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samedi 17 octobre 2009

Frankie Addams - Yvonne Lachaize-Oehmichen

 Yvonne Lachaize-Œhmichen, psychanalyste, membre ECF

 “La famille a changé, mais le temps de l’adolescence s’il peut être variable selon le sujet ou l’époque, reste identique dans le basculement des repères et des séparations nécessaires. Le réel de la puberté, la confrontation à l’autre sexe n’ont pas perdu leur pouvoir traumatique. Frankie Addams représente l’adolescente éternelle”.
 
« L’adolescence » est un terme qui n’apparaît dans la langue française qu’au XIXe siècle. C’est dire qu’elle peut ne pas être perçue comme passage obligé de l’enfant à l’adulte. Cependant, l’adolescence désigne ce moment de la puberté où surgit un réel auquel le sujet doit répondre. C’est l’âge où s’ouvrent tous les possibles marqués par l’interdit de l’inceste et par l’impossible du rapport sexuel. S’y découvre, dans la stupeur, que le réel du sexe échappe au dire de l’Autre ainsi barré. L’Autre ne sait donc pas tout et le mensonge est possible. À l’inverse l’instinct inclut un savoir dans le réel dont seul l’animal sur lequel le langage n’est pas tombé peut bénéficier. J. Lacan insistait sur ce dernier point, en 1975 il nous disait qu’on ne doit pas sous-estimer le fait que le langage laisse des traces sur le « parlêtre », en particulier celles de l’inconscient et qu’il ne peut plus, de ce fait, être question d’instinct.
Ainsi l’enfant, puis l’adolescent - notons la neutralité de ces termes - devient « homme » ou « femme », signifiants nouveaux censés le déterminer. Quelles ruptures vont-ils l’obliger à accomplir dans son rapport avec les figures parentales où il n’était question que de mère, père, enfant ? Que doit-il attendre de son sexe et de celui de l’Autre ? Les questions sont là suscitant l’angoisse, mais des réponses, chaque fois singulières, sont à inventer. Des rêves s’ouvrent avec leur cortège d’images et de sensations autour du sexe et de l’amour, mais comment les mettre à l’épreuve de la réalité ?
 
Pour aborder ce point de bascule des repères et ce qui va devoir changer quand des choix, qui sont ruptures avec des identifications, s’imposent dans l’existence, j’évoquerai la jeune « Frankie Addams », au travers du roman de Carson Smith Mac Cullers, paru en 1946 ; dont le titre anglais était « The member of the wedding » (« Le membre du mariage »).
 
« Frankie avait douze ans. Elle ne faisait partie d’aucun club, ni de quoi que ce soit au monde. Elle était devenue un être sans attache, qui traînait autour des portes, et elle avait peur ».
 
Pour Frankie Addams, ce jour-là, le monde, avait changé. Mais c’est Frankie, de fait, qui n’était plus la même et qui, soudain, se voyait dans le monde qui lui renvoyait son regard avec une étrange « connivence ». « Pour la première fois, nous dit l’auteur, elle ne se sentit plus séparée du monde ». Peut-on comprendre que jusque-là, par la place d’objet comblant qu’elle avait prise dans la construction du fantasme, il y avait totale cohésion de son être de vivant et du sujet de la parole ? Ainsi absorbée, captée, réalisant l’objet a, elle était exclue mais sans le savoir et, par là, ne pouvait ni se représenter ni voir le monde
Paradoxalement, c’est de « la vieille Frankie » dont il est question pour cette jeune fille de douze ans, qui regarde la dépouille de ce qu’elle était jusque-là avec un immense dédain. De nouveaux affects l’assaillent : l’ennui et l’attente d’autre chose qui la précipitent dans des comportements qu’elle ne s’explique pas et dans des sortes de fugues au moment même où s’ouvre pour elle la question de l’amour avec le mariage annoncé de son frère et de l’autre femme avec laquelle il allait partir au loin. Il lui apparaissait que son « nous » à elle ne pouvait être exclu de celui que formait son frère et sa fiancée : c’est là ce qui constituait sa version du rapport sexuel où elle devait trouver sa place. Mais le couple s’en va et Frankie n’est plus qu’un objet délaissé, ce qui la divise et l’interroge. L’objet (a) perdu, qu’elle ne réalise plus, devient alors « extime ». Cette chute de Frankie est la répétition du trauma subi lorsque son père, veuf depuis sa naissance, l’avait chassée de son lit.
« -Qu’est-ce que c’est que cette grande godiche de douze ans, avec ses jambes de sauterelle, qui veut encore dormir avec son vieux papa ? », lui avait brutalement dit son père. Notons que le couple formé par son frère avec Janice, - cette femme qu’il avait introduite aux dépens de Frankie - est déjà un déplacement marquant la constitution d’une scène à trois - et non plus à deux - d’où Frankie est bien, également, « évincée ». J’évoquerai, avec ce terme, un petit texte de S. Freud : « Le roman familial du névrosé » où il nous dit que le sentiment d’éviction est à l’origine de l’idée d’être « étranger à ses parents » en précisant « que l’individu au cours de sa croissance se détache de l’autorité de ses parents », et que « c’est un des effets les plus nécessaires mais aussi les plus douloureux du développement ». C’est ce point de rupture que l’adolescence peut recouvrir. C’est ce moment où un sujet se retrouve castré, dépris d’une place d’agalma puis d’objet (a), dans laquelle il s’était cru le tout de l’Autre. Il a maintenant à élaborer, par la castration advenue et dans sa division rencontrée, son propre fantasme avec la jouissance qui lui est propre. Ainsi parviendra-t-il à voiler son manque et sa solitude ; processus, donc, de séparation, de deuil, et de construction. Il y a alors passage de la famille au monde.
 
De plus, l’autre femme fait signe à Frankie, ouvrant sa perplexité face à la question : qu’est-ce qu’une femme ? Et c’est au même moment qu’un soldat ivre réussira à l’entraîner dans une chambre. Prise de panique devant le désir inconnu de cet homme, elle va l’assommer avec un pichet de verre et elle s’enfuira, craignant de l’avoir tué. Cet homme ne pouvait pas lui faire endosser le signifiant « femme » qu’elle n’était pas prête à assumer. Elle avait peur. Que lui voulait-il donc puisqu’il ne s’agissait plus seulement de parler ou de jouer à la dame ? Alors, Frankie dira : « j’ai l’impression que tout a disparu et qu’on m’a laissée seule au monde ». Notons ce désarrimage soudain et ce sentiment de solitude : Frankie est tombée dans le monde mais c’est dire aussi bien qu’elle peut y faire sa place.
 
 
 
 
 
 
 
Tags associés à cet article: adolescence, angoisse, féminité, jouissance

dimanche 17 mai 2009

Addiction - Yvonne Lachaize-Oehmichen

 

 Yvonne Lachaize-Oehmichen, psychanalyste, membre ECF
 « La cocaïne bénéficie d’un véritable effet de mode, au point que les spécialistes évoquent désormais une épidémie » (I. Mandraud et C. Prieur – Le monde, lundi 3 mars 2008).
Faisons, alors, retour à ce livre Roman avec cocaïne, (Éd. P. Belfond, Paris, 1983), signé M. Aguéev. Qui était cet écrivain ? Le mystère reste entier. L’auteur russe aurait quitté son pays en 1917, lors de la révolution. Une première parution dans le début des années trente, restée presque ignorée, avait fait scandale. Son livre n’a réellement été publié et apprécié qu’en 1983.
 
Exemple d’une violence retournée contre soi-même, il s’agit, dans ce roman, de la descente dans l’enfer de la drogue d’un adolescent de seize ans : Vadim. Au départ bien doué, il se voit avocat célèbre. Par le biais de ses rêves, il y parvient sans problème ce qui l’incite à la crânerie et à l’indolence. Il est pauvre et seul fils d’une mère âgée dont il a la plus cruelle honte. Aucun père à l’horizon.
Trois temps principaux dans ce roman : le lycée ; Sonia ou l’amour déçu ; la drogue.
Au lycée, tête de classe avec trois autres élèves, Vadim souligne la duplicité dans laquelle ils se perdent, quand l’auteur lui fait dire : « Ayant les notes du meilleur nous avions auprès de la direction, la réputation du plus mauvais » (p.40). « Tourmenté par l’amertume du pauvre » (p.153), il ne peut suivre les modèles que lui proposent ses compagnons d’études, aussi va-t-il bluffer et en quête d’une « réputation d’enfant prodige érotique » (p.24), il s’oriente vers le pire.
Vadim est toujours partagé entre deux désirs « comme le parfum et la puanteur : ils ne se détruisaient pas, ils se soulignaient l’un l’autre » (p.80). Il en était de même avec les femmes. Jamais il n’aurait ressenti de désir charnel, mais une sorte de fièvre parfois qui le faisait errer dans les rues de Moscou. Il était alors en quête, surtout pas d’une prostituée qui ne pouvait être une complice car elle dénierait « la possibilité de recevoir gratis », à savoir qu’il lui fallait penser pour réaliser sa sexualité que c’était elle qui lui imposait ce devoir. Il se veut instrument de la jouissance de l’autre, pour mieux en triompher. Non, il ne cherchait pas un sourire d’invite mais un regard comme le sien, « un regard cinglant de bourreau — un regard comme un contact d’organes sexuels {…} comme si une heure auparavant, nous avions tué ensemble un enfant {…} par ce regard tout était dit » (p.88). Ainsi pouvait se révéler une sensualité brutale, hostile, sans la nécessité que quoi que ce soit se dise, une sexualité narcissique, où se logeait « une lutte secrète et perverse avec ses étapes et sa victoire » (p.118).
Mais tout se bouscule quand il rencontre Sonia, femme mariée, qui va lui envoyer des fleurs. Elle est séduite, il est amoureux ce qui le rend impuissant : « n’éprouvant que de l’amour, je feignais la sensualité » (p.127). C’est là le clivage que Freud soulignait dans la sexualité masculine entre amour et désir, où se reconnaît « la non congruence des courants tendres et sensuels », ce qui lui fait préciser que « là où ils aiment, ils ne désirent pas et là où ils désirent, ils ne peuvent aimer » (« Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », La vie sexuelle PUF, 1969).
Le retour du mari de Sonia et la vue de leur lit défait, réveille en Vadim une frénésie sexuelle, qu’elle ne tolère pas : « Adieu, ma chimère », lui écrit-elle, je préfère mon mari.
Vadim ne retrouve sa sexualité que dans la rivalité du rapport au miroir, sur l’axe a…a, tout comme Hamlet, face à Laerte qui, au cimetière, lui montre l’image d’un deuil véritable, dans le rapport à l’objet perdu que représente sa sœur Ophélie, il peut alors, dans le mimétisme, adopter cette même attitude. Hamlet, qui est, pour Jacques Lacan, « la tragédie du désir » nous dessine la panne d’un obsessionnel de fiction face à l’acte à poser.
« Ce jeu avec l’heure de la rencontre domine essentiellement le rapport de l’obsessionnel », nous disait Lacan (Le Séminaire, Livre VI,  Le désir et son interprétation, inédit, 8 avril 1959). Vadim, tout comme Hamlet, « nous démontre de la névrose », car il n’est pas névrosé ou psychotique mais personnage de roman.  À l’inverse d’Œdipe, Vadim barguigne devant l’acte à poser. Mais, devant le lit défait s’est écroulée l’idole et la putain a surgi, l’idole à ne pas toucher de l’inceste qui faisait de Sonia le seul « être humain », parmi la cohue des femmes.
Cette capture de l’amour l’avait d’abord fait disparaître lui, puis elle, quand les choses s’étaient retournées. Vadim est maintenant seul avec ses fantasmes de revanche, personne ne l’appelle plus et le cafard s’installe. Il est abandonné. Toujours sur l’axe a…a’ du narcissisme, il part dans des rêveries où il renverse les situations de la réalité, dans des fantasmes pervers où il se voit royal et méprisant donnant l’aumône au riche Stein devenu un misérable loqueteux.
Il se morfond jusqu’au jour où Zonder l’appelle pour lui proposer une prisoche. Il découvre l’extase après les prises de cocaïne avec « la sensation physique du bonheur », et c’est l’escalade du toujours plus afin de retrouver les illuminations du début dont il se ressentait le maître. Les retombées, cependant, sont terribles : « un abattement mortel » (p.198) s’empare de lui qu’il faut fuir en répétant le geste. Il vole la broche de sa mère et c’est déjà une sorte de meurtre qu’il achève dans des hallucinations où il la voit qui se serait pendue. Faute de séparation, c’est du meurtre de la mère dont il est question.
La cocaïne ne lui procure plus l’exaltation du début mais irritation et délire avec des hallucinations où ce qui est refusé du symbolique fait retour dans le réel.
Il est conduit au suicide par empoisonnement.
Ce roman de formation nous confronte à la déchéance d’un jeune homme auquel tout semblait sourire. Faute de la castration, c’est l’un ou l’autre qu’il faut démolir. La drogue est devenue un partenaire narcissique d’abord à son service pour se révéler ensuite un objet persécuteur. Avec la drogue plus aucun lien passant par l’Autre du discours n’a d’utilité. La drogue débarrasse de l’Autre, seul subsiste le rapport au pire de la jouissance, qui fait retour à la haine première du lust-ich contre le monde entier qui s’oppose et à « la gourmandise » du surmoi  (Jacques Lacan, « Télévision », Autres Écrits, Paris : Éd. Seuil, 2001, p. 530) qui ne cesse de dire « Encore ». Freud, dans son texte « Le moi et le ça », la situait avant l’identification au père qui permet de dire oui à la castration qu’apporte le langage. Est en cause le meurtre en soi de l’Autre, aussi bien meurtre de la mère quand le Nom-du-Père est forclos, ce que la drogue a révélé, et qui ne peut conduire qu’au débordement de jouissance et finalement au suicide.
 
 
Tags associés à cet article: abandon, addiction, adolescence, jouissance

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