Psychanalyse et politique, le blog

Articles associés au tag "autorité"

dimanche 4 mars 2012

De l'autorité - Marc Levy

Marc Lévy, psychanalyste, membre ECF 

" ...Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants,
Lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles,
Lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter,
Lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne,
Alors c’est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie..."
Platon, La République, VIII.
            
           
        
La question de l’autorité est aujourd’hui au centre d’une polémique qui traverse toutes les sphères de la vie familiale, sociale, éducative, politique, économique. Il y aurait une crise de l’autorité*… 
 
Mais qu’est-ce que l’autorité ?Est-ce d’avoir le pouvoir – reconnu ou non – d’exiger de l’autre l’obéissance et le respect des règles au nom d’une position, fut-elle celle du père, de l’enseignant, du législateur, d’une institution, de l’état et de ses représentants, d’une idéologie politique…? Est-ce de contraindre ou soumettre l’autre par la force, sous la menace, tel le dictateur ou le tyran qui fait fi de la règle commune et des lois qui régissent le corps social ? Est-ce de faire valoir un ordre juste se fondant sur l’égalité et le partage censés évacuer le bon vouloir de ceux qui détiendraient le pouvoir ? Sans parler de la nostalgie d’un ordre ancien – religieux ou moral – qu’il faudrait remettre au goût du jour de l’avis de certains.
 
 Étymologiquement, autorité vient de auctoritas, qui dérive de auctor qui désigne l’auteur, soit celui qui accroît (augere), mais aussi celui qui fonde, qui est à l’origine, au principe (de quelque chose). En tant que tel, l’auteur est celui qui, soucieux d’une éthique des conséquences, en assume les risques et les dépens. 
Ce qui s’en déduit, c’est que l’autorité ne relève ni de l’être ni de l’avoir, elle n’est affaire ni de savoir ni de pouvoir. L’autorité relève de l’auteur d’une parole, elle est l’effet du dire de quelqu’un dont le désir est mobilisateur pour qui le reçoit. 
     
 Ainsi, faire autorité procède de ce “plus” qui, décerné à quelqu’un, produit un effet de résonance, d’attrait, et provoque un écho qui sollicite et éveille le désir. L’autorité ne se décrète pas, elle est toujours décernée, attribuée, accordée à celle ou celui qui se situe dans un rapport à l’impossible à nul autre pareil. Sa parole agit comme une parole Autre, qui peut enseigner, orienter et transmettre.
Cette parole Autre institue la figure inaugurale d’une série où prendront place tous ceux que le sujet va investir, (parents, professeurs, amis, leader…) Pour autant, celui à qui l’on confère une autorité n’est ni le Saint des Chrétiens, ni le Juste des Juifs, ni le Parfait des Cathares, mais celui qui se tient dans la docte ignorance à l’instar du Maître antique, ou de la figure symbolique du père qui indique une voie, celle du désir et de la Loi.
 
En 1968, le mot d’ordre était : « Il est interdit d’interdire », quand Lacan déclarait aux étudiants de Vincennes : « Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaire, c’est à un maître. Vous l’aurez ! » Ces deux énoncés font valoir que l’absence de loi porte atteinte au désir. Jouir sans entrave dérègle le sujet.
Pour Lacan, « Le père n’est pas une question, c’est une réponse », qui met en tension la Loi et le désir. Il est un « dire que non », à partir de quoi un « dire que oui » est possible, d’où s’énonce le désir de chacun. Désir et Loi sont noués en faisant limite au toujours plus de satisfaction, en barrant la jouissance mortifère.            
Hors ce champ du désir et de la Loi – et force est de constater que nous y sommes – la main invisible des totalitarismes, ne peut qu’engendrer ce que La Boétie appelle « la servitude volontaire ». Servitude qui implique toujours de renoncer à son propre désir, au profit d’un tyran.C’est ce renoncement qui produit la figure du Tyran, parce que dit-il, les hommes lui cèdent leur liberté, qu’ils « n’ont même pas la force de la désirer » et ceci « uniquement parce que, s’ils la désiraient, ils l’auraient. » La liberté n’est pas licence. Elle est sœur de la nécessité.
Fut-elle légitimée par le suffrage, l’autorité est aujourd’hui, insupportée. La voici subvertie par le mépris des différences, par le rejet ou le refus de toute hiérarchie, au pâle motif d’une équivalence consensuelle et d’un égalitarisme illusoire. Là sont réunis les germes d’une tyrannie et d’un totalitarisme à l’évidence déjà à l’œuvre…
L’autorité, quant à elle, séjourne dans la proximité du réel en ce qu’elle dénonce les fictions et ébranle les semblants. 
 Nous tenons d’Aristote que la Rhétorique – qui dans l’Antiquité a contribué au développement de la démocratie – est un art essentiel en ceci qu’elle articule la Politique et l'Éthique. Cet art décline depuis la fin du XIXe siècle pour être remplacé de nos jours par des séances de coaching, censé offrir les recettes d'un discours efficace!
 Dès lors, comment redonner voix à l'auctoritas?
 
 
*Argument du prochain colloque du cercle-uforca, sur l'autorité, qui se tiendra à Montpellier les 22 et 23 septembre 2012
Anna Mirabile  et Marc Lévy
Pour le comité d’organisation

mercredi 7 avril 2010

Criminologie lacanienne et actualités expérimentales - Stéphane Lagana

 

Stéphane Lagana, psychologue
 
Milgram, les codétenus de soutien, une nouvelle « unité ratière », pour vous introduire à ce qui se déroule, en ce moment d’actualité de la criminologie lacanienne1, je prendrais appui sur l’émission télévisée du 16 mars intitulée « Le jeu de la mort », reproduisant le plus vif d’une expérience de psychologie sociale des années 60. A l’heure où l’expérience de Milgram est retranscrite sur petit écran, une autre expérimentation, au moins aussi insidieuse, se déroule en coulisse des prisons françaises !
Pour ceux qui n’y seraient pas familiarisés, il faut d’abord resituer l’expérience de Milgram. Ce psychologue social, travaillant notamment sur le paradigme de la soumission librement consentie, fût rendu célèbre par les résultats qu’il obtint d’une expérience menée au début des années 60. Il s’agissait alors de demander à des sujets dits naïfs de se soumettre librement, personne ne les ayant contraint, à une autorité (scientifique) pour participer à une « recherche » en administrant des chocs électriques d’intensité croissante à un sujet dit complice dès lors que ses réponses s’avéraient erronées. Comme le démontrera l’émission du 16 mars, 80% des individus soumis aux injonctions d’une autorité qu’ils reconnaissent comme telle sont capables d’infliger à leur prochain des décharges électriques pouvant être mortelles !
Au delà de la portée polémique de cette expérience, aussi bien sur le plan éthique que sur celui des références humanistes à la figure d’un homme « naturellement bon », cette émission aura au moins le mérite de mettre en évidence une nouvelle figure de l’autorité contemporaine. Aujourd’hui, le présentateur vedette du petit écran fait au moins autant autorité que le scientifique en blouse blanche ne le faisait hier dans le protocole de Milgram.
C’est là que commencent à se lier nos deux expériences. Lorsque les médias chiffrent jours après jours le nombre de voitures incendiées au cours des émeutes de Villiers-le-Bel, qu’ils comptabilisent quasi quotidiennement le nombre de suicides dans les entreprises comme à France Télécom1 ou qu’ils mettent en avant le score des suicides en prison…et bien cela produit des effets, et plus particulièrement des effets morbides !
Pour ce qui concerne les prisons, cela a donné lieu à un nouvel impératif, un nouveau chiffre, réduire les suicides de 20%. Voilà l’objectif auquel il faudra désormais tout sacrifier pour réduire le nombre des suicides en prison.
Il y a quelques semaines seulement, un banal courrier de l’administration pénitentiaire nous informait qu’une expérimentation était en cours dans le cadre de la prévention du risque suicidaire en prison. Le courrier indiquait : « prévention du risque suicidaire – recrutement de détenus de soutien ». Notre établissement faisait partie des quatre candidats français volontaires à la mise en place d’une expérimentation ayant vocation à être prochainement généralisée sur tout le territoire et consistant à recruter des « détenus de soutien ». Ce concept emprunté aux anglais et espagnols fait partie des recommandations proposées dans le rapport Albrand sur « la Prévention du suicide en milieu carcéral » déposé en janvier 2009. Sans entrer ici au cœur des polémiques qui firent s’opposer le Dr Albrand aux propres commanditaires de son rapport au moment de le rendre public, indiquons simplement que celui-ci avait été quelque peu édulcoré des points impliquant la responsabilité de l’Etat dans la question du suicide en prison (surpopulation, promiscuité, violence, réinsertion,…etc). Les « codétenus de soutien » faisaient donc partis des recommandations non censurées, probablement pour avoir été déjà testés en Europe avec des résultats présentés comme positifs, mais aussi et certainement pour être facilement applicables à moindre frais.
Reste à comprendre en quoi consiste véritablement ce projet de « codétenus de soutien ». Après candidature (nous retrouvons la soumission librement consentie) et sélection par un jury, certains détenus se verront attribuer les « fonctions d’écoute, de repérage et de protection » de leurs prochains, c’est à dire des autres détenus. Ces fonctions d’écoute, de « soutien psychologique », pourront aller jusqu’à conduire de véritables « entretiens », pour lesquels une cellule sera mise à leur disposition, « confidentialité » oblige ! Pour cela, une formation de quelques heures leur sera administrée par la Croix Rouge qui interviendra également dans leur supervision. Bien que le bénévolat constitue le cadre de leur intervention, celle-ci pourra trouver compensation à travers quelques avantages (encellulement individuel, télévision gratuite (?), remises de peine supplémentaires, etc…).
Il faut savoir que les codétenus de soutien existaient déjà jusque là dans les faits. Lorsqu’un détenu est repéré comme « suicidant », l’administration pénitentiaire ne peut pas le laisser seul, il est donc placé sous mesure de surveillance particulière et confié à d’autres détenus dans une cellule à plusieurs pendant la nuit. Cependant, jusque là, si un suicide survenait malgré ces mesures préventives, les détenus auxquels il était confié n’avait pas à supporter la charge supplémentaire que leur fera bientôt assumer le statut officiel qui leur sera attribué.
Pour ce qu’il en est des bénéfices, nous pouvons dors et déjà en repérer plusieurs. Le premier est certainement de permettre à la France de montrer les efforts réalisés pour enrayer le fléau du suicide en prison. Le second est de permettre à l’administration pénitentiaire de légaliser la charge qu’elle faisait jusque là déjà supporter officieusement aux détenus eux mêmes.
Pour autant, des craintes sont légitimes quant aux conséquences de cette expérimentation.   Qu’adviendra-t-il des « codétenus de soutien » lorsqu’ils seront confrontés au suicide des semblables dont ils se sentiront responsables ? C’est bien sûr sur ce point que notre petite équipe de psychiatrie a tenté de se mobiliser sous forme d’une lettre au directeur du Centre Pénitentiaire afin de lui indiquer « notre désaccord quant à la mise en place de ce projet ». Malgré notre engagement collectif, l’Autre fait la sourde oreille et l’expérimentation se poursuit. Le recrutement donnera bientôt lieu à la formation et le soutien des détenus basculera en détenu de soutien.
Pourquoi la mission de prévention du suicide est-elle reléguée à la justice là où il s’agit bien évidemment d’une question de santé ? Pourquoi missionner un organisme humanitaire là où la santé (y compris psychique) est déjà prise en charge à travers les diverses structures hospitalières intervenant en prison (UCSA, SMPR,…etc) ? Comment faire entrevoir que ce transfert de responsabilité de l’hôpital vers la justice et d’autres organismes privés, aussi humanitaires soient-ils, revient en bout de chaîne à imputer directement la responsabilité du pire à nos patients ?
Cette expérimentation est finalement assez proche de celle de Milgram : le sujet s’y présente naïvement et s’y soumet librement (candidature), il y administre quelque chose que l’autorité lui confère (ici ce ne sont plus des chocs électriques mais du soutien psychologique) et au final, une fois la mission fixée par le maître accomplie, le sujet n’a plus qu’à se sentir responsable de ce qu’il a produit d’inassumable, l’issue tragique de celui dont il avait la charge de s’occuper.
Nous n’en sommes encore qu’à la phase expérimentale ou le « codétenu de soutien » devient la nouvelle « unité ratière » d’un jeu de la mort. L’espoir n’est donc pas tout à fait perdu que cette nouvelle expérience trouve sa limite et qu’elle ne se généralise pas partout, faisant de nos prisons de nouveaux laboratoires. Nous comptons sur les prochaines journées pour que cet espoir renaisse.
 
*Ce texte s’inscrit dans le fil de la préparation de la Journée du 11 avril 2010 « Question d’École – La chose jugée », organisée par L’ECF
 
 
1 cf. article d’Anaëlle Lebovits du LNA n°10
Tags associés à cet article: autorité, consentement, expérience de Milgram, soumission, suicide

---