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mercredi 1 décembre 2010

La mort du sujet au Travail ? Marie-Hélène Doguet-Dziomba

 Marie-Hélène Doguet-Dziomba, psychanalyste, membre ECF

Subjectivités contemporaines et crise du travail
En quoi la psychanalyse est-elle intéressée dans la question des souffrances au travail ? Qu’a-t-elle à dire, à partir de ce qui fait la spécificité de son discours, sur la crise actuelle du travail et ses conséquences en termes de subjectivité ? Le titre que nous avons choisi « La mort du sujet au travail ? Subjectivités contemporaines et crise du travail » 1, propose une lecture décalée de faits sociétaux graves qui prennent une ampleur de masse, pour lesquels le maître a trouvé un nouveau syntagme dans la langue euphémique qui est la sienne, imprégnée par celle des assurances – les « risques psychosociaux » (RPS). Il s’agit d’une lecture décalée, en chicane, car elle met au centre ce qui est précisément refoulé par le discours du maître, à savoir le sujet de l’inconscient, le sujet du langage, le sujet du désir, le sujet du symptôme. Nous posons donc cette question brûlante : que devient le sujet dans la crise du travail ? Que devient son désir, que devient son symptôme ? A quelles nouvelles jouissances est-il confronté, quelle place va-t-il pouvoir ménager au « dur désir de durer » qui fait le lit de notre réalité d’être parlant et sexué ? Le psychanalyste ne saurait faire fi des conséquences incalculables en termes subjectifs d’une crise qui n’est autre qu’une crise de civilisation. Notre éthique des conséquences commence là où s’achève celle du capitaliste que l’on pourrait illustrer avec les propos sans fard de l’ex-PDG de France Télécom prononcés en 2004 devant deux cents cadres et directeurs et annonçant la couleur du plan Next pour les trois années à venir : Faire partir 22 OOO personnes du groupe sans avoir à les licencier. Le même article cite la parole d’une cadre supérieur adressée à son supérieur hiérarchique « On fera tout pour que tu partes, sinon on te détruira ! » (Les inrockuptibles 22, sept, 2010 p. 55)
Le travail qui se fait dans l’association SAT depuis plusieurs années maintenant, m’autorise à opérer un certain retournement de notre titre. Je pourrais dire que c’est justement l’os, la trace irréductible d’un désir inconscient, la marque singulière d’un être parlant ou d’un « parlêtre » comme l’appelait Jacques Lacan, qu’il va s’agir de savoir reconnaître et faire reconnaître pour chacun des sujets qui s’adresse à un collègue de SAT : une trace, une marque qui non seulement ne saurait disparaître dans la catastrophe qu’a rencontré chacun de ces sujets au travail, mais qui s’affirme dans sa radicalité et précipite la rencontre avec un psychanalyste, alors que cette rencontre n’aurait sans doute jamais eu lieu sans la catastrophe. Nous parions donc sur un certain type de retournement, et chacun des collègues fait feu de tout bois pour obtenir ce type de retournement : là où surgit une volonté de destruction, celle qui anime désormais le discours du capitaliste, le psychanalyste parie sur la trace du sujet qui en pâtit, à charge pour ce psychanalyste de la rendre lisible. C’est à partir de ce pari inédit qu’une nouvelle place a chance de se constituer pour le désir d’un sujet profondément déprimé, c’est à partir de ce pari qu’une jouissance honteuse et profondément mortifère peut, en s’accrochant à la parole vivifiante du transfert, changer de valeur pour le sujet qu’elle écrasait et devenir plus « décente », c’est-à-dire plus ouverte au lien social, au discours, là où au contraire elle isolait, là où elle « tuait » la parole.
Il me faut à présent vous préciser brièvement ce que la psychanalyse appelle « sujet » ou même « parlêtre », qui est bien autre chose que le sujet des philosophes et a fortiori de la psychologie académique. Contrairement à ce que certains feignent de penser, la psychanalyse ne saurait se réduire à la recherche passionnée de l’œdipe infantile, sourde à l’historicité sociale et aux autres discours que le sien. Pas plus que la psychanalyse n’a pour visée le « renforcement du moi » et son « adaptation » « résiliente » à la « réalité ». Pour la psychanalyse, il n’y a pas cette opposition grossière entre l’individu et le collectif, entre le « dedans » et le « dehors », il y a au contraire une topologie « bizarre » liée au fait que le langage est à l’extérieur, que les mots sont de façon primordiale les mots de l’Autre. Il n’est pas possible de sortir du langage même s’il y a du réel dans ce champ du langage, même si le langage a des effets de jouissance sur le corps vivant des êtres parlants qui vont bien plus loin que le langage lui-même.
Nous appelons jouissance cet affect bizarre, qui va du plaisir à la souffrance la plus extrême, et qui est un effet du langage sur le corps. Le sujet de l’inconscient, quant à lui, est cette part de nous-même qui est représentée par certaines paroles de l’Autre, cette représentation prend valeur auprès de l’ensemble des paroles ou des mots de l’Autre. Mais ce sujet en quelque sorte « flottant », sans substance, qui ne peut être que représenté, doit bien avoir une assise pour qu’une place soit faite au désir : ceci pose le problème de l’identification. L’identification est fondamentale – en tant qu’elle est un fondement, une orientation de jouissance : si elle a une valeur de promesse, une valeur de réalisation à venir, elle peut prendre aussi une valeur inflexible, féroce. Mais l’identification est aussi précaire, elle peut être mise à mal, elle peut être ébranlée, ce qui touche par contre coup les assises de l’être. Cette identification se déploie dans les trois dimensions que Lacan nous a appris à distinguer, l’imaginaire, le symbolique et le réel. Autrement dit, c’est en termes de narcissisme, d’idéal du moi et de jouissance que se noue l’identification fondamentale d’un « parlêtre ».
 Or c’est précisément cette identification fondamentale du parlêtre qui est en jeu dans la crise actuelle du travail, bien évidemment à chaque fois de façon singulière. Car la crise du travail touche aujourd’hui à la valeur comme telle du travail c’est-à-dire à sa plus-value. Or ce que la psychanalyse nous enseigne, ce que la clinique à SAT nous montre, c’est qu’il y a une « homologie » structurale entre la valeur de notre travail et la valeur de notre identification fondamentale de parlêtre. Nous avons un rapport à la production, au produit, à l’objet, qui engage notre identification de parlêtre, en termes de narcissisme, en termes d’idéal et en termes de jouissance. 
Pour faire bref, nous pourrions dire qu’auparavant la jouissance du travailleur était orientée par la production ; désormais, elle est profondément modifiée par les modalités d’organisation du travail qui visent purement et simplement l’abaissement de son coût. Le savoir faire propre à un métier se soutient d’un idéal, il emporte une jouissance, il mobilise toutes les ressources de la symbolisation et de l’invention pour un parlêtre, il vient souder le collectif. Il n’y a ni savoir faire ni jouissance chez un robot ou dans un logiciel. Le savoir faire par définition ne peut être réduit à une somme de « compétences » chiffrables et évaluables, c’est pourquoi il subit désormais les attaques les plus violentes : non seulement il n’est plus reconnu mais il est devenu un obstacle dans cette grande désorganisation généralisée du travail qui n’épargne personne.
 
On saisit bien qu’il y a un gouffre entre notre rapport singulier à une production et quelque chose qui vise aveuglément, anonymement, par tous les moyens, à abaisser le coût de cette production, quitte à détruire la « force productive » elle-même. Ce gouffre est lourd de menaces pour le parlêtre : lorsque l’on touche à la valeur de notre production, alors on touche par contre coup à la valeur de notre objet et ceci porte à conséquences, des conséquences incalculables a priori mais des conséquences vitales parce qu’elles touchent profondément ce qui vient arrimer et animer un être parlant. La vague de suicides à laquelle nous assistons aujourd’hui n’en est que la traduction la plus extrême.
1 Titre du 3eme Colloque de l’association Souffrances au travail, 6 novembre 2010
 

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