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dimanche 29 mars 2009

L’évaluation : une idéologie du pouvoir - Jean Luc Monnier

 

Jean Luc Monnier, psychanalyste, membre ECF
 
Le mouvement qui nous rassemble aujourd’hui(1) fait écho à un autre mouvement amorcé il y a maintenant presque 6 ans dans notre champ, le champ psy. En octobre 2003, l’amendement Accoyer, du nom de son inspirateur, voté à la sauvette par une Assemblée « clairsemée » a prétendu faire passer la pratique des psys sous le joug de l’évaluation chiffrée. Un rapport, le rapport Cléry-Melin sur la psychiatrie, septembre 2003 et un rapport de l’Inserm type méta-analyse, en février 2004, sur l’évaluation des psychothérapies vinrent dans la foulée. Ils firent grand bruit tellement leur partie pris était évident, tellement ils faisaient la part belle aux thérapies cognitives, c’est-à-dire aux thérapies issues de la doctrine pavlovienne et skinnerienne, stimulus-réponse, pseudo-scientifiques, rayant du même coup la psychanalyse et les psychothérapies d’inspiration analytique de la carte. L’amendement fut amendé suite à une mobilisation sans précédent, et les décrets d’applications remis prudemment à plus tard.
 
Philippe Douste-Blazy, le ministre de la santé de l’époque ne voulait pas de cette réglementation et invité au septième Forum de la Mutualité, qui réunit plus de 1000 participants, il fit un discours critiquant l’expertise de l’Inserm dans ses prémisses et ses conclusions et à la suite de son intervention, la fit retirer du site du ministère de la santé : nous lui devons beaucoup.
C’est ainsi qu’entre 2003 et 2005, à l’instigation de Jacques-Alain Miller qui, le premier dans notre champ saisit le sens et l’ampleur du projet, neuf forums se tinrent à Paris et dix-sept dans toute la France auxquels assistèrent des milliers de personnes. L’amendement qui visait à définir les psychothérapies, à les réglementer selon les règles évaluatives modernes de rentabilité économique, faisant fi de toute objectivité, de toute responsabilité thérapeutique et même de tout sérieux scientifique.
Cette mobilisation du « Champ Psy », sans précédent, en rencontra d’autres car les champs de l’art, de la justice, de la recherche, de l’université étaient touchés par cette pratique délétère de l’Evaluation.
Le vacarme des psys s’il fut efficace à court et moyen terme dans le champ psy n’a pas éradiqué la menace puisqu’en juillet de l’année dernière un projet d’arrêté sur la formation des psychothérapeutes, sur fond d’évaluation managériale fut étouffé dans l’œuf grâce à une fuite opportune et une mobilisation immédiate et là encore de grande ampleur partout en France.
Nous en sommes là pour l’instant, nous c’est-à-dire les psychanalystes. Nous avons échappé jusqu’à aujourd’hui, dans notre pratique, à cette évaluation là. Cette évaluation quantitative qui réduit le patient à un ensemble d’items statistiquement mesurables et le psy à un opérateur technique.
 
Il s’agit de comprendre ce qui a changé et qui fait que nous nous réunissons aujourd’hui pour dénoncer l’évaluation comme un mal qui gangrène les sociétés occidentales.
Nous avons mis en évidence qu’évaluer systématiquement et massivement l’action humaine selon des procédures standardisées et chiffrées avait insidieusement transformée une évidence en aberration. En effet, qu’il soit professeur, chercheur, soignant, thérapeute (…) psychanalyste, c’est précisément dans ce qui échappe au chiffrage, au reproductible, mais qui tient à l’invention, à la trouvaille, à l’enthousiasme, à l’initiative, que son action trouve son efficace. Dans ce sens, Christophe Dejours, psychiatre, psychanalyste, directeur de laboratoire au CNAM a mis en évidence que l’évaluation avec un grand E par ses procédures : la décomposition chiffrée des actions, le chiffrage des savoirs acquis, l’information exponentielle de questionnaires, écrase tout « facteur créatif » non soluble dans les statistiques et produit les mêmes aberrations systémiques et individuelles dans les secteurs industriels et de services.
Il s’ensuit plusieurs conséquences : celui qui « triche » se sent coupable, les professeurs se trouvent moins soutenus par leur administration, et les pouvoirs publics ont une vision erronée de la réalité. Même cause, mêmes conséquences dans l’administration où sont effectuées maintenant par les cadres des carottages at random dans les dossiers traités par les agents, et derrière leur dos, pour évaluer leur travail.
Nous sommes passés d’une pratique, diversifiée, adaptée, constructive de l’évaluation à une idéologie de pouvoir. Les conséquences sont évidentes pour tous, une bureaucratie d’expertise étend peu à peu son empire sur le champ social au sens large, qui entraîne chez les acteurs sociaux découragement, fatigue, amertume, sentiment d’inutilité, ressentiment. Toute une gamme d’affects et de comportements qui témoignent d’une impuissance généralisée. Les résultats sont inversement proportionnels à la contrainte ressentie, et la « machine sociale » se grippe.
Beaucoup d’acteurs sociaux, à tous les niveaux, y compris politique, s’accordent sur ce mal du siècle des sociétés occidentales : l’évaluation tend à la folie bureaucratique et totalitaire. Certains d’entre eux en accord avec nos idées, contactés par nous pour intervenir lors d’un meeting que nous avions organisé à Rennes au mois d’avril dernier ont décliné l’invitation parce qu’ils étaient eux-mêmes en cours d’évaluation et qu’ils ne voulaient pas se distinguer par peur d’en hypothéquer, sans trop bien savoir comment, les résultats.
Idéologie du pouvoir : mais n’y a-t-il pas à ce point à s’interroger sur la logique qui sous-tend cette fureur évaluative ? C’est-à-dire qu’à l’horizon se profile la survie des unités, des établissements, des emplois, bref de l’argent.
L’argent est dit-on, le nerf de la guerre, c’est aussi l’enjeu de l’évaluation censée être un outil de rationalisation des dépenses – publiques notamment – et d’économie budgétaire s’avère être un gouffre financier en monnaie sonnante et trébuchante, ce n’est plus un secret pour personne même s’il est difficile d’obtenir des chiffres précis.
Il faut donc considérer que l’évaluation comme symptôme du monde hypermoderne est un produit du malaise dans la civilisation, le produit d’une convergence objective, d’une « stratégie » plus ou moins acéphale de l’anomie secrétée par une nouvelle religion : la religion du chiffre. La recherche d’une certitude dans un monde où les anciens idéaux ont vacillé, met la science en position d’être la seule ancre qui reste. Le chiffre est alors élevé à la dignité de la certitude absolue, fétichisé, adoré, et surtout appelé au nom de la science « à la mise en ordre universelle du service des biens » comme s’exprimait Lacan dans son Séminaire L’éthique de la psychanalyse, dont l’une des incarnations majeures dans notre modernité est le marché.
Les conséquences sont désastreuses car l’évaluation telle qu’elle se pratique aujourd’hui, par sa standardisation, sa massification, la met de facto au service de la déréglementation tous azimuts. Evaluer veut dire à terme déréguler, externaliser, privatiser. C’est la première étape et c’est déjà une réponse.
L’évaluation ouvre le processus qui à terme établira que telle collectivité locale, telle association conventionnée à but non lucratif, tel service administratif est dans l’impossibilité financière d’assumer ses devoirs. A l’arrivée ces devoirs seront transférés au secteur privé qui s’empressera alors d’en majorer encore les coûts, mais il est vrai pour faire aussi payer l’usager devenu client. Nouveaux gisements dit-on : 4ème âge, service à la personne, soutien éducatif, police, préparation aux concours et bientôt l’armée, pensons à Blackwater, cette société militaire, dont les nombres de mercenaires supplétifs et hors de prix de l’armée américaine en Irak dépassaient les effectifs de l’armée anglaise dans le même pays.
Le saut idéologique que nous avons repéré prend ici tout son sens, l’évaluation est une stratégie nocive et délétère devenue une clé essentielle qui engage le processus de déréglementation, de dérégulation au service d’un libéralisme sauvage.
Cela explique la transversalité du principe évaluatif, ni droite ni gauche, les adeptes sont dans tous les camps, car tous les camps ont fait allégeance aux « chiffres ». Les résistances se font jour transversalement. Le point d’ancrage se fonde au-delà des partis dans l’intelligence de chacun à anticiper le « désastre » que sera une société entièrement standardisée.
Là où se généralise la croyance en un monde meilleur égalitaire, où les biens seraient utilisés au mieux, car rationalisés, partagés équitablement selon des procédures toujours plus scientifiques, grâce aux techniques de plus en plus sophistiquées, on s’aperçoit avec horreur que c’est le contraire qui se produit, toujours plus d’inégalités, toujours plus de pauvres et toujours plus de richesse pour certains.
 
Lacan parlait de la montée au zénith de l’objet a, c’est-à-dire de l’accessibilité pour le plus grand nombre aux objets de consommation standardisés supposés apporter le bonheur mais qui en fait creuse l’insatisfaction et disloquent petit à petit le lien social. L’isolement qui en résulte pour chaque individu encombré de ses objets/gadgets, explique en partie pourquoi il consent toujours plus facilement à l’évaluation. L’accélération du processus est patente et sans réel contrôle. Il est de notre devoir d’avoir une prise sur cette course folle en analysant la modernité et ses conséquences sur les hommes et le lien social, en rassemblant les forces de proposition « anti-chiffres », en construisant des lieux alternatifs pour que les sujets de l’hypermodernité puissent adresser une parole ayant des chances d’être entendue par quelqu’un et non vaporisée dans le cyberspace.
De ce point de vue la psychanalyse a un rôle à jouer en démontrant par ses résultats, à partir de son expérience, selon des procédures qui conviennent à sa pratique, que l’homme n’est pas réductible à la somme de ses comportements, ni à sa biologie, ni aux produits qu’il fabrique ou qu’il échange. Elle a à démontrer de la même façon que le savoir sur l’homme et de l’homme n’est jamais clos ni transparent et que les tentatives pour le réduire aux chiffres ne sont que la forme moderne d’une croyance qui, parce qu’elle s’ignore comme telle, devient une certitude qu’à l’occasion la canaille fait fructifier.
Elle apprend aussi que l’homme se rebelle contre cette aventure qui signe sa singularité mais aussi sa solitude d’être-pour-la-mort disait Heidegger. Alors il cherche une garantie, un Autre, avec un grand A, sur qui il peut se reposer, se décharger du poids de ses actes, de son existence et de son horizon : la mort. Cet Autre là a changé de visage selon les époques. La religion, le roi, les partis, les syndicats, le père, le nom du père remplissaient cet office avec plus ou moins d’efficacité : remarquons que l’homme s’est toujours donné beaucoup de mal pour faire vivre cet Autre. et que plus ce dernier se fait évasif plus la croyance en son existence s’approche paradoxalement d’un point de certitude que l’homme s’emploie à soutenir par de monstrueux sacrifices(2). La tâche de la psychanalyse est de rendre ce savoir lisible au plus grand nombre, sans quoi le chiffre comme certitude dans un monde incertain et vacillant conduira l’homme toujours plus loin vers le pire.
 
 (1) Mouvement Math en lutte, "l'Université hors d'elle". Cette invitation s'inscrit dans le fil des liens que nous avons tissés avec un certain nombre de partenaires lors du premier "forum" contre l'évaluation en fév. 2005.
 
(2) Référence aux « Dieux Obscurs » évoqués par J. Lacan dans le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.
 
 
*Extrait d'une intervention lors de la Journée l’Université Hors d’elle,  Université de Rennes I, Samedi 7 mars 2009
 
 

 

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