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mercredi 2 septembre 2009

Santé mentale pour tous à l'école - Claire Blain

Claire Blain, psychologue

 
La promotion de la santé mentale des enfants et des adolescents est une question qui préoccupe le législateur depuis quelques années. Les circulaires de l’Éducation nationale, les expertises de l’INSERM, les rapports de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS), et autres plans d’action remis au ministère de la santé, vont tous dans le même sens : dépistage rapide, prévention standardisée, traitement surveillé.
Lors de la dernière « rencontre-débat » autour des expertises collectives de l’INSERM sur le thème « Santé des enfants et des adolescents » qui s’est déroulée le jeudi 4 juin 2009 à la Maison de la Chimie, nous avons pu constater combien leurs projets n’ont rien perdu de leur virulence, en dépit du tollé soulevé par le rapport nommé « Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent », critiqué par le comité national d’éthique. En témoigne la verve avec laquelle nos experts de l’INSERM ont réussi à réduire le débat de cette rencontre très près de zéro.
 
Dépistage précoce généralisé et systématique
 
Les chiffres alarmants fournis par les enquêtes épidémiologiques menées selon le principe de la case à cocher, justifieraient la mise en place de protocoles de dépistage précoce généralisé et systématique à 3 ans et à 6 ans. Ils seront conduits sous la houlette du médecin scolaire, qui, surchargé de travail, est enclin à établir des diagnostics rapides en comptant les cases cochées sans prendre le temps d’entendre l’originalité d’un symptôme. Des questionnaires du même acabit commencent également à être distribués aux parents. Quant aux enfants, on souhaite les faire cliquer devant l’écran ludique d’un logiciel d’évaluation de santé mentale conçu pour eux, le « Dominique interactif », made in Québec, qui, pour le moment, n’est utilisé qu’au stade de l’enquête.
Le personnel éducatif dans son ensemble est également appelé à participer au dépistage par l’attention qu’il doit produire aux signes de souffrance psychique émis par les élèves. Et comme chacun s’accorde à dire qu’il n’est pas assez formé, il lui sera donné des outils rapides et faciles à utiliser, du type « grille à cocher ».
 
Programmes de prévention, en classe
 
Le personnel n’aura pas seulement à dépister mais aussi à prévenir le trouble par l’application programmes comportementaux de prévention en classe (« Mieux vivre ensemble dès l’école maternelle », « I can do », « Les amis de Zippy »…) Il en existe des dizaines, tous conçus sur le même principe : problèmes simples, solutions simples, s’appuyant sur des standards moraux, et laissant peu de place aux expressions singulières. Sous les aspects d’une démarche évaluable, chiffrable, pseudo-scientifique, dont les termes hyper techniques assassinent les subtilités de la langue, on habitue le personnel éducatif, les parents et les enfants, doucement mais sûrement, à la domination de ces techniques normatives, avancées comme les plus modernes, efficaces, rapides, économiques.
 
Le contrôle des suivis et le renforcement des collaborations
 
Une fois le trouble dépisté, le médecin scolaire transmet aux parents un « avis » leur prescrivant de consulter un professionnel de santé en fonction du problème dépisté. La famille ou le professionnel consulté doivent avertir « par retour » que l'enfant a bien été vu par le système de soins. En cas de non-retour, il sera fait appel à un médiateur (membre du personnel de la CPAM), qui, muni d’un « ordre de mission », sera chargé de contacter la famille de l'enfant afin de vérifier les raisons du non-retour et de l'aider à accéder aux soins. Il est question d’informatiser les données à disposition du médiateur et de rénover les carnets de santé en introduisant un volet « santé mentale ».
Il est également question de renforcer les collaborations entre l’école et les Centres Médico-Psychologiques ou Centres Médico-Psycho-Pédagogiques, (CMP et CMPP) dont la collaboration est jugée insuffisante par les experts de l’INSERM qui enquêtent sur la question. On souhaiterait plus d’action de prévention de la part des soignants dans les écoles, et plus de transparence des suivis.
D’ailleurs, le pas suivant consiste à envoyer l’enfant non pas dans les CMP/CMPP où le personnel ne répond pas toujours au protocole de traitement recommandé par l’INSERM, mais dans des centres de référence en fonction du trouble dépisté (trouble hyperactif, trouble oppositionnel, trouble envahissant…) comme c’est déjà le cas pour les troubles dit dyslexiques. Ainsi, les chances pour que l’enfant rencontre un professionnel qui, au lieu de cocher des cases, s’intéresse à ce dont il parle, seront extrêmement réduites.
 

dimanche 7 décembre 2008

De la maladie mentale au handicap mental, quelle place pour le sujet ? - Dominique Haarscher

Dominique Haarscher, psychanalyste membre de l'ECF 

 

Comment se fait-il que des Centres de jour pour personnes dites " handicapées mentales " accueillent de plus en plus de sujets dont le rapport à l'Autre est particulièrement problématique : trop turbulents, incapables de s'inscrire dans une logique d'apprentissage ou de travail ou pas assez autonomes pour être acceptés dans les centres dits thérapeutiques ? Transparaît alors la seule qualification effective du handicap, celle d'être " social " à savoir de concerner tous les sujets qui sont mis en marge du fait de ne pouvoir satisfaire aux exigences minimales en termes d'utilité et de compétence, sans oublier les comportements associés, qui définissent la normalité contemporaine à partir d'une lecture prioritairement économique.

A l'heure actuelle, le terme de handicap mental recouvre un ensemble de plus en plus vaste de " troubles " divers dont la caractéristique commune est d'être en-dehors de la normalité et par là de participer à l'entreprise contemporaine de négation de la subjectivité. Au binôme " normal-pathologique " critiqué de longue date tant par les sociologues que par les cliniciens se substitue un autre binôme tout aussi problématique, celui de " santé mentale-handicap mental ". La maladie mentale tend insidieusement à être résorbée dans le handicap mental défini avant tout à partir des habilités cognitives et adaptatives.

Pour introduire ce rapprochement, commençons par un petit rappel sur l'étymologie du terme de handicap. Il date de 1827, c'est un mot d'origine anglaise : hand in cap (la main dans le chapeau). Le premier sens de ce terme était de donner un handicap aux meilleurs chevaux pour égaliser les chances de gagner une course. Par analogie c'est un désavantage donné à un concurrent pour que les chances soient égales. Ce n'est qu'en 1950, qu'on trouve le sens de déficience mentale ou physique, dans le sens actuel. De là découle toute l'idéologie prédominante à la fin du siècle passé sur le handicap. Le quotient intellectuel élaboré par Binet en 1905 pour sélectionner les élèves dans leur parcours scolaire fait naître un seuil intellectuel au-dessous duquel on devient handicapé (léger, modéré ou profond). Et à partir de ce moment-là, on pourrait dire qu'au lieu " d'avoir un handicap ", les enfants, puis les adultes, qui n'atteignent pas la " cote " de la normalité - la moyenne - deviennent alors des handicapés. Autrement dit, ils " sont handicapés ". N'est-ce pas le début d'une nouvelle forme de ségrégation que l'on tente aujourd'hui de camoufler sous l'appellation de " personne en situation de handicap ". ?

A partir de ce constat, nous entrevoyons mieux l'amalgame insidieux qui se fait entre handicap mental et maladie mentale. Alain Ehrenberg dans son texte " Les changements de la relation normal-pathologique. A propos de la souffrance psychique et de la santé mentale " fait une analyse de cette question. La référence au handicap y est liée à la chronicité de la maladie mentale qui implique une réduction de l'adaptation aux normes quotidiennes. Et par conséquent le handicap redéfinit le pathologique sur le plan de la temporalité puisqu'à l'aspect curatif vont s'ajouter diverses formes d'accompagnement. " Le handicap, dit-il, est une manière de placer dans une même catégorie l'ensemble des difficultés sociales, psychologiques et médicales en fonction d'un critère relationnel qui mesure le degré de socialisation de la personne ". Dans les deux cas nous avons un déficit de santé mentale. Ainsi, la référence à la santé mentale introduit maintenant un déficit de socialisation et alors la maladie mentale devient un état déficitaire d'un état normal qui serait un état dans lequel le rapport à l'Autre ne pose pas de problème. (sic !)

Déficit objectif ou clinique du sujet ?

Nous entrevoyons bien qu'entre une clinique du déficit et une clinique qui tient compte du sujet, il y a un hiatus. Si l'on réduit le handicap mental et la maladie mentale à un déficit d'adaptations sociales, psychologiques, cognitives et intellectuelles alors on croit pouvoir remplir des grilles d'évaluation : on se réfère à une clinique objectivable mais qui ne reflète rien ni du sujet à qui on a affaire, ni du travail fait avec lui. Si l'on intègre la dimension du sujet, de son rapport au langage, à l'Autre et à la jouissance, on a plutôt l'idée que le ratage, " le déficit ", fait partie de l'humanité et le souci premier n'est pas de rendre conforme tout ce qui cloche. La satisfaction complète est impossible et le rapport à l'Autre s'effectue toujours dans une certaine boiterie. Et donc, puisque l'harmonie est un leurre il s'agit d'accompagner chacun à inventer des solutions qui lui soient propres en terme de lien social. Qu'il s'agisse d'autisme, de schizophrénie ou de trisomie, peu importe, pour le clinicien dans la cité, il s'agit de mettre à l'avant plan le pari du sujet et d'inventer des modalités de traitement du réel, de ce qui constitue l'étrangeté du monde pour le sujet.

En ce qui concerne la dimension déficitaire indéniable pour certaines personnes, il est de notre devoir de citoyen valide de les aider, au sens le plus commun du terme (comme on aide un aveugle à traverser la rue). Mais cela n'empêche nullement de considérer un sujet qui tente de bricoler quelque chose malgré/avec cette déficience et de nous offrir comme partenaire de sa construction aussi minime soit-elle.

Or, le sujet, lui, nous pourrions dire qu'il est de toute manière handicapé...du langage. Comme tout un chacun, quelque soit sa structure clinique, il bute sur le réel de la jouissance problématique pour tout parlêtre. Nous sommes tous handicapés du langage ; le " parasite langagier " concerne en effet tout être humain.

D'autre part, en ce qui concerne le concept de santé mentale actuellement, on a vu qu'il introduisait une dimension de déficit du côté de la socialisation. L'état normal serait celui dans lequel le rapport à l'Autre n'est pas problématique d'un point de vue externe; dès lors, toute pathologie mentale devient déficitaire et il n'y a qu'un pas pour faire de toute maladie mentale un handicap socio-mental, celui-ci étant par définition indépendant de toute responsabilité ou choix subjectif. De ce fait, l'évaluation sans subjectivité participe du renforcement de la ségrégation et concourt comme discours à éloigner les institutions de leur travail clinique et de la socialisation qu'elles peuvent favoriser pour les personnes qu'elles accueillent. Enfin, est-ce que le terme de santé mentale ne devrait pas être tout simplement éradiqué dans la mesure où sa définition même objecte à la singularité de chacun ?

Tags associés à cet article: Handicap, Souffrance psychique, subjectivité, Évaluation

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