dimanche 17 mai 2009
Addiction - Yvonne Lachaize-Oehmichen
Yvonne Lachaize-Oehmichen, psychanalyste, membre ECF
« La cocaïne bénéficie d’un véritable effet de mode, au point que les spécialistes évoquent désormais une épidémie » (I. Mandraud et C. Prieur – Le monde, lundi 3 mars 2008).
Faisons, alors, retour à ce livre Roman avec cocaïne, (Éd. P. Belfond, Paris, 1983), signé M. Aguéev. Qui était cet écrivain ? Le mystère reste entier. L’auteur russe aurait quitté son pays en 1917, lors de la révolution. Une première parution dans le début des années trente, restée presque ignorée, avait fait scandale. Son livre n’a réellement été publié et apprécié qu’en 1983.
Exemple d’une violence retournée contre soi-même, il s’agit, dans ce roman, de la descente dans l’enfer de la drogue d’un adolescent de seize ans : Vadim. Au départ bien doué, il se voit avocat célèbre. Par le biais de ses rêves, il y parvient sans problème ce qui l’incite à la crânerie et à l’indolence. Il est pauvre et seul fils d’une mère âgée dont il a la plus cruelle honte. Aucun père à l’horizon.
Trois temps principaux dans ce roman : le lycée ; Sonia ou l’amour déçu ; la drogue.
Au lycée, tête de classe avec trois autres élèves, Vadim souligne la duplicité dans laquelle ils se perdent, quand l’auteur lui fait dire : « Ayant les notes du meilleur nous avions auprès de la direction, la réputation du plus mauvais » (p.40). « Tourmenté par l’amertume du pauvre » (p.153), il ne peut suivre les modèles que lui proposent ses compagnons d’études, aussi va-t-il bluffer et en quête d’une « réputation d’enfant prodige érotique » (p.24), il s’oriente vers le pire.
Vadim est toujours partagé entre deux désirs « comme le parfum et la puanteur : ils ne se détruisaient pas, ils se soulignaient l’un l’autre » (p.80). Il en était de même avec les femmes. Jamais il n’aurait ressenti de désir charnel, mais une sorte de fièvre parfois qui le faisait errer dans les rues de Moscou. Il était alors en quête, surtout pas d’une prostituée qui ne pouvait être une complice car elle dénierait « la possibilité de recevoir gratis », à savoir qu’il lui fallait penser pour réaliser sa sexualité que c’était elle qui lui imposait ce devoir. Il se veut instrument de la jouissance de l’autre, pour mieux en triompher. Non, il ne cherchait pas un sourire d’invite mais un regard comme le sien, « un regard cinglant de bourreau — un regard comme un contact d’organes sexuels {…} comme si une heure auparavant, nous avions tué ensemble un enfant {…} par ce regard tout était dit » (p.88). Ainsi pouvait se révéler une sensualité brutale, hostile, sans la nécessité que quoi que ce soit se dise, une sexualité narcissique, où se logeait « une lutte secrète et perverse avec ses étapes et sa victoire » (p.118).
Mais tout se bouscule quand il rencontre Sonia, femme mariée, qui va lui envoyer des fleurs. Elle est séduite, il est amoureux ce qui le rend impuissant : « n’éprouvant que de l’amour, je feignais la sensualité » (p.127). C’est là le clivage que Freud soulignait dans la sexualité masculine entre amour et désir, où se reconnaît « la non congruence des courants tendres et sensuels », ce qui lui fait préciser que « là où ils aiment, ils ne désirent pas et là où ils désirent, ils ne peuvent aimer » (« Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », La vie sexuelle PUF, 1969).
Le retour du mari de Sonia et la vue de leur lit défait, réveille en Vadim une frénésie sexuelle, qu’elle ne tolère pas : « Adieu, ma chimère », lui écrit-elle, je préfère mon mari.
Vadim ne retrouve sa sexualité que dans la rivalité du rapport au miroir, sur l’axe a…a, tout comme Hamlet, face à Laerte qui, au cimetière, lui montre l’image d’un deuil véritable, dans le rapport à l’objet perdu que représente sa sœur Ophélie, il peut alors, dans le mimétisme, adopter cette même attitude. Hamlet, qui est, pour Jacques Lacan, « la tragédie du désir » nous dessine la panne d’un obsessionnel de fiction face à l’acte à poser.
« Ce jeu avec l’heure de la rencontre domine essentiellement le rapport de l’obsessionnel », nous disait Lacan (Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, inédit, 8 avril 1959). Vadim, tout comme Hamlet, « nous démontre de la névrose », car il n’est pas névrosé ou psychotique mais personnage de roman. À l’inverse d’Œdipe, Vadim barguigne devant l’acte à poser. Mais, devant le lit défait s’est écroulée l’idole et la putain a surgi, l’idole à ne pas toucher de l’inceste qui faisait de Sonia le seul « être humain », parmi la cohue des femmes.
Cette capture de l’amour l’avait d’abord fait disparaître lui, puis elle, quand les choses s’étaient retournées. Vadim est maintenant seul avec ses fantasmes de revanche, personne ne l’appelle plus et le cafard s’installe. Il est abandonné. Toujours sur l’axe a…a’ du narcissisme, il part dans des rêveries où il renverse les situations de la réalité, dans des fantasmes pervers où il se voit royal et méprisant donnant l’aumône au riche Stein devenu un misérable loqueteux.
Il se morfond jusqu’au jour où Zonder l’appelle pour lui proposer une prisoche. Il découvre l’extase après les prises de cocaïne avec « la sensation physique du bonheur », et c’est l’escalade du toujours plus afin de retrouver les illuminations du début dont il se ressentait le maître. Les retombées, cependant, sont terribles : « un abattement mortel » (p.198) s’empare de lui qu’il faut fuir en répétant le geste. Il vole la broche de sa mère et c’est déjà une sorte de meurtre qu’il achève dans des hallucinations où il la voit qui se serait pendue. Faute de séparation, c’est du meurtre de la mère dont il est question.
La cocaïne ne lui procure plus l’exaltation du début mais irritation et délire avec des hallucinations où ce qui est refusé du symbolique fait retour dans le réel.
Il est conduit au suicide par empoisonnement.
Ce roman de formation nous confronte à la déchéance d’un jeune homme auquel tout semblait sourire. Faute de la castration, c’est l’un ou l’autre qu’il faut démolir. La drogue est devenue un partenaire narcissique d’abord à son service pour se révéler ensuite un objet persécuteur. Avec la drogue plus aucun lien passant par l’Autre du discours n’a d’utilité. La drogue débarrasse de l’Autre, seul subsiste le rapport au pire de la jouissance, qui fait retour à la haine première du lust-ich contre le monde entier qui s’oppose et à « la gourmandise » du surmoi (Jacques Lacan, « Télévision », Autres Écrits, Paris : Éd. Seuil, 2001, p. 530) qui ne cesse de dire « Encore ». Freud, dans son texte « Le moi et le ça », la situait avant l’identification au père qui permet de dire oui à la castration qu’apporte le langage. Est en cause le meurtre en soi de l’Autre, aussi bien meurtre de la mère quand le Nom-du-Père est forclos, ce que la drogue a révélé, et qui ne peut conduire qu’au débordement de jouissance et finalement au suicide.
Posté
par [Dario Morales ]
à 11:03