mercredi 23 septembre 2009
Twitter, impuissance et diableries : l'inquiétante étrangeté aujourd'hui - François Sauvagnat
François Sauvagnat, psychanalyste, membre ECF
Freud, dans son étude sur le Moïse de Michel-Ange, s'était appuyé sur la méthodologie de Morelli, pour saisir ce que pouvait être la saisie du génie de l'artiste à l'ère du bertillonnage. Lacan, en s'appuyant sur la Lettre volée d'Edgar Poe, avait permis de penser ce qu'était devenu le sujet de l'inconscient à l'âge de la cybernétique. Il s'agit ici de mettre en évidence quelques effets subjectifs provoqués par la généralisation de l'usage de récepteurs portables et des technologies appropriées, à l'aube de la bionique.
Le bizarre de Poe s'articulait répétitivement comme exploration de l'impuissance (sens étymologique du terme scots Uncanny, qui le rapproche donc du terme français d'origine germanique émoi) des mass-media de son temps, de la presse journalière de large diffusion, et de la notion de sens commun qu'elle supposait. La théorie de l'autonomie de la chaîne signifiante proposée par J Lacan n'était pas, comme certains milieux philosophico-littéraires l'ont prétendu, une lecture phallocentriste de Poe, mais une application de la théorie de l'Uncanny de Poe à
On peut dire que Freud, pour sa part, avait trouvé son Poe dans Giovanni Morelli qui était un peu au bertillonnage ce que Poe était au surgissement de la presse quotidienne à fort tirage (Der Schreckliche Morelli, comme disait Jakob Burckhardt), avec évidemment, comme héros complémentaires le quatuor des promoteurs du sublime par le comique, Jean-Paul Richter, JN Nestroy, FT Vischer et Heinrich Heine.
L'option freudienne se caractérise par la mise en évidence d'une nomination qui ne se laisse pas réduire aux indices exploitables, mais qui au contraire se présente comme protestation, défense, résistances, jusqu'aux thèses de la pulsion de mort et de la réaction thérapeutique négative. L'espace des formations de l'inconscient se présentait alors comme descriptible une fois mise en place l' "arène du transfert", que Lacan allait qualifier dans les années 1950 de "solidarité discrète".
La cybernétique, telle qu'elle a été mise en forme lors des conférences Macy à la fin de la 2e guerre mondiale, se voulait mise à disposition d'un nouvel instrument de pouvoir à la fois biologique, industriel et politique. Elle supposait que toute forme vivante se laisse décrypter comme information -- que le vivant, comme l'organisationnel, soit du langage intégral. Or le propos de J Lacan impliquait précisément que ce nom secret qu'est le symptôme n'était "pas à lire", et que le langage faisait trou et non pas continuité, que le déchiffrement concernait des anagrammes et non pas des messages, et que derrière le "sens sexuel", il y avait le non-rapport sexuel, qui précisément ne peut s'écrire.
On peut considérer que ces thèses de limitation ont largement été confirmées par l'époque récente. D'où la renonciation au rêve de la lecture intégrale, par un Big Brother ou autre Echelon de l'ensemble des phénomènes du monde. On sait que l'impuissance ainsi repérée a eu des effets d'inquiétante étrangeté. Tout pouvoir se présente actuellement comme "facade de verre" et glace sans tain. Le terroriste est peut-être davantage repéré actuellement comme celui qui échappe à la maîtrise de la communication que par sa stricte dangerosité; quelques journalistes en font régulièrement les frais. Une forte tendance pousse ainsi les modes traditionnels d'information à se comporter comme continuation des "facades de verre" officielles (le pouvoir est essentiellement le pouvoir de "maîtriser sa comunication"), alors que le rôle plus risqué d'investigation est beaucoup plus fréquemment assumé par Internet, média volontiers sans visage, ce qui lui donne une coloration souvent "diabolique" (du grec diabolos, accusateur, calomniateur) -- le phénomène de reductio ad hitlerum ("loi de Godwin") invariablement trouvé sur les sites de débats est évidemment facilité par l'usage de l'anonymat.
Mais d'autre part, puisque tout ne s'avère pas déchiffrable - l'échec constant, depuis un siècle, déjà annoncé par Freud, des détecteurs de mensonges en a été un signe avant coureur -, la réponse, avant d'avoir les moyens de passer à la bionique, a été dans l'appareillage obligatoire. Concrètement, tout individu se voit équipé, à moindres frais, par abonnement, d'un appareil qui le rend communicant, jusque si possible dans sa vie pulsionnelle, et permet de le localiser. C'est d'ailleurs une règle actuelle de la stratégie militaire: dans les attaques des systèmes de transmission, brouillez tout sauf les signaux des téléphones portables.
De la même façon que traditionnellement la police a une double action, la détection et détention d'une part, l'infiltration et la provocation de l'autre (on sait que F ranz Alexander définissait le surmoi sadique comme un "agent provocateur"), la localisation géographique des téléphones portables est maintenant une pratique de routine et Facebook est devenu un instrument banal d'enquête de proximité; on a pu argumenter -- soit pour s'en glorifier, soit pour le dénoncer -- que les "révolutions colorées" récentes avaient permis de rassembler, grâce à des "informations" bien ciblées projetées sur des groupes de Twitter (littéralement: le gazouillis) des milliers de manifestants.
Ces appareils sont en quelque sorte la réalisation d'une thèse d'Averroes, telle qu'elle a été transmise par Moïse de Narbone (Ma'amar be-éfsharut ha-devequt, Commentaire de l'épitre sur la possibilité de la conjonction): ce que le philosophe andalou avait énoncé comme condition de possibilité de la conjonction de l'imaginaire individuel avec l'entendement divin était l'intellect hylique. Mais ce dernier n'est pas en soi suffisant (la cybernétique comme lecture directe du "langage du vivant" a échoué.), il faut qu'il absorbe les qualités de l'intellect agent (...qu'il acquière par abonnement un téléphone portable de dernière génération!). La psychanalyse n'a jamais hésité à tenir compte des spéculations théologiques, en mettant en évidence leurs applications les plus pratiques. Mais il faut également y ajouter que bien entendu la conjonction concerne l'âme, c'est à dire, selon Aristote, ce qui permet de faire corps.
Comme l'a bien vu Michel Foucault, les enjeux actuels de la biopolitique -- ce qui fera la différence entre Freud et Lacan - concerne les modalités de la construction du corps, ce qu'Aristore appelait l'âme.
On sait que dans les domaines de la santé et le domaine universitaire, la "certification" est appelée en Europe "excellence", terme surgi au décours du procès du "bon docteur" Schipman, un médecin de famille britannique qui avait expédié dans l'autre monde plus d'une centaine de ses patients. Autrement dit, être excellent, c'est ...pouvoir prouver que l'on n'est pas un meurtrier en série, ce qui en dit long sur le "toujours plus d'évaluation" auquel nous sommes contraints. L'étrangement inquiétant d'aujourd'hui -la mise à disposition des limites et du fonctionnement du corps, que ce soit par les technologies de l'information ou par la chirurgie -- fait valoir, plus que la figure de l'escroc (personnage clef des réflexions d'Edgar Poe), celle du meurtrier en série, du pédophile et du terroriste. La monomanie thématique des séries télévisées en témoigne largement, qui ne nous laisse guère le choix qu'entre les exploits du commissaire x, de l'inspecteur y, les équipées du coroner z - quand il ne s'agit pas de chasse aux terroristes par quelque Jack Bauer, grand justificateur de l'urgence de la torture -, entrelardés des galipettes de chirurgiens esthétiques.
L'enjeu de la psychanalyse est donc d'irréaliser ce crime-là: de maintenir un espace dans lequel le symptôme puisse trouver une autre articulation que celle dictée par la panique provoquée par l'impuissance de la "prophétie cybernétique".
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Références:
Lacan J: La Lettre volée, in Ecrits, Paris, Seuil 1966.
Lacan J: L'Identification, Séminaire non publié, 1960-1961.
Sauvagnat F:"Pulsion de mort et culpabilité: les psychanalystes dans le deuxième conflit mondial", in Les philosophes et la deuxième guerre mondiale, Presses Universitaires de Vincennes.(1992).
Sauvagnat F: "Der schreckliche Morelli". La réception de la méthode Morelli par ses contemporains. in: Ligeia, n°13-14, juin 1994, p. 55-66.
Sauvagnat F:Ligtornenes etik. Heines vitser og deres indflydelse paa psykoanalysen, [L’ethique des cors aux pieds. Les mots d’esprit de H Heine et leur influence sur la psychanalyse], Drift,Tidsskrift for psykoanalyse (Copenhague) Nr1, 2006, p. 51-73.