vendredi 6 novembre 2009
Soulages à l'outrenoir - Armelle Gaydon
Armelle Gaydon, psychologue, psychanalyste
Le Centre Pompidou organise une grande rétrospective Pierre Soulages*, dont l’accrochage remarquable élucide le travail obstiné du « peintre du noir et de la lumière ». L’énigme se présente ainsi : comment peut-on passer 60 ans à peindre, exclusivement, des toiles noires, sans ennui, ni redite, avec l’assentiment des foules ?
1 - Premier point. Sera dit artiste (ou psychanalyste) celui dont la création (ou l’interprétation) s’effectue, ex-nihilo, sur fond de vide. Castration ou forclusion, le vide peut-être indexé diversement. Chez Soulages, ce point de cessation, très tôt rencontré, inlassablement son œuvre cherche à le nommer : né en 1919, il est amené à l’âge de 5 ans par sa mère très pieuse, juste après la mort de son père, dans l’abbatiale romane de Conques, près de Rodez. Il y vit une véritable épiphanie. « Bouleversé par cette nef, la plus haute de l’art roman, cet édifice massif allié à tant de grâce. C’est là que j’ai décidé que l’art serait au centre de ma vie ». A partir de ce jour, il a voulu « voir ce dont on ne nous parlait pas » et « imaginer ce que la terre dérobe aux regards » (citation de l’architecte Boullée, Entretien avec H-U Obrist, Catalogue de l’exposition).
2 – Sera dit « objet d’art » l’objet produit par un artiste situé sur le bord, au plus près du réel. Il y faut une ascèse, un consentement à ce que l’être de l’artiste soit éclipsé par son art, l’œuvre étant mise en place de cause. A partir de là, c’est l’effort de bien-dire ce point de cessation qui permet la surprise. « C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche », dit Soulages (1953, cité dans le catalogue de l’exposition). Il ajoute : « Contrairement aux artisans, nous ne savons jamais ce que nous allons faire. Ou plutôt ce qui va se faire à notre insu. C’est pour ça qu’il faut avoir l’œil. Pour saisir ce qui vient. » (Interview dans La Croix, 9 octobre 09).
3 - Chez Soulages, le « propos pictural » est aussi constant et cohérent que l’œuvre elle-même, accompagnée par un discours qui ne varie pas d’un iota au fil du temps. Soulages dit peindre avec le noir depuis sa petite enfance. Dès ses débuts en 1947 sont mis en place et exposés les principes esthétiques au fondement de l’œuvre : utilisation (de presque) une seule couleur, de formats et de matériaux que l’artiste veut écartés de toute référence symbolique ou historique. Refus de toute assimilation à un quelconque courant artistique. Plus surprenant, Soulages a même réussi à faire écrire à des générations de critiques qu’en dépit de l’emploi d’une seule couleur, il se situe à l’opposé du monochrome. Il s’emporte s’il le faut pour démentir toute parenté avec Yves Klein ou Malevitch. Il conteste d’ailleurs à Malevitch son antériorité, arguant que « le premier à avoir fait un carré noir, c’est Robert Fludd, en 1617 ». L’accrochage de Beaubourg révèle qu’au fond, il a raison. Klein et Malevitch voulaient agresser le spectateur pour changer le monde.
4 - Soulages, lui, est un artiste classique. Il ne cherche pas à diviser le spectateur. Aucune visée subversive dans ce travail, présenté comme détaché de l’anecdote et de la référence. « Il s’agit de donner aux tableaux leur existence de choses » (livret de l’exposition). Le noir semble creuser un trou dans la toile, écartant la représentation pour présentifier le vide. Mais le lien avec le spectateur est aussitôt rétabli : le noir réfléchit la lumière, si bien que les reflets sont partie intégrante de l’œuvre et varient en fonction des déplacements du spectateur. Soulages invente en 1979 le mot d’ « outrenoir » et parle d’une peinture créant « un autre champ mental que celui du simple noir ». Cet « autre champ mental » est tout simplement celui du « regardeur », le dispositif rendant plus évidente la fonction du regard. Soulages insiste sur le fait que « la lumière vient du tableau vers moi, je suis dans le tableau » Entretien avec H-U Obrist, Catalogue de l’exposition. En réalité, c’est très classiquement l’œil du « regardeur » qui fait exister le reflet. Ainsi, l’objet artistique vient compléter le spectateur, l’apaiser. C’est en cela que la démarche de Soulages s’inscrit dans une visée classique, ce qui permet de mieux comprendre l’immense succès de l’artiste dans le monde entier, succès qui ne se dément pas depuis 1947.
*octobre 2009- mars 2010
(Tous les jours sauf mardi 11h-21h Nocturne jeudis jusqu’à 23h)
(Tous les jours sauf mardi 11h-21h Nocturne jeudis jusqu’à 23h)
Posté
par [Dario Morales ]
à 08:51