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jeudi 16 juillet 2009

Les SMS dans la vie amoureuse des femmes - Hélène Bonnaud

 

Hélène Bonnaud, psychanalyste, membre ECF
La clinique de l’amour a rencontré un nouvel objet dans le lien amoureux. Les SMS ont délogé les messages téléphoniques. À l’adolescence notamment, ce mode de lien se caractérise par une urgence extrême, un appel à l’Autre constant et la nécessité de sa réponse immédiate. De fait, l’exigence d’être toujours « connecté » n’est pas sans interroger cette nouvelle forme de l’échange amoureux.
Si on attendait les lettres de son amoureux jusqu’au milieu du XXe siècle, l’arrivée du téléphone puis des portables a totalement modifié les modalités de communication dans la vie amoureuse. La forme épistolaire semble avoir disparu de nos mœurs. Le téléphone a détrôné l’écriture. Peut-on considérer que les mails et les SMS sont les rejetons des lettres d’amour d’autrefois ? Il ne s’agit pas de correspondance proprement dite, mais d’une écriture qui porte les traces d’un dire. « L’écriture est une trace où se lit un effet de langage. C’est ce qui se passe quand vous gribouillez quelque chose »1, dit Lacan dans Encore.
Quelles sont donc les propriétés de cet objet SMS, entre voix et écriture, dans la vie amoureuse des femmes, puisque ce sont souvent elles qui évoquent, en analyse, la place qu’il occupe dans leur vie ?
Il y a tout d’abord la dimension de la parole. De quoi sont faits les SMS amoureux ? Ce sont des messages d’amour d’un style propre à chacun. En même temps, la nécessité de faire court – un nombre de signes ne peut être dépassé –, exige une écriture condensée. Une langue s’écrit, à partir des phonèmes des lettres, laissant au vestiaire la grammaire et l’orthographe. Les sons s’utilisent comme les empreintes sonores des signifiants et doivent se décrypter. Il faut penser ce langage à travers l’audition de ce qui s’entend. Il s’agit d’oraliser les consonnes pour rétablir le sens. Les procédés utilisés comme l’abréviation, la phonétique et le rébus typographique procèdent d’une compression des mots. Les messages sont donc des marqueurs de sens. Il n’est pas question d’invention singulière d’une langue proprement dite, la métaphore en est absente et le lapsus n’y a pas cours. Bien au contraire. S’il y a bien une jouissance qui s’insère à déformer la langue, elle n’en reste pas moins liée à servir la communication et à faire sens. Il ne s’agit pas d’une prévalence de l’équivoque mais d’une écriture qui doit se lire dans un codage simplifié. C’est l’envers de l’art de Joyce qui « a fini par imposer au langage même une sorte de brisure, de décomposition, qui fait qu’il n’y a plus d’identité phonatoire »2. La langue des SMS est une construction minimale, sans recherche d’effets linguistiques. Le langage n’y est pas torturé comme dans l’écriture des surréalistes, mais réduit. C’est la simplification qui force à jouer avec les phonèmes, et non la recherche de la polyphonie de la parole. Le sens phonatoire y est au contraire construit comme le bruit, la sonorité de la lettre libérée de sa carapace grammaticale. De ce fait, « je t’aime » s’écrit « JTM ». C’est une écriture concentrique. Je fais cependant l’hypothèse qu’écrire « JTM » n’a pas la même valeur que d’écrire « je t’aime » en toutes lettres. Cette écriture est symptomatique d’un nouveau mode de jouir des mots. L’effet sonore produit une jouissance qui s’affranchit des normes pour mieux servir le sens commun. Il y a donc une subversion de la norme qui peut être interprétée comme jubilation d’une écriture sonorisée.
Le deuxième point concerne le temps. Il n’y a plus de laps. C’est l’instantané qui domine. L’échange de SMS provoque une accélération de l’urgence, une précipitation de l’attente. Celle-ci fait symptôme. Les femmes supportent très mal le délai, l’absence de réponse immédiate à leur demande d’amour. Elles font équivaloir le manque de réponse à un manque d’amour. La demande s’incarne dans la présence qui doit être permanente. Sitôt satisfaite, elle s’évanouit. Les preuves d’amour passent par ce dialogue qui défile tout au long de la journée. La connexion à l’être aimé doit être continue. Cette exigence de rapidité manifeste la fragilité symbolique des messages. Ils ne valent pas grand-chose sur le plan du contenu, leur sens est marqué d’une grande pauvreté : c’est leur manifestation qui vaut. Précipité du prêt-à-jouir. Le modèle du stimulus, qui provoque un acte dans l’immédiateté, en est l’expression. Nous y reconnaissons celle du besoin, quand la répétition réitère la rencontre avec une jouissance impérative. Proche du harcèlement, cette position marque le pas d’une demande sans limite et fait le lit de l’interprétation d’une rupture du lien là où le signe manque.
Ainsi, l’usage des SMS fait caisse de résonance à la demande d’être connecté à l’Autre de façon incessante. Cette irruption d’une écriture, qui surgit à tout instant dans le portable de chacun, favorise l’illimité d’une jouissance qui sert à absorber la présence de l’autre. Il s’agit d’une clinique de la connexion qui peut prendre la forme d’un symptôme compulsif, mettant à jour un rapport de branchement à l’autre qui ne fait qu’exacerber la particularité du rapport à l’Autre toujours insatisfait ou impossible. C’est aussi la fragilité du lien qui s’en déduit, comme une menace qui perturbe le présent, rendant les signes de l’amour réduits à quelques lettres, présence / absence où l’Autre manque toujours.
 
1 Lacan J., Le séminaire, livre XI, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 110.
2 Lacan J., Le séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 97.
 
 
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