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vendredi 2 avril 2010

Alain Le Bras, Affinités électives - Armelle Gaydon

 

Armelle Gaydon, psychologue
« … Je regarde comme un bonheur que nous soyons aujourd'hui parfaitement d'accord, et que ces affinités naturelles et électives hâtent entre nous les confessions ».Goethe, Les affinités électives (Die Wahlverwandtschaften)
Né en 1945, mort par suicide en 1990, Alain Le Bras aimait créer des univers destinés à offrir un plaisir immédiat. « Des sujets, des sujets précis, je n’en ai pas. Les contraintes, je les fuis plutôt (…) Je crois qu’en toute chose, j’essaye de trouver une satisfaction », posait-il en préalable1. Toiles, dessins, pâtes à modeler, boîtes, collages d'ailes de papillons et de timbres-postes, l'œuvre d'Alain Le Bras, riche d'inventions, de raffinements et de couleurs est faite de détournements et récupération de matériaux. Elle met au cœur de la démarche artistique la contingence, qui permet de laisser un matériau, une ligne, une technique déstabiliser un travail déjà entamé, le réorganiser, pousse Alain Le Bras à revenir à plusieurs reprises sur une œuvre, à contredire ou reprendre le travail déjà réalisé, à toujours chercher : « L’anecdote, le hasard, le petit rien peuvent faire naître l’idée, la basculer avec humour ». « Les dessins me conviennent, dans la mesure, la démesure (…) où ils m’étonnent. Mais je préfère qu’ils me surprennent ; disons qu’ils me surprennent à être moi-même », écrit-il.
Mais toujours il y a une condition : « travailler minutieusement, méticuleusement », dans un acharnement « tout à fait digne d’un maniaque ». L’artiste se méfie de sa propre habileté, d’un savoir-faire qui irait contre cet effort : « tout artiste qui dessine avec le réel se doit (…) d’être celui qui voit pour la première fois ». Pour cela, il convient de se contraindre, d’adopter s’il le faut « des structures contraignantes » et de les mettre au départ de la création, dans une intension comparable à celle qui anime le groupe de l’OuLiPo, l’“Ouvroir de Littérature Potentielle”, auquel Alain Le Bras s’est intéressé.
Dessinateur inlassable et lui-même enseignant le dessin, Alain Le Bras a laissé de nombreux carnets de dessins, dont un certain nombre ont été acquis par le Musée des beaux arts de Nantes. C’est à ses dessins et collages qu’il consacre l’essentiel de son temps. Après ses études à l’Ecole des Beaux-arts de Rennes dans l’Ouest de la France, il a 25 ans lorsqu’un séjour en Guyane laisse l’empreinte déterminante qui décide de sa pratique artistique. Proche de la nature, emporté par la lumière, il vit la Guyane exotique et luxuriante comme un monde libre et un total dépaysement, qui lui apparait comme « l’envers exact » de sa Bretagne natale. Il explique par cette schize le malaise qu’il ressent à son retour en France. Il prend alors la décision de peindre qui lui permettra de supporter durant de longues années « l’effort de vivre ». La Guyane est le choc, le repère majeur, l’événement qui dessine un avant et un après.
Alain Le Bras en revient muni des principes au fondement de son travail et à partir de là, qu’il s’agisse de peinture ou de collages, de matériaux récupérés, de pâte à modeler ou de boites, sa démarche se caractérise par un intense maniement de la couleur, une sensualité et une matérialité dont font état tous les commentaires sur l’œuvre. L’artiste procède par petites touches, construisant une patiente organisation de tâches colorées qui se mettent à vibrer dans des compositions emprisonnant l’aléatoire dans la maîtrise. Pas de drame, aucun désir de révolution, nulle surenchère expressionniste, mais un goût pour l’équilibre et ce qu’il appelle la « contrainte structurante »2 désormais au principe de sa vie.
Voir comme l’on touche
C’est son ami le poète et écrivain Eugène Savitzkaya, qui en parle le mieux. Rencontré en 1981 et auteur de plusieurs livres sur le peintre ou en collaboration avec lui, Savitzkaya célèbre celui qui lui a enseigné à voir l’art et la beauté du monde, qui lui a appris à voir comme l’on touche. Il confesse : « Qu’est ce qui me rappelle Alain [Le Bras], dans l’obscurité ? L’odeur des mangues me rappelle Alain, et le piano de Bach. Qu’est-ce qui me rappelle Alain dans la lumière ? Le coq, le paon, le perroquet, les crocodiles et les hirondelles, la couleur bordeaux et le vin gris, l’or et les innombrables et indescriptibles espèces de bleu. Et la cendre, la cendre rouge du charbon et du bois ayant trempé dans la mer, la cendre grise du bois fruitier, la cendre blanche du papier. Et même l’onctuosité, le parfum et comme la saveur de la cendre. »3
Dans un texte qui vient d’être réédité, intitulé « Portrait en pied »4, le poète saisissait le côté charnel et presque trivial du rapport du peintre à son travail. « Lorsqu’il a froid, il préfère du cochon le rose salé et les os qu’il pile avec le manche de son couteau : au printemps, le canard, la chair grillée, avec en garniture les plumes parfaites du souchet ou de la sarcelle (…). Après un malheur, seul le poisson fumé passe par sa bouche avec les feuilles de géranium, la térébenthine des mangues, un peu de parfum de bourbon et l’acajou chocolat pur du cacao ».
Il s’agit pour Alain Le Bras d’enregistrer la réalité chez les gens qui lui sont familiers, de tisser des liens entre la matérialité brute et le vivant, de traduire de ses voyages les couleurs traversées, d’organiser sa création comme un lien entre ses amis et lui.
Donner de la saveur à l’angoisse
Sa peinture enserre le monde dans une traduction qui s’apparente à l’invention d’une écriture. Il veut que l’œuvre « fourmille », il faut que le dessin « grouille », mais non sans en passer par un infatigable travail. Il s’agit de mortifier suffisamment le vivant, d’en cadrer le fourmillement et d’en fixer quelque chose. Quand un sujet est trop vivant, il lui est impossible de peindre : devant un modèle qu’il compte faire poser pour revenir à la « vraie peinture », un beau jeune homme au corps superbe, « saint Sébastien de deux mètres de haut », le peintre est « mort de trouille », n’a pas le courage, « ne peut se coltiner avec ce sujet-là ».
Comme tout artiste authentique, Alain Le Bras engage dans cette opération sa vie même. Sa vie s’en nourrit, son équilibre en dépend. Peut-être est-ce d’ailleurs l’inverse et que, plus que son équilibre, c’est sa vie même qui en dépend. « On peint parce qu’on ne peut pas faire autrement », confesse-t-il. Hantant les parages où le discours défaille, affrontant l’angoisse, l’artiste n’est-il pas celui qui accepte de s’effacer pour que la création advienne, l’œuvre étant en place de cause ? Alain Le Bras en parle avec une grande précision : « Cela me tient à cœur de travailler. Un artiste est celui qui en dépit de tout continue de croire à des miracles. Le miracle, et c’est ma définition de l’art, est de donner de la saveur à l’angoisse ».
Mais il y avait chez lui un attachement particulier à sa production, dont il se sépare avec peine. Alain Le Bras exposait volontiers d’autres artistes et assurait leur promotion. Pour lui-même, c’était plus difficile. Ainsi la possibilité de vendre ses œuvres a toujours conditionné par la possibilité de nouer un lien avec les acheteurs et de ne pas perdre totalement ses œuvres de vue : « « Tout de suite je me suis dit, tu n’es pas international, toi, tu es régional ; il faut que tes trucs restent pas très loin de toi ». Accepter une exposition à l’étranger lui est pénible, comme vendre à des gens qu’il ne connait pas ou ne connaitra jamais. Il expose donc dans sa région, à partir de la fin des années 70, dans des lieux assez intimes pour un public qui prend l’habitude de venir à lui.
L’angoisse n’est jamais loin, compagne familière qui rôde et qu’il reconnait, citant Cy Twombly qu’il admire : « Cy Twombly, c’est du parfum, ce n’est pas de la tisane, ce ne sont pas des petites saveurs pisseuses, c’est une angoisse fondamentale et une saveur d’une ténacité impeccable ».
Pour Alain Le Bras, l’art est venu comme une alchimie subtile permettre que se tissent des « affinités électives » : non pas entre deux êtres, comme dans le roman de Goethe, mais entre le peintre et sa production, son art venant « célébrer les noces taciturnes de la vie vide avec l’objet indescriptible »5.
 
1 Collectif, Alain Le Bras, Textes d'Alain Le Bras, d'Eugène Savitzkaya et de Philippe Bordes, Ed. L’Atalante, 1993, p. 9. Les citations suivantes se trouvent dans le même ouvrage.
2 Philippe Bordes, « Itinéraire de l’œuvre d’Alain Le Bras », in Alain Le Bras, op.cit, p. 28.
3 Eugène Savitzkaya, in Alain Le Bras, op.cit, p. 22
4 Eugène Savitzkaya, Alain Le Bras en pied ; Plaisirs solitaires, Trois lettres à R.V, Atelier de l’Agneau, réédition 2009.
5 Jacques Lacan, « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, p. 197.
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mardi 23 mars 2010

Douleurs intraitables - Pierre Ebtinger

Pierre Ebtinger, psychanalyste, membre ECF

 Il y a des douleurs dont aucune cause n’est décelable dans le corps. Ce sont de pures douleurs, des douleurs simplement réelles. Ces douleurs, comme l’angoisse, ne trompent pas, et résistent au savoir.
 
Lorsqu’une douleur est sans fondement physique, le facteur psychique est appelé à la rescousse, de façon souvent confuse. La confusion cesse dès lors que l’on considère, entre la douleur et le corps, le rapport de l’individu à son propre corps.
 
Ce rapport au corps ne va toujours de soi. L’être humain se distingue de l’animal en ceci qu’il n’est pas identique à son corps. Il n’est pas un corps, il a un corps 1. Avoir un corps n’est pas inné, cela suppose une reconnaissance ; savoir que l’on a un corps n’est pas sans problème.
 
Considérer le rapport au corps, c’est porter l’attention sur le non visible du corps : l’image que chacun s’en fait, les idées, les fantasmes, les sensations. De ce point de vue, la douleur ne s’aborde ni avec un savoir, ni avec une technique, mais en supportant de ne pas savoir, ou plus exactement avec un non-savoir. Ce non-savoir n’est pas ignorance, il est savoir que tout ne peut pas se savoir, en particulier l’intime de chacun et, plus singulièrement encore, ce qui au sein de cet intime échappe à la personne même. Le corps participe de cet intime ignoré, et parfois aussi sa douleur. En partant d’une position de non savoir, un savoir nouveau peut s’élaborer autour de cette ignorance, au cas par cas, pour peu que l’on dispose de repères permettant de s’orienter dans cette approche.
 
Le premier de ces repères est sans doute celui de l’image du corps. Celle-ci fonde l’image de soi à l’orée de la vie, en général. Affirmer « c’est moi » face à l’image dans le miroir est une évidence pour la plupart, mais pas pour tout le monde. Lorsque ce rapport d’évidence fait défaut, le rapport au corps se trouve mal assuré, faute d’une image fiable permettant au corps de faire un avec soi. Dans ce cas, il se peut qu’une expérience du corps donnant le sentiment que le corps forme un tout puisse suppléer à ce défaut de consistance imaginaire du corps. La douleur, et en particulier le « mal partout », peut à l’occasion remplir cette fonction, fédérer le corps, sceller la permanence de sa présence.
 
Lorsque le fait d’avoir un corps est chose évidente, cela n’exclut pas pour autant le trouble dans le rapport à l’image de ce corps. Le corps ne se contente pas de donner son reflet au miroir, il incarne aussi l’identité de chacun dans la multiplicité de ses détails et de ses contradictions. Le corps, du moins pour ceux qui « ont » un corps, est un mémorial où s’inscrivent nombre de traits qui marquent l’identité de chacun. Cela est si vrai que l’attitude ou l’allure peuvent suffire à identifier quelqu’un. Tout conditionné qu’il est par les images et les idées qui infléchissent son maintien, le corps peut prendre des poses ou s’imposer des contraintes qui n’ont que faire de l’incidence que cela peut avoir sur les muscles, les tendons ou les articulations.
 
Les choses se compliquent encore du fait que sur ce corps existe un sexe qui s’inscrit de façon élémentaire comme : avoir un pénis ou ne pas en avoir. Un petit garçon fier de son pénis n’aura pas le même rapport à son corps que celui qui juge son organe insuffisant. Une petite fille contente de son corps tel qu’il est n’aura pas le même rapport à son corps qu’une petite fille qui languit de ne pas être dotée comme un garçon. Et parmi ses dernières, la vie ne s’orientera pas de la même façon selon qu’elle s’en console tout de bon, ou qu’elle s’en console en faisant de tout son corps un équivalent de l’organe convoité. Ceci n’est pas sans incidence sur certaine douleurs, notamment dans ce dernier cas.
 
L’exigence morale est encore une autre dimension à intégrer dans cette prise en compte du rapport au corps. Celle-ci en effet a souvent bien peu d’égard pour le corps. Quand le devoir commande une existence, quand le dévouement redouble ce devoir et lorsque, circonstance aggravante, les causes perdues nourrissent ce dévouement, alors le corps est bien souvent traité sans ménagement. Il est bien des hommes et des femmes pour qui « tenir à tout prix » fait office de viatique, mais qui ne s’en aperçoivent pas ou ne veulent pas le savoir. Ici la douleur intraitable est l’indice de ce refus de savoir, de savoir quelles forces obscures les lient à cette « galère ».
 
Enfin, la douleur peut être aussi ce qui vient faire obstacle à la jouissance sexuelle. Tout se passe comme si le corps objectait à cette jouissance de façon localisée ou étendue, sporadique ou permanente. La lecture de cette entrave nécessite de prendre en compte les autres aspects du rapport au corps déjà évoqués, et aussi la façon dont le corps est intéressé dans la relation avec l’autre.
 
Ce bref tour d’horizon suffit pour apercevoir que le corps et la douleur qui s’y manifeste requièrent plus qu’un examen objectif. Le corps humain se distingue de tout autre corps vivant par sa consistance invisible au-delà de tout savoir possible. Au lieu improbable du non-savoir, l’homme rencontre communément l’amour, parfois Dieu, parfois aussi la douleur qui ne s’explique pas. La formation du psychanalyste, lorsqu’elle est sérieuse, lui permet de se tenir en ce lieu sans tomber ni dans l’amour, ni dans quelque croyance que ce soit 2. Dans un dialogue qui laisse sa place au non-savoir, le psychanalyste peut aider une personne décidée à ne pas tout attendre d’une prescription médicamenteuse à trouver un mode d’existence tel que la douleur pourra la quitter.
 
La douleur intraitable se dépouille de son mystère dès lors qu’elle cesse d’être rapportée de façon exclusive au corps objectivable, pour être aussi confronté à l’invisible du corps, c’est-à-dire à ce qui s’en imagine, s’en éprouve ou s’en dérobe dans la vie intime de chacun. Un dialogue ainsi fondé est propice à créer une reconnaissance inédite qui pacifie le rapport au corps et le rapport au savoir. Il requiert patience et souplesse, mais assure le déclin de cette pure douleur.
 
(1) Miller J.-A., Biologie lacanienne et événement de corps, La Cause freudienne n°44, février 2000, Paris, Navarin Seuil.
(2) Zaloszyc A., Freud ou l’énigme de la jouissance, éditions du Losange, 2009.
 
 
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samedi 17 octobre 2009

Frankie Addams - Yvonne Lachaize-Oehmichen

 Yvonne Lachaize-Œhmichen, psychanalyste, membre ECF

 “La famille a changé, mais le temps de l’adolescence s’il peut être variable selon le sujet ou l’époque, reste identique dans le basculement des repères et des séparations nécessaires. Le réel de la puberté, la confrontation à l’autre sexe n’ont pas perdu leur pouvoir traumatique. Frankie Addams représente l’adolescente éternelle”.
 
« L’adolescence » est un terme qui n’apparaît dans la langue française qu’au XIXe siècle. C’est dire qu’elle peut ne pas être perçue comme passage obligé de l’enfant à l’adulte. Cependant, l’adolescence désigne ce moment de la puberté où surgit un réel auquel le sujet doit répondre. C’est l’âge où s’ouvrent tous les possibles marqués par l’interdit de l’inceste et par l’impossible du rapport sexuel. S’y découvre, dans la stupeur, que le réel du sexe échappe au dire de l’Autre ainsi barré. L’Autre ne sait donc pas tout et le mensonge est possible. À l’inverse l’instinct inclut un savoir dans le réel dont seul l’animal sur lequel le langage n’est pas tombé peut bénéficier. J. Lacan insistait sur ce dernier point, en 1975 il nous disait qu’on ne doit pas sous-estimer le fait que le langage laisse des traces sur le « parlêtre », en particulier celles de l’inconscient et qu’il ne peut plus, de ce fait, être question d’instinct.
Ainsi l’enfant, puis l’adolescent - notons la neutralité de ces termes - devient « homme » ou « femme », signifiants nouveaux censés le déterminer. Quelles ruptures vont-ils l’obliger à accomplir dans son rapport avec les figures parentales où il n’était question que de mère, père, enfant ? Que doit-il attendre de son sexe et de celui de l’Autre ? Les questions sont là suscitant l’angoisse, mais des réponses, chaque fois singulières, sont à inventer. Des rêves s’ouvrent avec leur cortège d’images et de sensations autour du sexe et de l’amour, mais comment les mettre à l’épreuve de la réalité ?
 
Pour aborder ce point de bascule des repères et ce qui va devoir changer quand des choix, qui sont ruptures avec des identifications, s’imposent dans l’existence, j’évoquerai la jeune « Frankie Addams », au travers du roman de Carson Smith Mac Cullers, paru en 1946 ; dont le titre anglais était « The member of the wedding » (« Le membre du mariage »).
 
« Frankie avait douze ans. Elle ne faisait partie d’aucun club, ni de quoi que ce soit au monde. Elle était devenue un être sans attache, qui traînait autour des portes, et elle avait peur ».
 
Pour Frankie Addams, ce jour-là, le monde, avait changé. Mais c’est Frankie, de fait, qui n’était plus la même et qui, soudain, se voyait dans le monde qui lui renvoyait son regard avec une étrange « connivence ». « Pour la première fois, nous dit l’auteur, elle ne se sentit plus séparée du monde ». Peut-on comprendre que jusque-là, par la place d’objet comblant qu’elle avait prise dans la construction du fantasme, il y avait totale cohésion de son être de vivant et du sujet de la parole ? Ainsi absorbée, captée, réalisant l’objet a, elle était exclue mais sans le savoir et, par là, ne pouvait ni se représenter ni voir le monde
Paradoxalement, c’est de « la vieille Frankie » dont il est question pour cette jeune fille de douze ans, qui regarde la dépouille de ce qu’elle était jusque-là avec un immense dédain. De nouveaux affects l’assaillent : l’ennui et l’attente d’autre chose qui la précipitent dans des comportements qu’elle ne s’explique pas et dans des sortes de fugues au moment même où s’ouvre pour elle la question de l’amour avec le mariage annoncé de son frère et de l’autre femme avec laquelle il allait partir au loin. Il lui apparaissait que son « nous » à elle ne pouvait être exclu de celui que formait son frère et sa fiancée : c’est là ce qui constituait sa version du rapport sexuel où elle devait trouver sa place. Mais le couple s’en va et Frankie n’est plus qu’un objet délaissé, ce qui la divise et l’interroge. L’objet (a) perdu, qu’elle ne réalise plus, devient alors « extime ». Cette chute de Frankie est la répétition du trauma subi lorsque son père, veuf depuis sa naissance, l’avait chassée de son lit.
« -Qu’est-ce que c’est que cette grande godiche de douze ans, avec ses jambes de sauterelle, qui veut encore dormir avec son vieux papa ? », lui avait brutalement dit son père. Notons que le couple formé par son frère avec Janice, - cette femme qu’il avait introduite aux dépens de Frankie - est déjà un déplacement marquant la constitution d’une scène à trois - et non plus à deux - d’où Frankie est bien, également, « évincée ». J’évoquerai, avec ce terme, un petit texte de S. Freud : « Le roman familial du névrosé » où il nous dit que le sentiment d’éviction est à l’origine de l’idée d’être « étranger à ses parents » en précisant « que l’individu au cours de sa croissance se détache de l’autorité de ses parents », et que « c’est un des effets les plus nécessaires mais aussi les plus douloureux du développement ». C’est ce point de rupture que l’adolescence peut recouvrir. C’est ce moment où un sujet se retrouve castré, dépris d’une place d’agalma puis d’objet (a), dans laquelle il s’était cru le tout de l’Autre. Il a maintenant à élaborer, par la castration advenue et dans sa division rencontrée, son propre fantasme avec la jouissance qui lui est propre. Ainsi parviendra-t-il à voiler son manque et sa solitude ; processus, donc, de séparation, de deuil, et de construction. Il y a alors passage de la famille au monde.
 
De plus, l’autre femme fait signe à Frankie, ouvrant sa perplexité face à la question : qu’est-ce qu’une femme ? Et c’est au même moment qu’un soldat ivre réussira à l’entraîner dans une chambre. Prise de panique devant le désir inconnu de cet homme, elle va l’assommer avec un pichet de verre et elle s’enfuira, craignant de l’avoir tué. Cet homme ne pouvait pas lui faire endosser le signifiant « femme » qu’elle n’était pas prête à assumer. Elle avait peur. Que lui voulait-il donc puisqu’il ne s’agissait plus seulement de parler ou de jouer à la dame ? Alors, Frankie dira : « j’ai l’impression que tout a disparu et qu’on m’a laissée seule au monde ». Notons ce désarrimage soudain et ce sentiment de solitude : Frankie est tombée dans le monde mais c’est dire aussi bien qu’elle peut y faire sa place.
 
 
 
 
 
 
 
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mardi 7 avril 2009

Lost in cognition* - Stella Harrison

 

 

Stella Harrison, psychanalyste, membre ECF
 
 

 Ce livre est à lire, et encore, à relire. Il interprète avec vigueur la quintessence de nombre attaques de praticiens contre la psychanalyse aujourd’hui. Pour le psychanalyste, Éric Laurent, c’est clair : pas d’alliance, mais mur entre la psychanalyse et les neurosciences. Oui il y a mur entre le réel de la psychanalyse, et le symptôme, et la série des objets conformes produits par le discours scientifique. Pas d’alliance, mais mur entre la psychanalyse et les neurosciences. C’est ce que dit ce livre, riche d’enseignement, qui n’est pas un ouvrage de réconciliation molle, même si « les lois universelles définies par la biologie aboutissent inévitablement à produire de l’unique » (p.64), même si elles peuvent découvrir que «  l’on ne se sert jamais deux fois du même cerveau » (p.64). « On ne peut réduire le sujet, le parlêtre, à un système de traces » (p.12).

Dans la partie « L’évaluation impossible » (p. 71-99), nous sommes éclairés sur la façon dont la clinique psychiatrique du DSM reposant sur l’Evidence based medecine commence à être critiquée. Éric Laurent apporte ici un espoir en faisant état de contre-feux à ce type delogique.
La troisième partie du livre, et particulièrement le dernier chapitre « Cognition et transfert dans la psychanalyse d’aujourd’hui » (p.125 à 136) sont des flèches incisives, des obus discrets, qui percent un mystère de taille : comment comprendre la place - forclose ? - laissée à la psychanalyse en notre siècle ? Déjà il y a peu, le débat entre Daniel Widlöcher et Jacques -Alain Miller édité sous le titre L’Avenir de la psychanalyse prenait à corps cette question.
Éric Laurent, ici, rend compte de griefs de nombre praticiens, contre la psychanalyse aujourd'hui. À l'arc -en-ciel de leurs doutes et de leur hargne confuse répond ici l’éclair. La question, si actuelle en 2009, est fondamentale pour nous tous : pourquoi tant de psychiatres, de psychologues, d'analystes ont-ils si souvent la tentation, à présent, d’abandonner la psychanalyse ? Cet âtre est brûlant et nous devons savoir de quels bois il se nourrit. Car lequel d'entre-nous, en institution, à l’hôpital, en CMP, n’entend-il pas ces appels répétés à utiliser plusieurs techniques, et surtout pas uniquement, la psychanalyse ?On encourage psychiatres et psychologues, « soignants »à courir vers le « multi-factoriel », le « pluri -disciplinaire », à s’intéresser davantage aux facteurs neurologiques, génétiques, aux méthodes Teach par exemple en matière d'autisme, etc. Il n’est pas sûr que cela ne soit que conséquences des rapports de l’INSERM, ou des plaintes de Bernard Accoyer.
Éric Laurent nous montre ici que certains psychanalystes eux-mêmes ont introduit par leurs doutes le ver dans le fruit de leur art : « (...) la tentation se fait grande, parmi les psychanalystes eux-mêmes de céder à leur angoisse et de laisser tomber la psychanalyse » (p. 136).  Pourquoi ? À l'IPA, nous dit-il, en citant Jacques - Alain Miller, (La Cause freudienne n° 53), la notion de contre-transfert reste très opérante : l'analyste s'oriente de ses propres émotions. Dans un certain courant de cette association internationale, on voit donc s'effacer la dissymétrie entre analyste et analysant, ce qui « provoque aussi des effets troublants sur la position de l'analyste ». On saisit très bien, en conséquence, comment il deviendra impossible à l'analyste orienté du contre-transfert et de son flou, de diriger la cure et de mener la séance à son juste terme. Brouillé sera « son accès au savoir qui lui permet d'interpréter et de capitonner la séance » (p.126). C'est ainsi, développe Éric Laurent, que certains analystes en viennent à quêter une « expérience clef », enracinée dans l'insight, quand d'autres cherchent à atteindre un état « quasi hallucinatoire » pour capitonner la séance (p.127). Il en est aussi, comme Daniel Widlöcher, qui répond, nous le savons de son dialogue avec Jacques -Alain Miller en redonnant vigueur au « cadre fixé par l'horloge ». Difficulté donc à articuler le transfert comme « mise en acte de la réalité sexuelle de l'inconscient », embarras à y voir autre chose que la répétition ou la reproduction, comme le disait Jacques Lacan dans «  l’Identification ». (p110- 111). Difficulté encore de ces analystes qui aseptisent la tâche analysante en cherchant avant tout à dissiper l’angoisse. N’oublions pas que Lacan encore avait pu, lui, en souligner bien souvent l’importance :
« Nous n'allons pas faire ce que nous reprochons à tous les autres, à savoir, du texte de l'expérience que nous interrogeons, élider l'analyste. L'angoisse sur laquelle nous avons ici à apporter une formule est une angoisse qui nous répond, une angoisse que nous provoquons, une angoisse avec laquelle nous avons à l'occasion un rapport déterminant » (J. Lacan, Le Séminaire, L'angoisse).
Éric Laurent, enfin, nous fait saisir comment c’est précisément la place congrue donnée par certains psychanalystes aux processus cognitifs, à la conscience, qui est regrettée par nombre d’entre eux. (p.129) Monsieur Fred Busch ,  psychanalyste américain ego psychologiste, se demande pourquoi l'apport des neurosciences est méconnu des psychanalystes kleiniens particulièrement…, quant à …l’inconscient, il n’est « qu'un processus cognitif pas encore conscient », (ibid), et les psys kleiniens n' ont hélas pas de théorie suffisante de l'ego.
Conclusion ? L’éthique analytique, seule, peut contrer ce gris Avenir de la psychanalyse là, en prenant à sa charge la question de l’angoisse.
 
* Eric Laurent, Lost in cognition, psychanalyse et sciences cognitives, Nantes, ed. C. Defaut, coll. Psyché, 2008
 
 
 
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