Psychanalyse et politique, le blog

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mardi 1 février 2011

Ernest-Pignon-Ernest : Les extases

Sylvie Destas, psychologue

« La mystique (…) c’est quelque chose de sérieux »1.
 
Hildegarde, Hadewijch, Thérèse, Inès, Angèle, Gertrude, Mechtilde ou Catherine, sont sept femmes mystiques, dont les écrits ont fasciné Ernest-Pignon-Ernest, depuis 2004 ; il dessine les « extases », grandeur nature, sur des façons de papier à demi roulé, corps noueux, presque nus, tendus et abandonnés, en lévitation, qui se reflètent comme dans un lac, fiction du miroir qui fait écho au réalisme classique du trait, si caractéristique du style d’Ernest-Pignon-Ernest.
C’est dans la chapelle du Musée d’histoire de Saint-Denis (93), que sont exposées ces extases, jusqu’au 28 février.
 
« Pour la Hadewijch en question, c’st comme pour Sainte Thérèse- vous n’avez qu’à aller regarder à Rome la statue du Bernin pour comprendre tout de suite qu’elle jouit, ça na fait pas de doute. Et de quoi jouit-elle ? Il est clair que le témoignage essentiel des mystiques, c’est justement de dire qu’ils l’éprouvent, mais qu’ils n’en savent rien. »2.
La représentation des corps dessinés des mystiques d’Ernest-Pignon-Ernest, saisissent l’instant de l’extase et donnent à voir l’inconcevable, la transformation d’un être, telles les métamorphoses d’Ovide, entre le monstrueux et le sublime, le sacré et le profane.
 
« Je crois à la jouissance de la femme en tant qu’elle est en plus(…) Cette jouissance qu’on éprouve et dont on se sait rien, n’est-ce pas ce qui nous met sur la voie de l’ex-sistence ? Et pourquoi ne pas interpréter une face de l’Autre, la face de Dieu, comme supportée par la jouissance féminine ? »3.
La jouissance des mystiques d’Ernest-Pignon-Ernest n’est pas du côté de l’objet a.Rien n’est du côté du désirable, les corps sont presque sans visage, sans chevelure, sans apprêts, maigres et pourtant féminins. Elles sont sept, chacune est dans sa solitude, il n’y a pas d’ensemble fermé, chacune se détache de l’Autre par son support, papier détachable du mur, qui tient debout par «  miracle ». L’œuvre est baroque, c’est le « furor » des latins, l’exaltation du sujet se reflète dans le miroir, renvoyant la fluidité de l’être, «  c’est le ruissellement des représentations de martyrs-(…) Ces représentations sont elles-mêmes des martyres(…)- d’une souffrance plus ou moins pure »4.
« Le lieu devient le sujet ». Le papier est la peau, la peau est le tissu, tout semble déchirable, évanescent, et se désagrège. Tout se plisse, le dessin est dépouillé et sophistiqué, le réalisme s’unit à la fiction de l’Art. Artiste du Street-Art, les œuvres d’Ernest-Pignon-Ernest sont toujours en lien avec les lieux d’exposition. « Pignon » oblige, l’architecture fait partie de l’œuvre. Les extases sont exposées à la Chapelle, le dessin à la pierre noire, s’unit au gris de la pierre, les voutes, les arcades et les colonnes s’harmonisent avec le plissé du papier, le blanc s’unit au noir, l’ombre à la lumière, le tissu à la peau, le passé au présent. Le dessin ne connaît pas le temps, le dessin ne connaît pas la contradiction, il met en lumière l’absence et la rend présente.
 
Artiste engagé, Ernest-Pignon-Ernest est héritier du classicisme, celui du Caravage, du Greco, de Fra Angelico, Virgile, il est aussi l’hériter de Pasolini, Genet, Rimbaud, Artaud, Desnos, il s’est nourri, par le dessin, de ceux pour qui l’obscur s’est illuminé.
 
  
1 Lacan J., Séminaire Encore, éd. Seuil, leçon du 20/02/73, p.70
2 ibid. p.70 /71
3 ibid. p71
4 ibid. leçon du 8/05/73 .p.105
 
 
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mardi 23 mars 2010

Douleurs intraitables - Pierre Ebtinger

Pierre Ebtinger, psychanalyste, membre ECF

 Il y a des douleurs dont aucune cause n’est décelable dans le corps. Ce sont de pures douleurs, des douleurs simplement réelles. Ces douleurs, comme l’angoisse, ne trompent pas, et résistent au savoir.
 
Lorsqu’une douleur est sans fondement physique, le facteur psychique est appelé à la rescousse, de façon souvent confuse. La confusion cesse dès lors que l’on considère, entre la douleur et le corps, le rapport de l’individu à son propre corps.
 
Ce rapport au corps ne va toujours de soi. L’être humain se distingue de l’animal en ceci qu’il n’est pas identique à son corps. Il n’est pas un corps, il a un corps 1. Avoir un corps n’est pas inné, cela suppose une reconnaissance ; savoir que l’on a un corps n’est pas sans problème.
 
Considérer le rapport au corps, c’est porter l’attention sur le non visible du corps : l’image que chacun s’en fait, les idées, les fantasmes, les sensations. De ce point de vue, la douleur ne s’aborde ni avec un savoir, ni avec une technique, mais en supportant de ne pas savoir, ou plus exactement avec un non-savoir. Ce non-savoir n’est pas ignorance, il est savoir que tout ne peut pas se savoir, en particulier l’intime de chacun et, plus singulièrement encore, ce qui au sein de cet intime échappe à la personne même. Le corps participe de cet intime ignoré, et parfois aussi sa douleur. En partant d’une position de non savoir, un savoir nouveau peut s’élaborer autour de cette ignorance, au cas par cas, pour peu que l’on dispose de repères permettant de s’orienter dans cette approche.
 
Le premier de ces repères est sans doute celui de l’image du corps. Celle-ci fonde l’image de soi à l’orée de la vie, en général. Affirmer « c’est moi » face à l’image dans le miroir est une évidence pour la plupart, mais pas pour tout le monde. Lorsque ce rapport d’évidence fait défaut, le rapport au corps se trouve mal assuré, faute d’une image fiable permettant au corps de faire un avec soi. Dans ce cas, il se peut qu’une expérience du corps donnant le sentiment que le corps forme un tout puisse suppléer à ce défaut de consistance imaginaire du corps. La douleur, et en particulier le « mal partout », peut à l’occasion remplir cette fonction, fédérer le corps, sceller la permanence de sa présence.
 
Lorsque le fait d’avoir un corps est chose évidente, cela n’exclut pas pour autant le trouble dans le rapport à l’image de ce corps. Le corps ne se contente pas de donner son reflet au miroir, il incarne aussi l’identité de chacun dans la multiplicité de ses détails et de ses contradictions. Le corps, du moins pour ceux qui « ont » un corps, est un mémorial où s’inscrivent nombre de traits qui marquent l’identité de chacun. Cela est si vrai que l’attitude ou l’allure peuvent suffire à identifier quelqu’un. Tout conditionné qu’il est par les images et les idées qui infléchissent son maintien, le corps peut prendre des poses ou s’imposer des contraintes qui n’ont que faire de l’incidence que cela peut avoir sur les muscles, les tendons ou les articulations.
 
Les choses se compliquent encore du fait que sur ce corps existe un sexe qui s’inscrit de façon élémentaire comme : avoir un pénis ou ne pas en avoir. Un petit garçon fier de son pénis n’aura pas le même rapport à son corps que celui qui juge son organe insuffisant. Une petite fille contente de son corps tel qu’il est n’aura pas le même rapport à son corps qu’une petite fille qui languit de ne pas être dotée comme un garçon. Et parmi ses dernières, la vie ne s’orientera pas de la même façon selon qu’elle s’en console tout de bon, ou qu’elle s’en console en faisant de tout son corps un équivalent de l’organe convoité. Ceci n’est pas sans incidence sur certaine douleurs, notamment dans ce dernier cas.
 
L’exigence morale est encore une autre dimension à intégrer dans cette prise en compte du rapport au corps. Celle-ci en effet a souvent bien peu d’égard pour le corps. Quand le devoir commande une existence, quand le dévouement redouble ce devoir et lorsque, circonstance aggravante, les causes perdues nourrissent ce dévouement, alors le corps est bien souvent traité sans ménagement. Il est bien des hommes et des femmes pour qui « tenir à tout prix » fait office de viatique, mais qui ne s’en aperçoivent pas ou ne veulent pas le savoir. Ici la douleur intraitable est l’indice de ce refus de savoir, de savoir quelles forces obscures les lient à cette « galère ».
 
Enfin, la douleur peut être aussi ce qui vient faire obstacle à la jouissance sexuelle. Tout se passe comme si le corps objectait à cette jouissance de façon localisée ou étendue, sporadique ou permanente. La lecture de cette entrave nécessite de prendre en compte les autres aspects du rapport au corps déjà évoqués, et aussi la façon dont le corps est intéressé dans la relation avec l’autre.
 
Ce bref tour d’horizon suffit pour apercevoir que le corps et la douleur qui s’y manifeste requièrent plus qu’un examen objectif. Le corps humain se distingue de tout autre corps vivant par sa consistance invisible au-delà de tout savoir possible. Au lieu improbable du non-savoir, l’homme rencontre communément l’amour, parfois Dieu, parfois aussi la douleur qui ne s’explique pas. La formation du psychanalyste, lorsqu’elle est sérieuse, lui permet de se tenir en ce lieu sans tomber ni dans l’amour, ni dans quelque croyance que ce soit 2. Dans un dialogue qui laisse sa place au non-savoir, le psychanalyste peut aider une personne décidée à ne pas tout attendre d’une prescription médicamenteuse à trouver un mode d’existence tel que la douleur pourra la quitter.
 
La douleur intraitable se dépouille de son mystère dès lors qu’elle cesse d’être rapportée de façon exclusive au corps objectivable, pour être aussi confronté à l’invisible du corps, c’est-à-dire à ce qui s’en imagine, s’en éprouve ou s’en dérobe dans la vie intime de chacun. Un dialogue ainsi fondé est propice à créer une reconnaissance inédite qui pacifie le rapport au corps et le rapport au savoir. Il requiert patience et souplesse, mais assure le déclin de cette pure douleur.
 
(1) Miller J.-A., Biologie lacanienne et événement de corps, La Cause freudienne n°44, février 2000, Paris, Navarin Seuil.
(2) Zaloszyc A., Freud ou l’énigme de la jouissance, éditions du Losange, 2009.
 
 
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samedi 6 mars 2010

Sacrifice, lien sacrificiel - Huguette Béchade

 Huguette Béchade, psychanalyste, membre ECF

 
Il va s'agir de distinguer trois ordres de problématique : jouissance et désir, cause du désir et objet du désir, jouissance en deça et jouissance au-delà du phallique. Ces trois thèmes nous donnent quelques repères au niveau de ce qui se joue dans notre société dite post-moderne, dans laquelle ce qui est sacrifié c'est le désir et le sujet de l'énonciation. Quelle possibilité est laissée à chacun de " rejoindre la subjectivité de son époque " ? Comment, de nos jours, l'impératif de jouissance, surmoïque et séducteur de nos maîtres modernes s'emploie-t-il à ce que chacun succombe à leurs tentations? Passer d'une jouissance sacrificielle à la possibilité d'un désir , telle est la question posée par notre société.
D’Antigone à Jean Moulin, quelques cailloux blancs sauvent la face de l'Humanité. Si ceux-là émergent si résolus « c’est dans la mesure où la communauté s’y refuse », dévoile implacablement Lacan.
 
Relisons le texte de Sophocle.
Le garde, apeuré, craint pour son intégrité : "  je n’ai pas mérité qu’on me fasse des ennuis". " le coupable t'a touché au coeur, moi je n’offense que tes oreilles ", dit-il à Créon qu’il vient avertir de sa découverte du cadavre de Polynice sur lequel " quelqu'un a répandu de la terre sèche, conformément aux rites", " pas enterré, non, mais recouvert de poussière, juste de quoi éviter le sacrilège ", précise-t-il. Voyez ! il sait, le garde. Il sait, le peuple, quelles sont les limites à ne pas dépasser dans le champ des lois non écrites, celles des dieux. Le peuple sait, la communauté sait toujours … mais …" se refuse ".
Quelle est la question ici posée : ceux-là ont-ils consenti à la jouissance obscure du sacrifice, ou bien ceux-là ont-ils, y compris jusqu’à la mort, refusé de "céder sur leur désir" ?
                                  
Que le désir et le sujet de l’énonciation soient sacrifiés pour le triomphe des Marchés n’apparaît tout d’abord pas comme un sacrifice puisqu’ils s’échangent contre la jouissance des biens de consommation, laquelle jouissance donne, dans un premier temps nostalgique, accès à un retour promis, qui serait cette fois-ci enfin possible, à la jouissance qui a été perdue du fait de l’entrée dans la civilisation.
Ces jouissances sont une première fois d’abord trouvées par hasard et dès lors recherchées et attendues. " Comme c’est chaque fois le cas dans le domaine de la libido, l’homme se montre incapable de renoncer à la satisfaction dont il a jouit une fois ", découvre Freud. UNE FOIS ! L’inoubliable de cette jouissance éprouvée comme trace dans le corps est un point d’appel pour la répétition et il inaugure toutes les addictions.
L’une fois, la première fois … de même lorsque quelque part de par le monde un homme fait à un autre homme quelque chose de terrible, cette fois-là n’est pas " une fois " mais la première fois d’une série. La phrase, pensée, " plus jamais ça " est un voile qui cache ce savoir là.
L’être pullule de ces traces isolées, égarées, qui pourront à l’occasion être réactivées car aucune parole ne peut annuler l’éprouvé de cette jouissance, seule une jouissance de plus grande intensité - phénomène addictif - peut la remplacer avec l'horizon inassouvissable qui la spécifie, ou alors c’est une jouissance phallique appropriée qui le pourra peut-être, jouissance phallique qui est " satisfaction véritable " dit Lacan quelques mois avant sa mort.
Nous serons alors ici passé d’une jouissance en deçà du phallique - celle sur le renoncement de laquelle s’édifie le langage et le lien social, soit la civilisation - à une jouissance au-delà du phallique qui peut être jouissance du signifiant, de ce signifiant qui découpe le corps.
 
Revenons à la jouissance sacrificielle. Nous ne parlerons ici que du sacrifice ordinaire constituant un objet comme lequel peut se traiter un sujet pour la satisfaction voulue d’un partenaire ou d'un tenant-lieu de partenaire. Entre la satisfaction attendue et celle qui sera obtenue se creuse un écart déficitaire de la seconde par rapport à la première et c'est cet écart qui cause le désir du sujet. Lequel n'a plus alors qu'à s'identifier à l'objet pulsionnel privilégié que son expérience lui a appris à être, objet soit désiré soit demandé, et dont il croit que celui-ci va combler cet écart impossible à combler.
L'avidité des Marchés s'appuie sur cette constante pour exiger et obtenir le sacrifice du sujet qui devient alors lui-même objet-déchet produit par la Volonté de Jouissance qui est au coeur du discours capitaliste. Mais Lacan note bien que sa pratique lui a appris que cette jouissance, toujours, s'accompagne d'angoisse. Toujours.
Pour distinguer désir et jouissance, appuyons-nous sur le dernier objet topologique de Lacan, les Noeuds Borroméens : les jouissances sont constituées de deux consistances seulement alors que pour causer le désir, les trois consistances sont requises. C'est par ce qu'il appelle " l'interprétation poétique" (constituée par les trois consistances à la fois : un aspect imaginaire qui est le sens, un aspect symbolique qui est une signification et un aspect réel qui est un trou d'où peut s'originer un Che Vuoi ? ) que Lacan, par cette interprétation, analytique, ramène la cure au centre du noeud, là où s'édifie le désir 1.
La question de l'objet sacrificiel est la question centrale de la cure psychanalytique. Lorsque l'objet ( celui auquel s'est identifié ici le sujet, comme nous en avons parlé plus haut ) monte sur la scène analytique, il n'y apparaît que saisi au niveau de la fonction qu'il y occupe dans le transfert. C'est un ensemble étroitement conjugué, objet et fonction donnés ensemble d'un coup, une fois. Cette seule fois suffit pour établir un savoir sur l'échange possible d'un sujet qui se sacrifie en un " objet-bouchon " pour obturer le trou dans la structure, afin que l'(A) autre soit comblé.
C'est à l'aide de ce savoir - acquis dans l'expérience - que le sacrifice, parce que désormais il apparaît vain, devient dès lors impossible à s'établir, et que place est faite pour le dit " désir indestructible " appelé ainsi par Freud. Ceci est repris par Lacan qui ajoute que toute culpabilité ne provient que du fait d'avoir " cédé sur le désir "2.
Nous n'irons pas jusqu'à ce qui serait une obscénité à évoquer le " courageux regard " espéré par Lacan pour un temps d'un monstrueux désastre, mais n'y a-t-il pas déjà l'équivalent d'un certain " instant de voir " décidé  comme engagement dans un processus pour faire obstacle à cette " conséquence du remaniement des groupes sociaux par la science" qui est à l'oeuvre de nos jours.
 
1. Interprétation que Lacan explique dans Le Séminaire XXIV, leçon du 15 mars 1977, interprétation poétique dans laquelle sont présentes de ce fait aussi coupure et équivoque, constituées par le désir de l'analyste.
2. Revoir plus haut la démonstration sur les Noeuds Borroméens : une jouissance est constituée par deux consistances , seul le désir est constitué par les trois consistances .
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mercredi 10 février 2010

Chroniques d'un amalgame - Claudine Valette - Damase

Claudine Valette-Damase, analyste, membre ECF

 
Des actualités récentes poussent à mettre en question un des premiers étonnements révélés par la clinique auprès des personnes dites « âgées » dites « démentes » : l’amalgame entre la vieillesse inéluctable des sujets de nos sociétés riches et « la maladie d’Alzheimer », « la dépression » et « la fin de vie ».
La mise en place de la « gestion des cas » dans le cadre du plan gouvernemental de lutte contre la maladie d’Alzheimer en atteste, faisant de la vieillesse en souffrance, une marchandise à traiter.
Au moment même où Jeanne Jugan, fondatrice et inspiratrice des Petites Sœurs des pauvres au XIXe - engagées au service des personnes âgées - est canonisée par Benoît XVI. Elle fut reconnue pour son siècle puisqu'elle reçut en 1844 le prix Montyon de l'Académie française pour son œuvre dédiée à l'assistance des pauvres et des personnes âgées. Elle avait le charisme de Sœur Térésa ou de Sœur Emmanuelle.
« Alzheimer », « dépression » et « fin de vie » sont devenus les signifiants-maîtres, terrifiants de la vieillesse ; ils font la une des médias, remplissent les rayons des librairies, sont d’usage constant. Ces signifiants stigmatisent le moindre oubli bénin, étiquettent la moindre bizarrerie de la personne dite « âgée ». Ils sont l’épée de Damoclès, version XXIe siècle, de la vieillesse.
Dans le temps présent, la civilisation dénie ce qui dérange, prône la jeunesse éternelle, l’immortalité, la prévention généralisée, la sécurité exacerbée et le bien-être garantie. L’avancée en âge du parlêtre vient se mettre en travers de ce programme conçu pour le bonheur et ses bienfaits qui l’accompagnent.
 
Dans les institutions, ces sujets présentent des symptomatologies des plus hétéroclites. En effet, les personnes avancées en âge, isolées, côtoient dans ces services, des malades atteints de pathologies invalidantes : des déments, des Alzheimer, des dépressifs âgés, des suicidaires, des malades mentaux dits stabilisés placés dés l’âge de 50 ans, elle est sans limite, rien ne venant les différencier. Le discours politique les désigne sous les mots-clés de « personnes âgées dépendantes », « personnes désorientées ».
Ces « désorientés » subissent de plein fouet la ségrégation, ils souffrent véritables naufragés et angoissés.
La médecine se heurte à la difficulté à établir des diagnostics différentiels entre symptômes dépressifs et démences, entre pseudo-démence et démence et entre les différentes démences.
Leurs symptômes sont déclinés et classés dans le DSMIV1 en divers troubles: troubles démentiels, troubles dépressifs, troubles de la mémoire, troubles mentaux, troubles de la conduite et du comportement, troubles cognitifs, troubles confusionnels.
Les diagnostics se font de façon quasi systématique sous le vocable: «Démence de type Alzheimer et troubles apparentés» ou « Dépression du sujet âgé"2.
Médecins, soignants, travailleurs sociaux cherchent au quotidien des façons de faire, de répondre au traitement et à l’accompagnement de ces malades. L’incidence la plus prégnante de la prévalence de la notion de trouble sur le symptôme est l’objectivation qui se veut sans faille des pratiques soignantes et d’accompagnement.
En effet, les neurosciences associées à la pharmacologie règnent en maître absolu aussi bien dans les diagnostics par des tests les plus alambiqués que dans les traitements, elles s’acharnent à trouver les zones neuronales de tous les affects et les troubles ; et par voie de conséquence affirment que la zone de liberté, d’indétermination, de désir n’existe pas et que de ce fait, le sujet est entièrement programmé par le cerveau jusqu’à la fin de sa vie. Le discours de la science ne cesse de reculer l’échéance de cette fin de vie à n’importe quel prix, en faisant du vieux l’emblème de la dépression, de la mort ou de« l’Alzheimer ».
La causalité organique aurait-elle réponse à tout ?
Les méthodes injonctives ont force de loi et tous les dispositifs concourent à éloigner le praticien d’une quelconque relation dite humaine. Dans le dernier plan quinquennal de lutte contre la maladie d’Alzheimer, La gestion des cas y est présentée comme une panacée universelle pour la prise en charge des malades et de leur entourage dans le cadre des « MAIA » (Maisons pour l'Autonomie et l'Intégration des malades Alzheimer) véritable guichet unique pour construire un parcours de prise en charge coordonné et personnalisé.
Seuls les traitements par les TCC (Thérapie cognitivo comportementale) et les conseils de bonnes pratiques sont prônés, exacerbant les souffrances des malades et de leur famille et engendrant chez les professionnels, différentes manifestations symptomatiques pouvant atteindre des points de non-retour.
Quid de la clinique, quid du sujet et de ses symptômes, et quid de l’angoisse toujours présente. Dans les prises en charge, la dimension clinique n’existe pas, laissant donc de côté la particularité qui la fonde.
Paradoxalement dans ces institutions, la parole y est considérée comme une vertu, parler fait du bien, c’est une certitude inébranlable pour les professionnels. C’est à partir de ce malentendu qu’un travail clinique orienté par le discours analytique où aucune méthode-type, aucun savoir préétabli ne préexistent, peut être proposé aux praticiens . A l’envers de ces pratiques objectivantes, la clinique analytique se met en travers de la bonne marche du monde. Le discours analytique élaboré par Jacques Lacan permet une orientation et des rencontres qui se fondent sur la particularité de l’être parlant au-delà des normes et des standards.
À l’heure où les neurosciences s’imposent à l’ensemble du monde comme fait scientifique incontournable et indiscutable, s’alliant au juridique pour contraindre le sujet à une protection par le droit sans son consentement, l’enseignement de la psychanalyse nous pousse à trouer ce savoir universel.
 
Ibid.
2 American Psychiatric Association DSm-IV, Paris, Masson, 1996
 
 
 
 
 
 
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mardi 1 décembre 2009

Un symptôme contemporain : les violences conjugales - Françoise Haccoun

Françoise Haccoun, psychanalyste, membre ECF

La loi sur les violences conjugales a été promulguée le 4 avril 2006. A la page 93 du décret 1799, enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 7 juillet 2009, sont répertoriés les « profils qui justifient un suivi systématique », Le Docteur Roland Coutanceau a, dans son rapport Auteurs de violences au sein du couple. Prise en charge et prévention1 clairement distingué trois grands profils psychologiques d’hommes violents :
Un profil « à tonalité immaturo-névrotique ». On peut évaluer leur représentation au sein de la catégorie des hommes violents, à environ 20 % d’entre eux. Ce profil caractérise la majorité des auteurs de violences au sein du couple.
Un profil d’hommes égocentriques et mal structurés psychologiquement. Ils banalisent et minimisent les faits et s’inquiètent davantage des conséquences qui peuvent se produire pour eux ainsi que pour leur victime.
Un profil d’hommes « à la personnalité particulièrement problématique », marquée par un fort égocentrisme et une dimension paranoïaque et mégalomaniaque. Ils tentent de construire une relation d’emprise et décrivent leur femme comme « mythomane, hystérique ou persécutive ». Si seuls 15 % des auteurs souffrent de troubles psychiatriques clairement identifiés (et ceux-ci appartiennent en général au troisième groupe), dans tous les cas, un suivi psychologique des auteurs est nécessaire, bien qu’il puisse être de nature différente selon le profil de l’auteur.
 
Que dit la psychanalyse des « violences conjugales » ? : Rapport de l’être à l’acte
La logique en terme de « profils psychologiques » stigmatisent les sujets en les identifiant au collectif « hommes violents » par un éclairage réducteur des conduites humaines répertoriées sous forme statistique. La fascination du chiffre et de la norme quantifiable régit ce lourd dispositif dont les lois font florès au XXI° siècle. Des institutions mono symptomatiques se multiplient, pour prendre en charge les victimes ou leurs « auteurs ».
Les instances sociales et juridiques répondent à l’urgence des violences faites aux femmes par une mise à l’abri des victimes. L’accusation de ces faits de violence, le recueil de la plainte des victimes, le renforcement des sanctions faites aux auteurs sont et font l’objet de procédures judiciaires courantes pour un droit à la victime. Ainsi, le prononcé d’une mesure de contrôle judiciaire permet au magistrat ou au juge des libertés et de la détention d’imposer à l’auteur des violences une à plusieurs mesures, telles que l’éviction du domicile familial ou une obligation de soins. Les mesures de protection administratives cherchent pour la plupart à exorciser l’angoisse généralisée que de telles violences provoquent. Les particularités de la jouissance du sujet sont la plupart du temps occultées par le discours généraliste du législatif. Or la loi juridique ne recouvre pas la loi du désir. Notre angle d’approche sera tout autre. Elle délivrera au sujet la possibilité de cerner ce réel et de s'en faire responsable.
Chaque parlêtre traite, de façon singulière, la jouissance hétérogène au langage. Ceci nous conduit à la piste clinique suivante dans ce corps à corps que le passage à l’acte dit « violent » incarne : dévoiler la relation qu’un homme entretient  avec le phallus, le corps et la rencontre impossible à l’Autre sexe. Lacan l’énonce ainsi : « Le signifiant n’est pas fait pour les rapports sexuels. Dès lors que l’être humain est parlant, fichu, c’en est fini de ce parfait, harmonieux de la copulation, d’ailleurs impossible à repérer nulle part dans la nature 2 ».
Une clinique du passage à l’acte est à l’œuvre via ce symptôme contemporain où la jouissance est aux commandes. L’objet monte au zénith et la parole est court circuitée par l’acte. Faire entrer le sujet dans un discours, rechercher avec lui les coordonnées subjectives qui l’ont poussé au passage à l’acte, en délivrer leur signification et/ou leur modalité de jouissance, offrira au sujet une voie d’accès à sa responsabilité de sujet. Le passage à l’acte ne saurait se concevoir comme simple agir, pure décharge motrice. Nous ne l’identifions pas à un simple trouble du comportement mais nous misons sur sa signification inconsciente. Le sujet sort de la scène de l’inconscient, ses défenses volent en éclat, ne recouvrant plus sa pulsion agressive. Pour certains, le passage à l’acte hétéro-agressif envers le conjoint, se déchaîne souvent par un envahissement d’angoisse, par une négation de la pensée, voire une négation du champ de l’autre. « Je ne peux pas penser là où j’agis ». L’acte hétéro-agressif, a valeur d’apaisement de la tension subjective mais est également lié, sinon à une autopunition, du moins à la recherche de punition par ses conséquences pénales mais aussi subjectives. Victime de son acte, le sujet sait qu’il va devoir en assumer les suites. Le travail d’élaboration symbolique lui permet, s’il y consent, de repérer combien il a pu être agi par un fantasme qui le hantait, en lien avec son histoire privée. Là où était le passage à l’acte, là où les mots n’étaient pas advenus, peut naître un sujet dans son rapport avec son objet, qui endosse sa propre responsabilité. Et que dire de ces violences sous emprise de l’alcool ? Dans la sphère des violences conjugales, ne recouvrent-elle bien plutôt  pas le rapport à l’Autre sexe? 
.1 Auteurs de violences au sein du couple. Prise en charge et prévention, rapport du groupe de travail animé par le Docteur Roland Coutanceau, mars 2006 et Professeur Roland Coutanceau, « Evaluation et prise en charge du conjoint violent », in Santé mentale, n° 132, novembre 2008
2 J. Lacan, Le séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, (1969-1970), Le Seuil, Paris, p. 36.
 
 
 
 
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mercredi 23 septembre 2009

Twitter, impuissance et diableries : l'inquiétante étrangeté aujourd'hui - François Sauvagnat

François Sauvagnat, psychanalyste, membre ECF

 

Freud, dans son étude sur le Moïse de Michel-Ange, s'était appuyé sur la méthodologie de Morelli, pour saisir ce que pouvait être la saisie du génie de l'artiste à l'ère du bertillonnage. Lacan, en s'appuyant sur la Lettre volée d'Edgar Poe, avait permis de penser ce qu'était devenu le sujet de l'inconscient à l'âge de la cybernétique.  Il s'agit ici de mettre en évidence quelques effets subjectifs provoqués par la généralisation de l'usage de récepteurs portables et des technologies  appropriées, à l'aube de la bionique.

 

A un moment crucial de refondation de la théorie psychanalytique, à l'orée des années 1950, J Lacan avait choisi de penser la cybernétique avec Poe comme il allait, quelques années plus tard, repenser l'éthique analytique en articulant la raison pratique de Kant avec la maxime de Sade.

Le bizarre de Poe s'articulait répétitivement comme exploration de l'impuissance (sens étymologique du terme scots Uncanny, qui le rapproche donc du terme français  d'origine germanique émoi) des mass-media de son temps, de la presse journalière de large diffusion, et de la notion de sens commun qu'elle supposait. La théorie de l'autonomie de la chaîne signifiante proposée par J Lacan n'était pas, comme certains milieux philosophico-littéraires l'ont prétendu, une lecture phallocentriste de Poe, mais une application de la théorie de l'Uncanny de Poe à la cybernétique. On peut résumer la conception que se fait Poe l'action policière par la formule : aller chercher les choses là où elles se trouvent. L'espace privé est conçu comme entouré d'une limite que le pouvoir policier saura franchir (la police fera fouiller le ministre), notamment en la sondant. Poe en démontre l'impuissance, au regard d'un autre type d'espace, celui de la lettre.

 On peut dire que Freud, pour sa part, avait trouvé son Poe dans Giovanni Morelli qui était un peu au bertillonnage ce que Poe était au surgissement de la presse quotidienne à fort tirage (Der Schreckliche Morelli, comme disait Jakob Burckhardt), avec évidemment, comme héros complémentaires le quatuor des promoteurs du sublime par le comique, Jean-Paul Richter, JN Nestroy, FT Vischer et Heinrich Heine.

L'option freudienne se caractérise par la mise en évidence d'une nomination qui ne se laisse pas réduire aux indices exploitables,  mais qui au contraire se présente comme protestation, défense, résistances, jusqu'aux thèses de la pulsion de mort et de la réaction thérapeutique négative. L'espace des formations de l'inconscient se présentait alors comme descriptible une fois mise en place l' "arène du transfert", que Lacan allait qualifier dans les années 1950 de "solidarité discrète".

La cybernétique, telle qu'elle a été mise en forme lors des conférences Macy à la fin de la 2e guerre mondiale, se voulait mise à disposition d'un nouvel instrument de pouvoir à la fois biologique, industriel et politique. Elle supposait que toute forme vivante se laisse décrypter comme information -- que le vivant, comme l'organisationnel, soit du langage intégral. Or le propos de J Lacan impliquait précisément que ce nom secret qu'est le symptôme n'était "pas à lire", et que le langage faisait trou et non pas continuité, que le déchiffrement concernait des anagrammes et non pas des messages, et que derrière le "sens sexuel", il y avait le non-rapport sexuel, qui précisément ne peut s'écrire.

On peut considérer que ces thèses de limitation ont largement été confirmées par  l'époque récente. D'où la renonciation au rêve de la lecture intégrale, par un Big Brother ou autre Echelon  de l'ensemble des phénomènes du monde. On sait que l'impuissance ainsi repérée  a eu des effets d'inquiétante étrangeté. Tout pouvoir se présente actuellement comme "facade de verre" et glace sans tain. Le terroriste est peut-être davantage repéré actuellement comme celui qui échappe à la maîtrise de la communication  que par sa stricte dangerosité; quelques journalistes en font régulièrement les frais. Une forte tendance pousse ainsi les modes traditionnels d'information à se comporter comme continuation des "facades de verre"  officielles (le pouvoir est essentiellement le pouvoir de "maîtriser sa comunication"), alors que le rôle plus risqué d'investigation est beaucoup plus fréquemment assumé par Internet, média volontiers sans visage, ce qui lui donne une coloration souvent "diabolique" (du grec diabolos, accusateur, calomniateur)  -- le phénomène de reductio ad hitlerum  ("loi de Godwin") invariablement trouvé sur les sites de débats est évidemment facilité par l'usage de l'anonymat. 

Mais d'autre part, puisque tout ne s'avère pas déchiffrable - l'échec constant, depuis un siècle, déjà annoncé par Freud, des détecteurs de mensonges en a été un signe avant coureur -, la réponse, avant d'avoir les moyens de  passer à la bionique, a été dans l'appareillage obligatoire. Concrètement, tout individu se voit équipé, à moindres frais, par abonnement, d'un appareil qui le rend communicant, jusque si possible dans sa vie pulsionnelle, et permet de le localiser. C'est d'ailleurs une règle actuelle de la stratégie militaire: dans les attaques des systèmes de transmission, brouillez tout sauf les signaux des téléphones portables.

De la même façon que traditionnellement la police a une double action, la détection et détention d'une part, l'infiltration et la provocation de l'autre (on sait que F ranz Alexander définissait le surmoi sadique comme un "agent provocateur"), la localisation géographique des téléphones portables est maintenant une pratique de routine et Facebook est devenu un instrument banal d'enquête de proximité; on a pu argumenter -- soit pour s'en glorifier, soit pour le dénoncer -- que les "révolutions colorées" récentes avaient permis de rassembler, grâce à des "informations" bien ciblées projetées sur des groupes de Twitter (littéralement: le gazouillis) des milliers de manifestants.

 Ces appareils sont en quelque sorte la réalisation d'une thèse d'Averroes, telle qu'elle a été transmise par Moïse de Narbone (Ma'amar be-éfsharut ha-devequt, Commentaire de l'épitre sur la possibilité de la conjonction): ce que le philosophe andalou avait énoncé comme condition de possibilité de la conjonction de l'imaginaire individuel avec l'entendement divin était l'intellect hylique. Mais ce dernier n'est pas en soi suffisant (la cybernétique comme lecture directe du "langage du vivant" a échoué.), il faut qu'il absorbe les qualités de l'intellect agent (...qu'il acquière par abonnement un téléphone portable de dernière génération!). La psychanalyse n'a jamais hésité à tenir  compte des spéculations théologiques, en mettant en évidence leurs applications les plus pratiques. Mais il faut également y ajouter que bien entendu la conjonction concerne l'âme, c'est à dire, selon Aristote, ce qui permet de faire corps.

Comme l'a bien vu Michel Foucault, les enjeux actuels de la biopolitique  -- ce qui fera la différence entre Freud et Lacan - concerne les modalités de la construction du corps, ce qu'Aristore appelait l'âme.

On sait que dans les domaines de la santé et le domaine universitaire, la "certification" est appelée en Europe "excellence", terme surgi au décours du procès du "bon docteur" Schipman, un médecin de famille britannique qui avait expédié dans l'autre monde plus d'une centaine de ses patients. Autrement dit, être excellent, c'est ...pouvoir prouver que l'on n'est pas un meurtrier en série, ce qui en dit long sur le "toujours plus d'évaluation" auquel nous sommes contraints. L'étrangement inquiétant d'aujourd'hui -la mise à disposition des limites et du fonctionnement du corps, que ce soit par les technologies de l'information ou par la chirurgie -- fait valoir, plus que la figure de l'escroc (personnage clef des réflexions d'Edgar Poe), celle du meurtrier en série, du pédophile et du terroriste. La monomanie thématique des séries télévisées en témoigne largement, qui ne nous laisse guère le choix qu'entre les exploits du commissaire x, de l'inspecteur y, les équipées du coroner z - quand il ne s'agit pas de chasse aux terroristes par quelque Jack Bauer, grand justificateur de l'urgence de la torture -, entrelardés des galipettes de chirurgiens esthétiques.

L'enjeu de la psychanalyse est donc d'irréaliser ce crime-là: de maintenir un espace dans lequel le symptôme puisse trouver une autre articulation que celle dictée par la panique provoquée par l'impuissance de la "prophétie cybernétique".

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Références:

 

Lacan J: La Lettre volée, in Ecrits, Paris, Seuil 1966.

Lacan J: L'Identification, Séminaire non publié, 1960-1961.

Sauvagnat F:"Pulsion de mort et culpabilité: les psychanalystes dans le deuxième conflit mondial", in  Les philosophes et la deuxième guerre mondiale, Presses Universitaires de Vincennes.(1992).

Sauvagnat F: "Der schreckliche Morelli".  La réception de la méthode Morelli par ses contemporains. in: Ligeia, n°13-14, juin 1994, p. 55-66.

Sauvagnat F:Ligtornenes etik. Heines vitser og deres indflydelse paa psykoanalysen, [L’ethique des cors aux pieds. Les mots d’esprit de H Heine et leur influence sur la psychanalyse],  Drift,Tidsskrift for psykoanalyse (Copenhague) Nr1, 2006, p. 51-73.

 

 

 

 

    

 

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samedi 30 mai 2009

Obésité - Sylvette Perazzi

Sylvette Perazzi, psychanalyste, membre ECf

L’obésité est devenue un véritable phénomène de société, présentée par la presse comme un fléau des temps modernes.
 
Elle touche plus de 20% de la population, a plus que doublé depuis 91, occasionne 300 000 décès par an et on prévoit pour 2030 une « planète obèse ».
Il existe depuis 1970, une association nommée RIPOSTE, qui réunit des médecins de toutes les disciplines concernées par le surpoids et 170 experts répartis sur les 5 continents. Ils ont tous le même but : résister à la progression de l’obésité !
 
Des mesures sont ainsi prises aux USA où le taux d’obèses est le plus élevé (un tiers de la population), réglementant les fast-food, supprimant les bonbons des caisses des supermarchés, interdisant les desserts gras dans certains restaurants et les publicités télévisées pour les produits trop sucrés. La prévention s’adresse en priorité aux enfants, qu’il faudrait surveiller avant 5 ans.
La France n’est pas en reste car si l’existence de vrais repas et la tradition de convivialité la protège, une « taxe obésité » avait été envisagée par Bercy. Des programmes tels « epode » (ensemble prévenons l’obésité des enfants) ont vu le jour sur le modèle du Québec où une coalition sur la problématique du poids demande des mesures semblables à celles prises contre le tabac.
On en arrive à définir l’obésité comme « l'état d'une personne possédant une masse adipeuse plus importante que la moyenne des individus. » Le nombre des obèses augmentant, le poids de la moyenne des individus aussi, le chiffre correspondant à l’obésité devrait varier dans le même sens. Donc, plus il y aura d’obèses, plus il faudra d’augmentation de l’indice de masse corporelle pour être qualifié de gros !
 
Durant l’année 2008, de très nombreux articles sont parus sur le sujet ; on peut les regrouper suivant trois grands axes :
1.        Les médicaments :
Ils ont surtout fait la une par le retrait progressif de la plupart d’entre eux du fait de leur inefficacité voire leur réelle dangerosité.
2.        Les maladies intercurrentes :
Maladies classiques comme le diabète, l’hypertension ou l’asthme, plus étonnantes telle l’otite associée à une préférence pour le gras ( !!!) Certaines seraient même améliorées par l’obésité telle l’insuffisance rénale dont le délai de survie est augmenté, ou le cancer du sein dont l’évolution est plus favorable.
3.        La recherche, toute dans la même lignée :
qu’elle envisage l’obésité comme une addiction,
recherche une mutation génétique : le gène PCSK1 a été étudié mais les chercheurs eux-mêmes estiment qu’il y en aurait de nombreux autres ;
teste sur la souris une substance intervenant dans la mémoire de longue durée ;
utilise une substance anti-épileptique qui trompe le cerveau, lui faisant croire que la personne est rassasiée…
D’autres origines sont évoquées aussi diverses que l’infection, les polluants chimiques, ou le manque de sommeil.
 
S’il est un caractère commun à tous ces articles, c’est de présupposer que l’obésité est un COMPORTEMENT, plus ou moins perçu comme déviant ou addictif qu’il faudrait MODIFIER.
 
Pourtant de ces études ressortent aussi des éléments d’une autre facture : la proportion d’obèses n’a pas augmenté aux USA et ce, « sans aucune raison scientifique ». On a aussi constaté que les parents sous-estiment le poids de leurs enfants et consultent rarement pour ce motif ; les enfants eux-mêmes « ne se voient pas gros » : sur 14% d’élèves gros selon le calcul de leur indice de masse corporelle, seuls 1,6 % s’estimait tels. Il y aurait donc une erreur de perception du poids corporel. La prétendue « objectivité » scientifique de l’abord comportementaliste est là mise à mal.
 
Que peut alors apporter un éclairage psychanalytique ?
Dans les années 60, un analyste viennois émigré aux Etats-Unis, Edmund Bergler, écrit La Névrose de base.  Lacan, dans la leçon du 10 mai 1967 du Séminaire inédit "La logique du fantasme",  en recommande la lecture, son auteur ne « manquant ni de talent, ni de pénétration analytique ». Bergler indique qu’une des raisons de l’incapacité à maigrir est le profond sentiment d’injustice que ressentent les patients. La note clinique est très pertinente et il ajoute d’ailleurs que cela les empêche de considérer leur problème de poids comme une difficulté physique à résoudre, ce que l’obésité doit pourtant rester.
Encore faut-il la distinguer des troubles des conduites alimentaires proprement dites qui ne sont pas dans un rapport aussi simpliste que l’équivalence obésité /boulimie ou obésité/ oralité. Il est des cas où il est manifeste que la dimension de refus et de rétention est majeure.
L’obésité n’est pas un simple trouble du comportement mais bien plutôt une difficulté du rapport du sujet à son propre corps. Ce dernier « échappe au contrôle » et met en échec les essais de maîtrise des patients par tel ou tel régime plus ou moins contraignant.
Dans certains cas d’hystérie féminine, l’image d’un corps obèse est une évidente atteinte narcissique, mais, traduisant le rapport du sujet avec la castration, elle peut être le signe du refus du féminin ; l’analyse devra alors écorner la position phallique qui la sous-tend.
La prise de poids peut aussi être un rempart contre le désir, le maintenant insatisfait ou l’annulant dans la névrose, protégeant contre des risques d’intrusion réelle dans la psychose. Dans ces derniers cas, il est d’ailleurs plus avisé de ne pas trop chercher à éliminer ces kilos quand ils prennent une valeur sinthomatique et peuvent circonscrire une jouissance par ailleurs volontiers envahissante.
 
Ces simples exemples soulignent l’indispensable traitement de l’obésité AU CAS PAR CAS, ce que semblent superbement ignorer tous les articles de presse publiés.
 
 
 
 
 
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lundi 9 février 2009

Souffrance à rééduquer ? - Dominique Fabre Gaudry

Dominique Fabre-Gaudry, psychanalyste, ECF

 

Depuis quelques années sont apparus une série de catégories des troubles (dyslexies, dyspraxies, dyscalculies,…) qui viennent réduire les souffrances de l’enfant à un dysfonctionnement à rééduquer. Dans le Séminaire, L’éthique de la psychanalyse, Lacan remarquait que les « psychanalystes de l’enfant » sont souvent amenés à « empiéter sur le domaine de l’éducation et à opérer dans la dimension d’une orthopédie, dans un sens étymologique ». Il référait cette orientation à l’éthique d’Aristote qui est une « science du caractère » : une formation du caractère par « habitudes, dressage, éducation ». « La vertu morale […] est le produit de l’habitude ». A cette orientation il opposait « les traumas et leur persistance » c’est à dire « un repérage […] par rapport au réel »(1).
Aujourd’hui, force est de constater que l’orthopédie est l’orientation dominante dans le champ de la psychiatrie de l’enfant. Une collègue du CMP vient de recevoir un garçon de dix ans, avec un diagnostic de « dyspraxie visuo-spatiale » et une indication de « rééducation avec ergothérapeute ». Dans le dossier qui nous est transmis, trois pages d’une succession de résultats de tests et pas un propos de ce garçon ! L’intention se lit clairement quand la psychologue écrit : « J’ai noté quelques réactions immatures, il avait tendance à vouloir jouer. Il avait aussi envie de raconter des faits personnels, j’ai, néanmoins, réussi, très facilement à le recadrer ». Foin d’un enfant qui joue et qui parle ! On peut lire sur le site internet consacré à la dyspraxie visuo-spatiale : « Il est important d’expliquer ces troubles aux enfants et à leur entourage : ils souffrent d’une pathologie que l’on peut nommer et dont ils ne sont pas responsables, ni eux, ni leur famille ». La boucle est bouclée : le symptôme est réduit au silence et la responsabilité du sujet et son implication dans son symptôme sont évacuées.
Pour la psychanalyse, le symptôme d’un parlêtre est une réponse de l’inconscient à un réel et «  l’inconscient est un savoir, un savoir-faire avec lalangue »(2).[1] Pour l’illustrer, deux vignettes : une de ma pratique, une de Freud.
Stéphane est né avec une malformation de l’intestin et a subi dix-sept interventions chirurgicales au cours des deux premières années de sa vie. Quand je le rencontre, à neuf ans, il alterne de longues périodes d’apathie, entrecoupées d’exploits soudains et intempestifs où il se met en danger. Il a aujourd’hui onze ans et s’est inscrit à un atelier de théâtre. Son dernier rôle - un torero – l’a beaucoup angoissé. « J’ai joué un… », il ne trouve pas le mot et poursuit : « C’était quand le taureau fonçait vers moi, vers mon ventre, pourtant je savais que les cornes étaient en carton, qu’il n’y avait pas de danger ». Il trouve alors le mot manquant : « J’ai joué un trouillero ». Aussitôt, il s’aperçoit que ce mot, un néologisme, n’est pas le bon. Néanmoins, il sait y reconnaître deux signifiants – trouille et héros – majeurs dans la conduite de sa vie. Cette invention langagière qui condense trouille et torero inclut aussi le trou réel du traumatisme qu’il vient border.
Dans une lettre à Fliess (29-12-1997)(3), Freud évoque M.E., un patient adulte qui a présenté « à l’âge de dix ans un accès d’anxiété au moment où il essayait d’attraper un coléoptère noir (Käfer) qui ne se laissait pas faire ». Freud note que la signification de cet accès demeurait obscure. Or, le patient « traitant du chapitre « perplexité » rapporte une conversation entre sa grand-mère et sa tante » à propos de sa mère, déjà morte à cette époque, conversation d’où « il fallait conclure qu’elle avait longtemps hésité avant de se décider ». Le patient interrompt tout à coup son récit pour reparler du coléoptère Käfer dont il a, depuis des mois, cessé de faire mention et ensuite des coccinelles (en allemand, Marienkäfer) (la mère du patient s’appelait Marie). Le patient éclate alors de rire mais, d’après Freud, interprète faussement sa gaîté à partir du nom savant que les zoologues donnent aux coccinelles. Cependant, la séance suivante, dès le début, il raconte qu’ « il s’est rappelé la signification du Käfer. C’était que faire ? (en français), soit perplexité ».Freud ajoute qu’on peut qualifier une femme de «  gentil Käfer » et que la bonne de M. E., objet de ses premières amours, était française et qu’il avait appris le français avant l’allemand.
Voilà démontré le gai savoir de l’inconscient ! Tout est dans ces quelques lignes : l’inconscient structuré comme un langage, pris dans son « motérialisme »(4), l’inconscient qui se donne dans la surprise, la cause sexuelle et le symptôme qui témoigne chez le parlêtre de la rencontre entre lalangue et le corps.
 
(1) Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 21.
(2) Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 127.
(3) Freud S., La naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1973, p.213-4.
(4) Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme ».
 
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