samedi 26 juin 2010
Rimbaud, l'adolescent poète
Yvonne Lachaize-Oehmichen
En m’intéressant à Rimbaud, j’ai voulu questionner ces ruptures, aussi bien ces retournements spectaculaires, qui peuvent survenir dans une vie. Arthur Rimbaud en cela est paradigmatique : enfant modèle quant aux études et à la religion, il devint un adolescent révolté et poète avant de tout quitter pour accumuler de l’or en Afrique.
« Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime. Et j’ai joué de bons tours à la folie.
Et le printemps m ‘a apporté l’affreux rire de l’idiot ».
(Une saison en enfer)
Jean, Nicolas, Arthur Rimbaud est né à Charleville le 20 octobre 1854. Il décède à l’hôpital de la Conception, le 10 novembre 1891, à l’âge de 37 ans. Atteint d’un ostéosarcome, il avait dû quitter l’Afrique et rejoindre Marseille où il a été amputé d’une jambe avant de mourir.
Comment se situer parmi toutes les représentations qui ont créé le mythe Rimbaud ?
Il y a « Rimbaud, le voyou », au « tempérament métaphysique », de Benjamin Fondane, c’est-à-dire : « non un homme qui s’adonne sciemment à la recherche du transcendant, mais un homme qui a soif du transcendant, pour qui le réel est absent et dont le comportement reflète ce double mouvement de gourmandise et d’horreur de Dieu1». Benedetto Croce, en 1933, précisait dans la critique qu’il faisait du livre de Fondane que « Rimbaud était un insatisfait et un rebelle, révolté contre l’existence elle-même, s ‘efforçant de parvenir à l’inconnu à travers cette révolte, par “le dérèglement de tous les sens’’, lequel {…} ne signifie évidemment pas la jouissance des sens, mais pratiquement son contraire : la corruption, l’ascèse, la destruction universelle ». Auparavant, il y avait eu un Arthur Rimbaud « mystique à l’état sauvage » de Paul Claudel qui témoignait, en 1886, de « l’influence capitale » sur lui, des Illuminations. « Rimbaud seul a eu une action que j’appellerai séminale et paternelle ». Il mettait donc le poète, paradoxalement, en position de père qui lui ouvrait la porte du « bagne matérialiste », vers « un surnaturel vivant », prologue de son illumination à Notre-dame de Paris, de Noël 1886. Rimbaud, encore, « l’ange en exil », qui se voulait être « celui-là qui créera Dieu ». (Verlaine, « Crimen amoris »).
Rimbaud, dans sa solitude, n’a fait de confidences à personne. Il restera l’ange déchu du paradis maternel que le monde adulte a profondément dégoûté. « Ses ailes de géant », « au milieu des huées », l’ont empêché d’atterrir. Il est resté, pour nous, le poète que chante Charles Baudelaire dans « L’albatros ».
Avec la poésie, il a tenté de tordre le cou à la langue faute du surmoi maternel, langue qu’il a abandonnée ensuite, renonçant aux mots et au sens, passant du tout au rien. L’Afrique, continent noir, l’ayant aspiré, il s’y laissera engloutir dans la deuxième partie de sa courte vie. Il était devenu le voyageur impénitent, possédé par l’impatience et l’ennui, « l’homme aux semelles de vent », tel que l’a immortalisé « son pitoyable frère », Paul Verlaine. (Illuminations : « Vagabonds »).
Je soulignerai quelques traits de l’histoire familiale et d’abord la proximité incestueuse de Madame Rimbaud et de son père, dans le mépris des fils et frères, proximité qui se prolonge dans celle qui unit Arthur et sa mère, avec les absences du Capitaine : Frédéric Rimbaud, « l’homme aux semelles de fer ». Appelé par l’ailleurs, il ne laissera aux enfants délaissés que le souvenir d’un couple éphémère totalement détruit quand Arthur aura six ans. Cinq enfants seront engendrés dont quatre survivront. Arthur est le deuxième né après Frédéric son aîné de moins d’un an, trois filles suivront. Vitalie, après lui, n’a vécu que trois mois, et disparaîtra alors qu’Arthur a presque trois ans.
Le poids de la mort réelle se répète pour tous les deux : Madame Rimbaud, Marie, Catherine, Vitalie Cuif, a perdu sa mère à cinq ans tandis qu’Arthur a vécu le décès (octobre 1857) puis la résurrection d’une petite Vitalie (15 mai 1858) : « La petite morte derrière les rosiers » (Illuminations : Enfance II), d’où se déduirait l’insistance de « l’ange en exil » dans le mythe qui l’entoure. Notons combien les prénoms se redoublent induisant la confusion des êtres. La mort encore dans l’insistance d’une mère, tout en noir, la Bible à la main, veuve éternelle qui veut le faire entrer dans l’image de ce que doit être un fils.
Plusieurs retournements s’inscrivent comme ruptures dans sa vie : d’élève modèle qui s’applique à la religion, qui écrit couramment le latin et remporte tous les prix, il devient le rebelle fugueur, l’adolescent qui plonge dans ce que sa mère appelle les vices. Ce temps s’accompagne de la révolte poétique. Il se baptise : « fils du Soleil » et détrône l’Autre de son enfance, dont il s’était fait « le petit valet ». Puis, il part : « la poésie n’était qu’une sottise ». C’est l’Afrique : Aden, Harar. Devenu commerçant de peaux et d’armes, dans une vie de forçat, il amasse l’or qu’il n’a pas su vivre avec les mots reniés. Il souffre de « l’absolu de l’ennui », s’étant finalement inscrit, très loin de sa famille, dans les valeurs maternelles aliénantes : l’argent, le travail, l’austérité.
Rimbaud s’est heurté à sa division subjective. Sans faire le deuil de l’Un. L’harmonie, il l’a encore cherchée dans la musique puis dans la multiplicité des langues. C’est l’échec : « Je ne sais plus parler » (« Une saison … Matin »,). Il rompt alors avec le symbolique. Il prend la fuite ; s’enfonce dans les déserts d’Abyssinie. Toujours seul mais accompagné de son génie « d’une beauté ineffable ». Il n’avait pas su reconnaître dans son « combat spirituel {…}aussi brutal que la bataille d’hommes » (« Une saison…Adieu ») que « le Prince était le Génie. Le Génie était le Prince » et ils « s’anéantirent » (Illuminations. Conte). C’est là une lutte à mort avec le même où s’inscrit, peut-être, son homosexualité ou cette identification maternelle qu’il cherche à nier et qui le rattrape toujours.
Le poète, poiêtes, en grec et, poeta, en latin, est défini comme : celui qui crée. Le poème (poiêma, poema) est un objet fait. Mais le grec disposait d’un autre verbe pour désigner le faire, l’agir : praxai et pragma : la chose faite. Rimbaud est passé de l’un à l’autre, n’ayant pas accepté sa division et le pas-tout de sa castration. N’ayant pas fait le deuil de l’objet, il a trop voulu, « la liberté libre ». Il lui fallait toujours dire non à ce qui aurait pu créer un lien, refusant l’objet-partenaire qu’il aurait pu investir comme cause de son désir.
« En bref, faim et soif d’un côté, heureuses, et sexualité suppliciée de l’autre, Rimbaud n’a jamais pu aboutir à une synthèse “adulte’’ du rapport de ses sens au monde », sa seule ressource étant puisée dans ses “ journées enfantes’’ (Illuminations, Sonnet), ainsi que le soulignait Yves Bonnefoy2.
Rimbaud aurait-il pu dire ce que J.Lacan, se reprochait à lui-même : « Je ne suis pas poâte-assez3 »? Car, ajoutait-il, « C’est pour autant qu’une interprétation juste éteint un symptôme que la vérité se spécifie d’être poétique 4» et encore : « de réel, il n’y a que l’impossible. Et c’est bien là que j’achoppe. Le réel est-il impossible à penser, s’il ne cesse pas de s’écrire5 ? » Comme Rimbaud le dira dans « Enfance », tous deux n’étaient maîtres que du silence.
1 Cahier de l’Herne, publié en 1993, Cahier dirigé par André Guyaux,.cité par Benedetto Croce, p. 262.
2 Conférence prononcée à Neuchâtel en février 1977, idem, p.348
3 L’Insu-que-sait de l’une-bévue, c’est l’amour, 17 mai 1977, Ornicar N°17/18, p.22.
4 Idem, 19 avril 1977, p.16.
5 Idem, 10 mai 1977, p.17.
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par [Dario Morales ]
à 04:16
jeudi 22 avril 2010
Recontrer un psychanalyste à l'adolescence - Hélène Bonnaud
Hélène Bonnaud - psychanalyste, membre ECF
Ils parlent, ils parlent. Conversation ininterrompue avec les portables, mettant l’autre de la relation toujours à portée, d’un seul clic, sur son écran également, ils chattent sur MSN de façon continue ou sur Facebook, se répondent, et encore s’appellent. L’adolescence aime la parole. Elle s’y est abonnée. Elle est toujours connectée à un autre qui au bout de la ligne, parle pour dire ce qui fait son quotidien, pour occuper l’autre plus que pour s’occuper de l’autre. Les ados passent ainsi un temps fou à se connecter et à déverser des valises de messages, comme pour dire j’existe, je parle, je suis là.
À qui s’adresse-t-elle, cette parole si vitale ? Elle parle entre soi. Le monde des ados a toujours eu cette particularité d’être un dialogue fermé, pris dans la recherche d’un autre identique qui comprend et qui pense comme moi, un multiple de moi en quelque sorte. De tout temps, l’adolescence a été perçue comme la période de la vie où la parole propre donne de l’être car c’est le moment où le sens à donner à sa vie et à sa personne propre, est prioritaire. Il s’agit en effet, pour chacun de se construire et de se faire une place parmi tous les autres. Cela demande d’être conforme aux modèles qui dominent ou bien de s’affronter à l’imaginaire du groupe qui les sous-tend. Il faut gagner sa place alors que, dans la famille, cette place était de fait.
Alors pourquoi un psychanalyste ?
On ne le rencontre jamais par hasard. Le psychanalyste, en effet, n’est pas l’oreille mise à disposition des portables. Il faut prendre un rendez-vous avec lui. C’est déjà un acte. De plus, on ne le rencontre que si quelque chose ne va pas, se manifeste et dérange. Cela s’appelle symptôme. Un symptôme vient toujours rompre une certaine continuité. Il vient indiquer qu’il y a un empêchement, un accroc ou parfois une précipitation d’actes qui entraînent le sujet au bord de la loi, au bord de la vie. C’est la définition du symptôme, d’être un message qui veut dire ce que je ne savais pas ou d’être l’effet d’une pulsion qui me domine. Mais sa vérité est souvent masquée. Elle n’apparaît pas de façon limpide, semble, selon les cas, totalement effacée ou simplement recouverte d’un voile. Parfois, on ne la retrouve pas, et il faudra aller la chercher, petit bout par petit bout. Du fait qu’elle est masquée, voilée, cachée, tronquée, il n’est pas facile de savoir à qui elle s’adresse, cette parole du symptôme. Certes, elle est la propriété du sujet, et d’une certaine façon, il est important qu’il puisse la reconnaître comme sienne. Mais savoir précisément à qui elle s’adresse et d’où elle vient, c’est le travail de l’analyse qui le dira. Le message du symptôme mérite d’être déchiffré. C’était l’idée de Freud. Et cette opération ne peut se faire que dans la rencontre avec un psychanalyste car il est le décodeur de l’inconscient. Faire ce choix, c’est consentir à reconnaître la singularité, parfois inquiétante, de ce qui m’agite. Cette rencontre est donc essentielle dès lors qu’on se sent perdu et qu’on veut se retrouver.
Or, souvent, à l’adolescence, le sujet ne veut rien savoir de son symptôme, il préfère ne pas en parler, ne pas le reconnaître, ne pas s’en soucier. Il ne veut d’ailleurs pas spécialement s’en défaire. Son symptôme et lui, ils se supportent parfois très bien. C’est souvent l’entourage, la famille de l’adolescent qui s’inquiète et s’interroge. Et c’est aussi par leur intermédiaire qu’une entrevue avec un psychanalyste peut avoir lieu.
Parfois l’analyste est appelé dans l’après-coup d’un traumatisme reconnu comme tel. Il s’agit alors d’un événement qui a fait intrusion dans le psychisme. L’analyste, dans ce cas, a pour fonction de venir réparer ce dommage et d’empêcher qu’il ne vienne hanter et perturber celui qui l’a subi. La parole, en effet, est le seul moyen pour que l’événement traumatique puisse se détacher du sujet, mais aussi que les fantasmes qui touchent souvent à la sexualité puissent être entendus et reconnus comme tels. Le trauma n’est pas toujours là où on l’imagine. Il peut se loger dans l’irruption du réel dans le fantasme inconscient. Il aura alors des conséquences tout aussi ravageantes.
L’adolescence est une période cruciale de la vie où l’irruption de la sexualité rompt avec l’enfance et du coup l’éloigne, cette enfance, au loin, parfois très loin de soi. L’adolescent se sent toujours plus proche de l’adulte qu’il ne l’est en réalité. Il considère qu’il a acquis un savoir – du fait de son entrée dans la vie sexuelle – et qu’il sait comment se tenir et s’affirmer dans la vie. Il lui faut pourtant passer par un renoncement, ce qu’il n’est pas toujours prêt à faire.
Ainsi, certains adolescents n’arrivent pas à sortir du milieu familial, ce qu’on a appelé le syndrome « Tanguy ». Ce symptôme est lié au fait que les parents n’incarnent plus un modèle rétrograde, un regard passéiste. Les adolescents, dans ce cas, ne ressentent pas l’effet générationnel. Les parents sont statufiés dans un rôle éternel, comme si la mort n’existait pas, le concept de temps non plus. Il y a un arrêt sur image. L’adolescent reste à la maison car il n’a nullement l’envie d’assumer sa vie et de faire des choix qui le bousculeraient et changeraient son existence. Il préfère la jouissance au désir.
L’adolescence a toujours été marquée par ce mécanisme de fuite de la réalité. Elle s’inscrit dans la reprise pour le sujet, de l’activité psychique centrée sur la sexualité. La période de latence est terminée, et les pulsions viennent déranger la tranquillité du monde enfantin. Tout est bouleversé et les images parentales vacillent. C’est pourquoi tout apparaît brutalement au sujet comme une tromperie. Avec la levée du voile sur la sexualité des adultes, l’adolescent a le sentiment parfois très amer d’avoir été dupé. Les identifications qui ne sont pas été assez solides pour résister à cette effraction du réel du sexe, peuvent ne plus tenir le sujet. C’est justement au moment où les craquages de l’identification sont les plus éprouvants que la rencontre avec un psychanalyste peut servir à supporter cette rupture.
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par [Dario Morales ]
à 12:27
samedi 17 octobre 2009
Frankie Addams - Yvonne Lachaize-Oehmichen
Yvonne Lachaize-Œhmichen, psychanalyste, membre ECF
“La famille a changé, mais le temps de l’adolescence s’il peut être variable selon le sujet ou l’époque, reste identique dans le basculement des repères et des séparations nécessaires. Le réel de la puberté, la confrontation à l’autre sexe n’ont pas perdu leur pouvoir traumatique. Frankie Addams représente l’adolescente éternelle”.
« L’adolescence » est un terme qui n’apparaît dans la langue française qu’au XIXe siècle. C’est dire qu’elle peut ne pas être perçue comme passage obligé de l’enfant à l’adulte. Cependant, l’adolescence désigne ce moment de la puberté où surgit un réel auquel le sujet doit répondre. C’est l’âge où s’ouvrent tous les possibles marqués par l’interdit de l’inceste et par l’impossible du rapport sexuel. S’y découvre, dans la stupeur, que le réel du sexe échappe au dire de l’Autre ainsi barré. L’Autre ne sait donc pas tout et le mensonge est possible. À l’inverse l’instinct inclut un savoir dans le réel dont seul l’animal sur lequel le langage n’est pas tombé peut bénéficier. J. Lacan insistait sur ce dernier point, en 1975 il nous disait qu’on ne doit pas sous-estimer le fait que le langage laisse des traces sur le « parlêtre », en particulier celles de l’inconscient et qu’il ne peut plus, de ce fait, être question d’instinct.
Ainsi l’enfant, puis l’adolescent - notons la neutralité de ces termes - devient « homme » ou « femme », signifiants nouveaux censés le déterminer. Quelles ruptures vont-ils l’obliger à accomplir dans son rapport avec les figures parentales où il n’était question que de mère, père, enfant ? Que doit-il attendre de son sexe et de celui de l’Autre ? Les questions sont là suscitant l’angoisse, mais des réponses, chaque fois singulières, sont à inventer. Des rêves s’ouvrent avec leur cortège d’images et de sensations autour du sexe et de l’amour, mais comment les mettre à l’épreuve de la réalité ?
Pour aborder ce point de bascule des repères et ce qui va devoir changer quand des choix, qui sont ruptures avec des identifications, s’imposent dans l’existence, j’évoquerai la jeune « Frankie Addams », au travers du roman de Carson Smith Mac Cullers, paru en 1946 ; dont le titre anglais était « The member of the wedding » (« Le membre du mariage »).
« Frankie avait douze ans. Elle ne faisait partie d’aucun club, ni de quoi que ce soit au monde. Elle était devenue un être sans attache, qui traînait autour des portes, et elle avait peur ».
Pour Frankie Addams, ce jour-là, le monde, avait changé. Mais c’est Frankie, de fait, qui n’était plus la même et qui, soudain, se voyait dans le monde qui lui renvoyait son regard avec une étrange « connivence ». « Pour la première fois, nous dit l’auteur, elle ne se sentit plus séparée du monde ». Peut-on comprendre que jusque-là, par la place d’objet comblant qu’elle avait prise dans la construction du fantasme, il y avait totale cohésion de son être de vivant et du sujet de la parole ? Ainsi absorbée, captée, réalisant l’objet a, elle était exclue mais sans le savoir et, par là, ne pouvait ni se représenter ni voir le monde
Paradoxalement, c’est de « la vieille Frankie » dont il est question pour cette jeune fille de douze ans, qui regarde la dépouille de ce qu’elle était jusque-là avec un immense dédain. De nouveaux affects l’assaillent : l’ennui et l’attente d’autre chose qui la précipitent dans des comportements qu’elle ne s’explique pas et dans des sortes de fugues au moment même où s’ouvre pour elle la question de l’amour avec le mariage annoncé de son frère et de l’autre femme avec laquelle il allait partir au loin. Il lui apparaissait que son « nous » à elle ne pouvait être exclu de celui que formait son frère et sa fiancée : c’est là ce qui constituait sa version du rapport sexuel où elle devait trouver sa place. Mais le couple s’en va et Frankie n’est plus qu’un objet délaissé, ce qui la divise et l’interroge. L’objet (a) perdu, qu’elle ne réalise plus, devient alors « extime ». Cette chute de Frankie est la répétition du trauma subi lorsque son père, veuf depuis sa naissance, l’avait chassée de son lit.
« -Qu’est-ce que c’est que cette grande godiche de douze ans, avec ses jambes de sauterelle, qui veut encore dormir avec son vieux papa ? », lui avait brutalement dit son père. Notons que le couple formé par son frère avec Janice, - cette femme qu’il avait introduite aux dépens de Frankie - est déjà un déplacement marquant la constitution d’une scène à trois - et non plus à deux - d’où Frankie est bien, également, « évincée ». J’évoquerai, avec ce terme, un petit texte de S. Freud : « Le roman familial du névrosé » où il nous dit que le sentiment d’éviction est à l’origine de l’idée d’être « étranger à ses parents » en précisant « que l’individu au cours de sa croissance se détache de l’autorité de ses parents », et que « c’est un des effets les plus nécessaires mais aussi les plus douloureux du développement ». C’est ce point de rupture que l’adolescence peut recouvrir. C’est ce moment où un sujet se retrouve castré, dépris d’une place d’agalma puis d’objet (a), dans laquelle il s’était cru le tout de l’Autre. Il a maintenant à élaborer, par la castration advenue et dans sa division rencontrée, son propre fantasme avec la jouissance qui lui est propre. Ainsi parviendra-t-il à voiler son manque et sa solitude ; processus, donc, de séparation, de deuil, et de construction. Il y a alors passage de la famille au monde.
De plus, l’autre femme fait signe à Frankie, ouvrant sa perplexité face à la question : qu’est-ce qu’une femme ? Et c’est au même moment qu’un soldat ivre réussira à l’entraîner dans une chambre. Prise de panique devant le désir inconnu de cet homme, elle va l’assommer avec un pichet de verre et elle s’enfuira, craignant de l’avoir tué. Cet homme ne pouvait pas lui faire endosser le signifiant « femme » qu’elle n’était pas prête à assumer. Elle avait peur. Que lui voulait-il donc puisqu’il ne s’agissait plus seulement de parler ou de jouer à la dame ? Alors, Frankie dira : « j’ai l’impression que tout a disparu et qu’on m’a laissée seule au monde ». Notons ce désarrimage soudain et ce sentiment de solitude : Frankie est tombée dans le monde mais c’est dire aussi bien qu’elle peut y faire sa place.
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par [Dario Morales ]
à 10:48
dimanche 17 mai 2009
Addiction - Yvonne Lachaize-Oehmichen
Yvonne Lachaize-Oehmichen, psychanalyste, membre ECF
« La cocaïne bénéficie d’un véritable effet de mode, au point que les spécialistes évoquent désormais une épidémie » (I. Mandraud et C. Prieur – Le monde, lundi 3 mars 2008).
Faisons, alors, retour à ce livre Roman avec cocaïne, (Éd. P. Belfond, Paris, 1983), signé M. Aguéev. Qui était cet écrivain ? Le mystère reste entier. L’auteur russe aurait quitté son pays en 1917, lors de la révolution. Une première parution dans le début des années trente, restée presque ignorée, avait fait scandale. Son livre n’a réellement été publié et apprécié qu’en 1983.
Exemple d’une violence retournée contre soi-même, il s’agit, dans ce roman, de la descente dans l’enfer de la drogue d’un adolescent de seize ans : Vadim. Au départ bien doué, il se voit avocat célèbre. Par le biais de ses rêves, il y parvient sans problème ce qui l’incite à la crânerie et à l’indolence. Il est pauvre et seul fils d’une mère âgée dont il a la plus cruelle honte. Aucun père à l’horizon.
Trois temps principaux dans ce roman : le lycée ; Sonia ou l’amour déçu ; la drogue.
Au lycée, tête de classe avec trois autres élèves, Vadim souligne la duplicité dans laquelle ils se perdent, quand l’auteur lui fait dire : « Ayant les notes du meilleur nous avions auprès de la direction, la réputation du plus mauvais » (p.40). « Tourmenté par l’amertume du pauvre » (p.153), il ne peut suivre les modèles que lui proposent ses compagnons d’études, aussi va-t-il bluffer et en quête d’une « réputation d’enfant prodige érotique » (p.24), il s’oriente vers le pire.
Vadim est toujours partagé entre deux désirs « comme le parfum et la puanteur : ils ne se détruisaient pas, ils se soulignaient l’un l’autre » (p.80). Il en était de même avec les femmes. Jamais il n’aurait ressenti de désir charnel, mais une sorte de fièvre parfois qui le faisait errer dans les rues de Moscou. Il était alors en quête, surtout pas d’une prostituée qui ne pouvait être une complice car elle dénierait « la possibilité de recevoir gratis », à savoir qu’il lui fallait penser pour réaliser sa sexualité que c’était elle qui lui imposait ce devoir. Il se veut instrument de la jouissance de l’autre, pour mieux en triompher. Non, il ne cherchait pas un sourire d’invite mais un regard comme le sien, « un regard cinglant de bourreau — un regard comme un contact d’organes sexuels {…} comme si une heure auparavant, nous avions tué ensemble un enfant {…} par ce regard tout était dit » (p.88). Ainsi pouvait se révéler une sensualité brutale, hostile, sans la nécessité que quoi que ce soit se dise, une sexualité narcissique, où se logeait « une lutte secrète et perverse avec ses étapes et sa victoire » (p.118).
Mais tout se bouscule quand il rencontre Sonia, femme mariée, qui va lui envoyer des fleurs. Elle est séduite, il est amoureux ce qui le rend impuissant : « n’éprouvant que de l’amour, je feignais la sensualité » (p.127). C’est là le clivage que Freud soulignait dans la sexualité masculine entre amour et désir, où se reconnaît « la non congruence des courants tendres et sensuels », ce qui lui fait préciser que « là où ils aiment, ils ne désirent pas et là où ils désirent, ils ne peuvent aimer » (« Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », La vie sexuelle PUF, 1969).
Le retour du mari de Sonia et la vue de leur lit défait, réveille en Vadim une frénésie sexuelle, qu’elle ne tolère pas : « Adieu, ma chimère », lui écrit-elle, je préfère mon mari.
Vadim ne retrouve sa sexualité que dans la rivalité du rapport au miroir, sur l’axe a…a, tout comme Hamlet, face à Laerte qui, au cimetière, lui montre l’image d’un deuil véritable, dans le rapport à l’objet perdu que représente sa sœur Ophélie, il peut alors, dans le mimétisme, adopter cette même attitude. Hamlet, qui est, pour Jacques Lacan, « la tragédie du désir » nous dessine la panne d’un obsessionnel de fiction face à l’acte à poser.
« Ce jeu avec l’heure de la rencontre domine essentiellement le rapport de l’obsessionnel », nous disait Lacan (Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, inédit, 8 avril 1959). Vadim, tout comme Hamlet, « nous démontre de la névrose », car il n’est pas névrosé ou psychotique mais personnage de roman. À l’inverse d’Œdipe, Vadim barguigne devant l’acte à poser. Mais, devant le lit défait s’est écroulée l’idole et la putain a surgi, l’idole à ne pas toucher de l’inceste qui faisait de Sonia le seul « être humain », parmi la cohue des femmes.
Cette capture de l’amour l’avait d’abord fait disparaître lui, puis elle, quand les choses s’étaient retournées. Vadim est maintenant seul avec ses fantasmes de revanche, personne ne l’appelle plus et le cafard s’installe. Il est abandonné. Toujours sur l’axe a…a’ du narcissisme, il part dans des rêveries où il renverse les situations de la réalité, dans des fantasmes pervers où il se voit royal et méprisant donnant l’aumône au riche Stein devenu un misérable loqueteux.
Il se morfond jusqu’au jour où Zonder l’appelle pour lui proposer une prisoche. Il découvre l’extase après les prises de cocaïne avec « la sensation physique du bonheur », et c’est l’escalade du toujours plus afin de retrouver les illuminations du début dont il se ressentait le maître. Les retombées, cependant, sont terribles : « un abattement mortel » (p.198) s’empare de lui qu’il faut fuir en répétant le geste. Il vole la broche de sa mère et c’est déjà une sorte de meurtre qu’il achève dans des hallucinations où il la voit qui se serait pendue. Faute de séparation, c’est du meurtre de la mère dont il est question.
La cocaïne ne lui procure plus l’exaltation du début mais irritation et délire avec des hallucinations où ce qui est refusé du symbolique fait retour dans le réel.
Il est conduit au suicide par empoisonnement.
Ce roman de formation nous confronte à la déchéance d’un jeune homme auquel tout semblait sourire. Faute de la castration, c’est l’un ou l’autre qu’il faut démolir. La drogue est devenue un partenaire narcissique d’abord à son service pour se révéler ensuite un objet persécuteur. Avec la drogue plus aucun lien passant par l’Autre du discours n’a d’utilité. La drogue débarrasse de l’Autre, seul subsiste le rapport au pire de la jouissance, qui fait retour à la haine première du lust-ich contre le monde entier qui s’oppose et à « la gourmandise » du surmoi (Jacques Lacan, « Télévision », Autres Écrits, Paris : Éd. Seuil, 2001, p. 530) qui ne cesse de dire « Encore ». Freud, dans son texte « Le moi et le ça », la situait avant l’identification au père qui permet de dire oui à la castration qu’apporte le langage. Est en cause le meurtre en soi de l’Autre, aussi bien meurtre de la mère quand le Nom-du-Père est forclos, ce que la drogue a révélé, et qui ne peut conduire qu’au débordement de jouissance et finalement au suicide.
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par [Dario Morales ]
à 11:03