...

Quel usage les enfants, cible privilégiée de cette hyperproduction, font-ils de ces objets modernes ?
 
La question de la jouissance - dans la pratique avec les enfants - se présente de plus en plus comme un droit à la satisfaction tous azimuts et prend facilement le pas sur le signifiant. Mais alors, comment le psychanalyste s'y prend-il dans cette clinique de la satisfaction ? Et qu'en est-il du désir ? Aujourd'hui, qu'en est-il du manque d'objet ? Du rapport à l'Autre ? De la castration ?

Le temps pour comprendre
 
Par les temps qui courent, quelque chose va trop vite! A nous de soutenir, en contrepoint, le " temps logique " de notre interrogation. A peine réalisé " l'instant de voir " que ces objets de la production ont envahi l'espace subjectif des enfants, prenons " le temps pour comprendre " : Quelle fonction ont ces objets de la civilisation? Quel usage en font les enfants ? Dans la névrose, dans la psychose. Donnent-ils lieu à de nouveaux symptômes ? A quelle angoisse viennent-ils suppléer ? Y a-t-il des "objets transitionnels " modernes ? Y a-t-il des phobies modernes ? Seule l'élaboration de ce temps pour comprendre peut faire évoluer notre pratique et ouvrir à du nouveau. Mais le nouveau ne se décrète pas..., il s'invente, au un par un.

Du nouveau
 
Le virage de 1970, celui qui se prend avec L'envers de la psychanalyse, bouleverse le rapport pour un sujet, entre le signifiant et la jouissance et ouvre des pistes précieuses pour interroger aujourd'hui notre pratique avec les enfants. Avec ce Séminaire, Lacan introduit que ce qui se véhicule dans la chaîne signifiante, c'est la jouissance1. C'est une révolution! Cela revient à dire que "l'être préalable " à la mise en marche du système signifiant est un être de jouissance. Et s'il y a une perte de jouissance - que nous connaissons bien - prix de la castration, quelque chose y répond : un supplément de jouissance, que Lacan nomme alors plus-de-jouir. L'accent va être clairement mis sur le corps affecté de jouissance, articulant de nouveaux symptômes, en tant qu'"évènements de corps". Dans notre monde moderne, l'infinitisation des objets de la production vient-elle consonner, chez les enfants que nous recevons, avec ce plus-de-jouir ? Cette question requiert d'être très attentifs à cette "jouisssance en +", afin de repérer où elle vient se loger, pour un sujet, et comment elle peut évacuer tout questionnement subjectif. J.-A.Miller, souligne que Lacan étend les objets plus-de-jouir aux objets de l'industrie, de la culture ou de la sublimation. Pour notre pratique, il importe de formuler ce qui justifie cette extension.
Lacan articule " l'insatiable exigence " du sujet à l'objet perdu de toujours et note que les voies qu'il prendra " pour sa récupération " offrent une variété infinie (à la différence des objets de la pulsion dont on fait la liste). Ainsi ce terme de "récupération" articule cette variété des objets modernes au plus-de-jouir qui prend corps de ce qui a été "de moi, coupé"2. Aujourd'hui, les variétés de récupération dépassent la fiction. Force est de constater que tout est fait pour boucher le manque. Mais qu'advient-il du sujet ?

La fonction du plus-de-jouir

Dans le Séminaire D'un Autre à l'autre, Lacan poursuit son dialogue avec la civilisation au moyen des objets du marché, en référence à la plus-value de Marx et nous livre une autre articulation décisive : "le plus-de-jouir, est fonction de la renonciation à la jouissance, sous l'effet du discours". Ce qui est nouveau, c'est qu'il y ait un discours qui articule cette renonciation et "y fait apparaître (...) la fonction du plus-de-jouir. C'est là l'essence du discours analytique"3. Ce trajet de la plus-value au plus-de-jouir vise à réintroduire le sujet. Avec l'appui du transfert, quel usage l'enfant fait-il de ces objets modernes ? En fait-il un négoce ? Ces objets deviennent-ils des objets d'échange ? Et sur quel fond de renonciation ?
Et nous, les psychanalystes, les praticiens orientés par l'enseignement de Lacan, comment opérons-nous ?
Nous savons que les enfants, courent encore beaucoup plus vite que nous. Pour entrer dans ce monde de l'enfant, va-t-il falloir "moderniser" nos outils ? Allons-nous arriver à être plus astucieux, plus inventifs, et à déjouer les fortifications que les enfants nous opposent ? N'oublions pas que si le sujet se constitue au lieu de l'Autre, le ver est dans le fruit dès la génération des parents : les "branchements", ça les connaît! Et ils ne souhaitent pas forcément être agent de la castration... même s'ils se plaignent de leurs enfants. Bref, arriverons-nous à produire une "renonciation à la jouissance" par le biais des objets du marché, et de ce fait, faire apparaître la fonction de ce plus-de-jouir ? Arriverons-nous à ce que le discours analytique fasse poids dans notre dialogue avec la civilisation : maintenir ouverte la place du sujet et du savoir singulier, faire de ce plus-de-jouir un agent qui ne soit pas bouchon d'angoisse ?
 
*Ce texte "L'enfant et les objets de la civilisation" fut publié sur le blog de l'AMP, le 3 Juillet 2009

1 Miller J.-A., " Les six paradigmes de la jouissance ", La Cause freudienne n° 43, chapitre sur le cinquième paradigme.
2 Lacan J., Séminaire L'angoisse, p. 258.
3 Lacan J ., Séminaire D'un Autre à l'autre, p. 17

 
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vendredi 2 avril 2010

Alain Le Bras, Affinités électives - Armelle Gaydon

 

Armelle Gaydon, psychologue
« … Je regarde comme un bonheur que nous soyons aujourd'hui parfaitement d'accord, et que ces affinités naturelles et électives hâtent entre nous les confessions ».Goethe, Les affinités électives (Die Wahlverwandtschaften)
Né en 1945, mort par suicide en 1990, Alain Le Bras aimait créer des univers destinés à offrir un plaisir immédiat. « Des sujets, des sujets précis, je n’en ai pas. Les contraintes, je les fuis plutôt (…) Je crois qu’en toute chose, j’essaye de trouver une satisfaction », posait-il en préalable1. Toiles, dessins, pâtes à modeler, boîtes, collages d'ailes de papillons et de timbres-postes, l'œuvre d'Alain Le Bras, riche d'inventions, de raffinements et de couleurs est faite de détournements et récupération de matériaux. Elle met au cœur de la démarche artistique la contingence, qui permet de laisser un matériau, une ligne, une technique déstabiliser un travail déjà entamé, le réorganiser, pousse Alain Le Bras à revenir à plusieurs reprises sur une œuvre, à contredire ou reprendre le travail déjà réalisé, à toujours chercher : « L’anecdote, le hasard, le petit rien peuvent faire naître l’idée, la basculer avec humour ». « Les dessins me conviennent, dans la mesure, la démesure (…) où ils m’étonnent. Mais je préfère qu’ils me surprennent ; disons qu’ils me surprennent à être moi-même », écrit-il.
Mais toujours il y a une condition : « travailler minutieusement, méticuleusement », dans un acharnement « tout à fait digne d’un maniaque ». L’artiste se méfie de sa propre habileté, d’un savoir-faire qui irait contre cet effort : « tout artiste qui dessine avec le réel se doit (…) d’être celui qui voit pour la première fois ». Pour cela, il convient de se contraindre, d’adopter s’il le faut « des structures contraignantes » et de les mettre au départ de la création, dans une intension comparable à celle qui anime le groupe de l’OuLiPo, l’“Ouvroir de Littérature Potentielle”, auquel Alain Le Bras s’est intéressé.
Dessinateur inlassable et lui-même enseignant le dessin, Alain Le Bras a laissé de nombreux carnets de dessins, dont un certain nombre ont été acquis par le Musée des beaux arts de Nantes. C’est à ses dessins et collages qu’il consacre l’essentiel de son temps. Après ses études à l’Ecole des Beaux-arts de Rennes dans l’Ouest de la France, il a 25 ans lorsqu’un séjour en Guyane laisse l’empreinte déterminante qui décide de sa pratique artistique. Proche de la nature, emporté par la lumière, il vit la Guyane exotique et luxuriante comme un monde libre et un total dépaysement, qui lui apparait comme « l’envers exact » de sa Bretagne natale. Il explique par cette schize le malaise qu’il ressent à son retour en France. Il prend alors la décision de peindre qui lui permettra de supporter durant de longues années « l’effort de vivre ». La Guyane est le choc, le repère majeur, l’événement qui dessine un avant et un après.
Alain Le Bras en revient muni des principes au fondement de son travail et à partir de là, qu’il s’agisse de peinture ou de collages, de matériaux récupérés, de pâte à modeler ou de boites, sa démarche se caractérise par un intense maniement de la couleur, une sensualité et une matérialité dont font état tous les commentaires sur l’œuvre. L’artiste procède par petites touches, construisant une patiente organisation de tâches colorées qui se mettent à vibrer dans des compositions emprisonnant l’aléatoire dans la maîtrise. Pas de drame, aucun désir de révolution, nulle surenchère expressionniste, mais un goût pour l’équilibre et ce qu’il appelle la « contrainte structurante »2 désormais au principe de sa vie.
Voir comme l’on touche
C’est son ami le poète et écrivain Eugène Savitzkaya, qui en parle le mieux. Rencontré en 1981 et auteur de plusieurs livres sur le peintre ou en collaboration avec lui, Savitzkaya célèbre celui qui lui a enseigné à voir l’art et la beauté du monde, qui lui a appris à voir comme l’on touche. Il confesse : « Qu’est ce qui me rappelle Alain [Le Bras], dans l’obscurité ? L’odeur des mangues me rappelle Alain, et le piano de Bach. Qu’est-ce qui me rappelle Alain dans la lumière ? Le coq, le paon, le perroquet, les crocodiles et les hirondelles, la couleur bordeaux et le vin gris, l’or et les innombrables et indescriptibles espèces de bleu. Et la cendre, la cendre rouge du charbon et du bois ayant trempé dans la mer, la cendre grise du bois fruitier, la cendre blanche du papier. Et même l’onctuosité, le parfum et comme la saveur de la cendre. »3
Dans un texte qui vient d’être réédité, intitulé « Portrait en pied »4, le poète saisissait le côté charnel et presque trivial du rapport du peintre à son travail. « Lorsqu’il a froid, il préfère du cochon le rose salé et les os qu’il pile avec le manche de son couteau : au printemps, le canard, la chair grillée, avec en garniture les plumes parfaites du souchet ou de la sarcelle (…). Après un malheur, seul le poisson fumé passe par sa bouche avec les feuilles de géranium, la térébenthine des mangues, un peu de parfum de bourbon et l’acajou chocolat pur du cacao ».
Il s’agit pour Alain Le Bras d’enregistrer la réalité chez les gens qui lui sont familiers, de tisser des liens entre la matérialité brute et le vivant, de traduire de ses voyages les couleurs traversées, d’organiser sa création comme un lien entre ses amis et lui.
Donner de la saveur à l’angoisse
Sa peinture enserre le monde dans une traduction qui s’apparente à l’invention d’une écriture. Il veut que l’œuvre « fourmille », il faut que le dessin « grouille », mais non sans en passer par un infatigable travail. Il s’agit de mortifier suffisamment le vivant, d’en cadrer le fourmillement et d’en fixer quelque chose. Quand un sujet est trop vivant, il lui est impossible de peindre : devant un modèle qu’il compte faire poser pour revenir à la « vraie peinture », un beau jeune homme au corps superbe, « saint Sébastien de deux mètres de haut », le peintre est « mort de trouille », n’a pas le courage, « ne peut se coltiner avec ce sujet-là ».
Comme tout artiste authentique, Alain Le Bras engage dans cette opération sa vie même. Sa vie s’en nourrit, son équilibre en dépend. Peut-être est-ce d’ailleurs l’inverse et que, plus que son équilibre, c’est sa vie même qui en dépend. « On peint parce qu’on ne peut pas faire autrement », confesse-t-il. Hantant les parages où le discours défaille, affrontant l’angoisse, l’artiste n’est-il pas celui qui accepte de s’effacer pour que la création advienne, l’œuvre étant en place de cause ? Alain Le Bras en parle avec une grande précision : « Cela me tient à cœur de travailler. Un artiste est celui qui en dépit de tout continue de croire à des miracles. Le miracle, et c’est ma définition de l’art, est de donner de la saveur à l’angoisse ».
Mais il y avait chez lui un attachement particulier à sa production, dont il se sépare avec peine. Alain Le Bras exposait volontiers d’autres artistes et assurait leur promotion. Pour lui-même, c’était plus difficile. Ainsi la possibilité de vendre ses œuvres a toujours conditionné par la possibilité de nouer un lien avec les acheteurs et de ne pas perdre totalement ses œuvres de vue : « « Tout de suite je me suis dit, tu n’es pas international, toi, tu es régional ; il faut que tes trucs restent pas très loin de toi ». Accepter une exposition à l’étranger lui est pénible, comme vendre à des gens qu’il ne connait pas ou ne connaitra jamais. Il expose donc dans sa région, à partir de la fin des années 70, dans des lieux assez intimes pour un public qui prend l’habitude de venir à lui.
L’angoisse n’est jamais loin, compagne familière qui rôde et qu’il reconnait, citant Cy Twombly qu’il admire : « Cy Twombly, c’est du parfum, ce n’est pas de la tisane, ce ne sont pas des petites saveurs pisseuses, c’est une angoisse fondamentale et une saveur d’une ténacité impeccable ».
Pour Alain Le Bras, l’art est venu comme une alchimie subtile permettre que se tissent des « affinités électives » : non pas entre deux êtres, comme dans le roman de Goethe, mais entre le peintre et sa production, son art venant « célébrer les noces taciturnes de la vie vide avec l’objet indescriptible »5.
 
1 Collectif, Alain Le Bras, Textes d'Alain Le Bras, d'Eugène Savitzkaya et de Philippe Bordes, Ed. L’Atalante, 1993, p. 9. Les citations suivantes se trouvent dans le même ouvrage.
2 Philippe Bordes, « Itinéraire de l’œuvre d’Alain Le Bras », in Alain Le Bras, op.cit, p. 28.
3 Eugène Savitzkaya, in Alain Le Bras, op.cit, p. 22
4 Eugène Savitzkaya, Alain Le Bras en pied ; Plaisirs solitaires, Trois lettres à R.V, Atelier de l’Agneau, réédition 2009.
5 Jacques Lacan, « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, p. 197.
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jeudi 29 octobre 2009

"Nobody's perfect" - Miquel Bassols

 Miquel Bassols, psychanalyste, membre ECF

 L’échec du principe du marché,… ou “Nobody’s perfect”
La conception qui prônait l’équilibre homéostatique des marchés comme principe régulateur de l’économie a été contredite de façon radicale par une crise aussi globale que les effets de cette économie. On découvre tout d’un coup que ce n’était pas la loi du marché ce qui était le principe régulateur, même s’il semblait au prix de fortes turbulences, de l’économie libidinale globale. Non, ce n’était pas la loi de l’offre et de la demande ce qui donnait sa valeur d’échange et sa valeur de jouissance aux choses du monde. Il y avait une variable qui n’avait pas été considérée par les précis analyses économétriques comme la plus importante dans ce système : la confidence, la confiance en l’Autre qui devait garantir cette régulation comme une condition nécessaire de cette réalité, comme le point d’appui qui la soutenait en rien d’autre que la supposition d’un savoir de l’Autre.
 
Jacques-Alain Miller l’avait signalé de façon très opportune (voir l’entretien publié en Octobre 2008, Marianne) en repérant ce point d’appui de la grande machine économique globale dans ce vide actif occupé par la fonction désignée comme le « sujet-supposé-savoir ». C’est ce que la psychanalyse nous apprend dans l’expérience du transfert. Le monde découvre alors, non sans une certaine désillusion, que ce sujet-supposé-savoir était en fait dans le principe de l’énorme pouvoir des transferts (…) bancaires. Une fois enlevé ce principe actif de la confidence, l’édifice s’écroule dans un vertige paralysant. Les bancs eux-mêmes cessent alors de se supposer entre eux ce pouvoir de transfert et les gouvernements ont du faire le possible pour restaurer une confiance dans l’autre comme sujet-supposé-savoir, en garantissant ainsi son précaire semblant de solidité. En effet, il suffisait quelqu’un en faisant un petit signe d’alarme du fait que l’Autre ne savait pas tout ce qu’on supposait qu’il savait - mais qu’est-ce qui vaut en fin ce que j’ai ? – et la panique s’étend comme une trainé de poudre.
Et qu’est-ce qu’on suppose donc que l’Autre sait ? Les critiques les pires se sont adressés alors vers Alan Greenspan, le fameux ex président de la Fed (Federal Reserve System) qui avait affirmé la valeur absolue du principe du marché. Alan Greenspan a été surnommé « L’Oracle » par son pouvoir transférentiel sur le gouvernement américain et sur les agents du marché. « Il avait une façon de parler qui te faisait croire qu’il savait exactement de quoi il parlait en tout moment », disait un sénateur démocrate. Face aux premiers indices du déchainement de la crise, l ‘Oracle du transfert se maintenait quad même ferme dans sa certitude tout en affirmant : « La gestion du risque ne peut pas toujours arriver à la perfection (…) Les mauvais ont été les banquiers, dont l’intérêt individuel avait été jadis pour moi un point indiscutable ». L’argument a tout son intérêt : la machine et la loi du marché qui la gouvernait étaient bons, le mal est dans les sujets qui l’ont corrompue tout en abusant de la confiance. On le sait déjà, nobody’s perfect. La ressemblance d’Alan Greenspan avec l’ineffable millionnaire nommé Osgood Fielding dans le film Some Like It Hot (Certains l’aiment chaud) de Billy Wilder est plus que physique. Tous les deux mettent le point final dans la trame incroyable avec la même phrase : il n’y a personne qui soit parfait. Osgood Fielding acquiesçait ainsi à l’aveu de son partenaire de n’être pas une femme comme il le croyait, tandis qu’il continuait à mener son canot vers une lune de miel incertaine. Alan Greenspan argumenta de la même façon la marge de risque dans laquelle il prenait ses décisions. Et il avait bien raison, seul que la variable du sujet – le sujet de la jouissance, dirons-nous suivant l’enseignement de Lacan – était la pièce fondamentale de la machine, elle était là comme le ressort qui la maintenait en fonctionnement et comme la cause de tout son intérêt. Et elle se révèle maintenant comme son vrai sabotage interne. Ce sujet, il était là, lui-même sans le savoir, divisé dans son conflit entre l’objet libidinal qui se cachait sous les voiles du sujet-supposé-savoir.
Cet objet libidinal est le vrai ressort du marché tel que Freud l’avait découvert comme la cause de l’échec du nommé « principe du plaisir » de l’appareil psychique. Si Jacques Lacan l’avait formalisé comme l’objet a c’était pour le repérer comme le plus de jouir qui git dans toute plus value du marché comme l’objet fantasmatique le plus intime de chaque sujet. Le principe du marche se proposait, en réalité, comme le meilleur principe régulateur de l’objet libidinal, comme la loi qui pourrait distribuer d’une façon en fin la plus équilibré les bien de consommation. Au delà du principe homéostatique, cet objet libidinal se révèle maintenant comme un reste, comme un pur déchet qui inonde avec son non sens l’échec du principe du marche.
On ne devrait pas mépriser le solde final si on l’interprète comme il convient, avec la question que l’objet cause du désir renvoi au sujet une fois chu le sujet-supposé-savoir. C’est la question sur la vérité de sin désir qui peut être énoncé ainsi : et qu’est-ce que tu voulais de moi sans le savoir ?
Disons pour conclure que la comparaison ente le « principe du marché » er le « principe du plaisir » comme des médecines prescrites pour guérir le symptôme pourrait être menée encore plus loin. Ce sont des promesses de jouissance qui nourrissent la cause du symptôme. Mais la loi du marché se nourrit justement de sa propre consommation, elle se consomme dans cette consommation même…
 
 
 
 
 
 
 
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dimanche 7 décembre 2008

Le bonheur ne s’achète ni ne se mesure - Monique Amirault

Monique Amirault, psychanalyste, membre de l'ECF

 

" Le bonheur est dans l’objet ", c’est là le titre (bien freudien) d’un article découvert au hasard d’un magazine, faisant part de cette bonne nouvelle : un " cultivateur d’idées rares ", comme il se nomme lui-même, aurait développé la culture du trèfle à quatre feuilles et grâce à une collaboration fructueuse avec l’INRA ( !), en maîtriserait aujourd’hui la production. Que n’y avons-nous pas pensé plus tôt ! Tellement plus poétique que les pilules ! Les pots de bonheur enfin à portée de (presque) tous trouveront donc bientôt leur place dans les rayons des supermarchés ou sur les sites internet. Le bonheur n’est plus dans le pré, ce bonheur feu follet, fugitif, espéré au hasard de la cueillette, de la bonne rencontre, toujours rêvé, déjà perdu. Il s’étalera bientôt, démultiplié à l’identique dans les serres de producteurs avisés et, en godets de 10 cm de diamètre, s’exportera dans le monde entier.

Au bonheur des consommateurs

Arrêt sur image : Une vieille femme sort d’un supermarché, portant un sac en plastique où s’inscrit cette publicité lumineuse: " Pas un jour sans se faire plaisir ", injonction ouvrant à une nouvelle modalité d’examen de conscience qui substitue à " ai-je bien agi conformément à ce que la morale exige ? " ou " ai-je bien agi conformément à mon désir ? ", la question " ai-je bien joui aujourd’hui ? Me suis-je fait assez plaisir ? ", Féroce pousse à la jouissance consommatrice.

D’ailleurs, dans la rue, le bonheur vous assaille de toutes parts au point d’ébranler votre confiance en vous. On croit halluciner : La revue du Lido Champs Elysées : " Bonheur ". La foire d’automne de Paris : " Au bonheur des consommateurs " !

Et c’est là que guettent l’angoisse, la dépression, cette " fatigue de soi " qui fait horreur à ceux qui se font responsable de notre santé mais qui nourrit le commerce des médicaments. Le droit à la tristesse, à l’angoisse, le droit à la perte du goût de la vie, le droit à manquer au commandement de se faire plaisir chaque jour, le droit à trouver une voie propre, par la parole, une réponse symptomatique à la déréliction logée au cœur du parlêtre, ces droits fondamentaux, constitutifs du sujet parlant, sont aujourd’hui bafoués, ainsi que ceux qui les soutiennent.

L’envers du décor : le bonheur n’est pas le désir

Que de fois les analystes n’entendent-ils pas dire : " je suis déprimé et pourtant j’ai tout pour être heureux " ou encore " A chaque fois que je parviens à être heureux, à obtenir ce que j’espérais tant, je gâche tout ". A l’envers de l’image du bonheur-consommation, que trouve-t-on ? On trouve le désir, qui est manque, et le symptôme, qui en répond. L’analyste, disait Jacques Lacan dans les années 1970, est dans un moment de mue ; il est là comme un symptôme. On découvre aujourd’hui que cette mue est peut-être terminée, que la chrysalide se fait papillon aux couleurs de ce que Jacques-Alain Miller a fait valoir comme " l’infraction symptômale ". Mais nous voyons se précipiter les chasseurs de papillons révélant leur haine intraitable pour le vivant et leur préférence pour les papillons épinglés sur des planches.

Promesse de désir

Les catégories du DSM, le forçage à la cognition, les savoirs du récent Guide sur la dépression, se seraient avérés non seulement inutiles, décalés, mais dangereux pour de nombreux sujets que nous rencontrons. Si le traitement de l’information est un concept congruent à l’objet machine, il ne peut en aucun cas l’être pour l’humain, cet être parlant singulier, car si chacun a quelque chance de trouver réponse à ce qui fait symptôme dans la rencontre avec le réel, c’est à la condition d’un lieu où la vérité singulière peut se déployer, l’inouï être entendu, l’impossible accueilli, le pire supporté, l’invention encouragée.

S’il faut la plupart du temps en passer par la fiction, ce n’est certes pas celle du storytelling, cette doctrine de propagande qui consiste à raconter des histoires et à susciter des émotions afin d’évacuer les questions à traiter et de détourner l’attention par une captation imaginaire.

Le statut de l’histoire en psychanalyse est radicalement à l’opposé d’une telle utilisation. Le sujet y est appelé à retrouver la trame qu’il a lui-même tissée à partir de ce qui lui a été offert, à en débrouiller les fils, à y reconnaître sa jouissance captive, à s’en séparer et, s’il peut réduire son destin à l’os d’une bonne histoire, cette histoire n’est rien d’autre que la sienne, celle qui lui a été nécessaire pour rationaliser l’impossible et donner une forme épique, comme le dit Lacan, à ce qui opère de la structure. Reste le symptôme et son usage renouvelé dans le lien social. Il n’y a pas là promesse de bonheur mais de désir éveillé et d’ouverture à la contingence.

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