samedi 6 mars 2010
Sacrifice, lien sacrificiel - Huguette Béchade
Huguette Béchade, psychanalyste, membre ECF
Il va s'agir de distinguer trois ordres de problématique : jouissance et désir, cause du désir et objet du désir, jouissance en deça et jouissance au-delà du phallique. Ces trois thèmes nous donnent quelques repères au niveau de ce qui se joue dans notre société dite post-moderne, dans laquelle ce qui est sacrifié c'est le désir et le sujet de l'énonciation. Quelle possibilité est laissée à chacun de " rejoindre la subjectivité de son époque " ? Comment, de nos jours, l'impératif de jouissance, surmoïque et séducteur de nos maîtres modernes s'emploie-t-il à ce que chacun succombe à leurs tentations? Passer d'une jouissance sacrificielle à la possibilité d'un désir , telle est la question posée par notre société.
D’Antigone à Jean Moulin, quelques cailloux blancs sauvent la face de l'Humanité. Si ceux-là émergent si résolus « c’est dans la mesure où la communauté s’y refuse », dévoile implacablement Lacan.
Relisons le texte de Sophocle.
Le garde, apeuré, craint pour son intégrité : " je n’ai pas mérité qu’on me fasse des ennuis". " le coupable t'a touché au coeur, moi je n’offense que tes oreilles ", dit-il à Créon qu’il vient avertir de sa découverte du cadavre de Polynice sur lequel " quelqu'un a répandu de la terre sèche, conformément aux rites", " pas enterré, non, mais recouvert de poussière, juste de quoi éviter le sacrilège ", précise-t-il. Voyez ! il sait, le garde. Il sait, le peuple, quelles sont les limites à ne pas dépasser dans le champ des lois non écrites, celles des dieux. Le peuple sait, la communauté sait toujours … mais …" se refuse ".
Quelle est la question ici posée : ceux-là ont-ils consenti à la jouissance obscure du sacrifice, ou bien ceux-là ont-ils, y compris jusqu’à la mort, refusé de "céder sur leur désir" ?
Que le désir et le sujet de l’énonciation soient sacrifiés pour le triomphe des Marchés n’apparaît tout d’abord pas comme un sacrifice puisqu’ils s’échangent contre la jouissance des biens de consommation, laquelle jouissance donne, dans un premier temps nostalgique, accès à un retour promis, qui serait cette fois-ci enfin possible, à la jouissance qui a été perdue du fait de l’entrée dans la civilisation.
Ces jouissances sont une première fois d’abord trouvées par hasard et dès lors recherchées et attendues. " Comme c’est chaque fois le cas dans le domaine de la libido, l’homme se montre incapable de renoncer à la satisfaction dont il a jouit une fois ", découvre Freud. UNE FOIS ! L’inoubliable de cette jouissance éprouvée comme trace dans le corps est un point d’appel pour la répétition et il inaugure toutes les addictions.
L’une fois, la première fois … de même lorsque quelque part de par le monde un homme fait à un autre homme quelque chose de terrible, cette fois-là n’est pas " une fois " mais la première fois d’une série. La phrase, pensée, " plus jamais ça " est un voile qui cache ce savoir là.
L’être pullule de ces traces isolées, égarées, qui pourront à l’occasion être réactivées car aucune parole ne peut annuler l’éprouvé de cette jouissance, seule une jouissance de plus grande intensité - phénomène addictif - peut la remplacer avec l'horizon inassouvissable qui la spécifie, ou alors c’est une jouissance phallique appropriée qui le pourra peut-être, jouissance phallique qui est " satisfaction véritable " dit Lacan quelques mois avant sa mort.
Nous serons alors ici passé d’une jouissance en deçà du phallique - celle sur le renoncement de laquelle s’édifie le langage et le lien social, soit la civilisation - à une jouissance au-delà du phallique qui peut être jouissance du signifiant, de ce signifiant qui découpe le corps.
Revenons à la jouissance sacrificielle. Nous ne parlerons ici que du sacrifice ordinaire constituant un objet comme lequel peut se traiter un sujet pour la satisfaction voulue d’un partenaire ou d'un tenant-lieu de partenaire. Entre la satisfaction attendue et celle qui sera obtenue se creuse un écart déficitaire de la seconde par rapport à la première et c'est cet écart qui cause le désir du sujet. Lequel n'a plus alors qu'à s'identifier à l'objet pulsionnel privilégié que son expérience lui a appris à être, objet soit désiré soit demandé, et dont il croit que celui-ci va combler cet écart impossible à combler.
L'avidité des Marchés s'appuie sur cette constante pour exiger et obtenir le sacrifice du sujet qui devient alors lui-même objet-déchet produit par la Volonté de Jouissance qui est au coeur du discours capitaliste. Mais Lacan note bien que sa pratique lui a appris que cette jouissance, toujours, s'accompagne d'angoisse. Toujours.
Pour distinguer désir et jouissance, appuyons-nous sur le dernier objet topologique de Lacan, les Noeuds Borroméens : les jouissances sont constituées de deux consistances seulement alors que pour causer le désir, les trois consistances sont requises. C'est par ce qu'il appelle " l'interprétation poétique" (constituée par les trois consistances à la fois : un aspect imaginaire qui est le sens, un aspect symbolique qui est une signification et un aspect réel qui est un trou d'où peut s'originer un Che Vuoi ? ) que Lacan, par cette interprétation, analytique, ramène la cure au centre du noeud, là où s'édifie le désir 1.
La question de l'objet sacrificiel est la question centrale de la cure psychanalytique. Lorsque l'objet ( celui auquel s'est identifié ici le sujet, comme nous en avons parlé plus haut ) monte sur la scène analytique, il n'y apparaît que saisi au niveau de la fonction qu'il y occupe dans le transfert. C'est un ensemble étroitement conjugué, objet et fonction donnés ensemble d'un coup, une fois. Cette seule fois suffit pour établir un savoir sur l'échange possible d'un sujet qui se sacrifie en un " objet-bouchon " pour obturer le trou dans la structure, afin que l'(A) autre soit comblé.
C'est à l'aide de ce savoir - acquis dans l'expérience - que le sacrifice, parce que désormais il apparaît vain, devient dès lors impossible à s'établir, et que place est faite pour le dit " désir indestructible " appelé ainsi par Freud. Ceci est repris par Lacan qui ajoute que toute culpabilité ne provient que du fait d'avoir " cédé sur le désir "2.
Nous n'irons pas jusqu'à ce qui serait une obscénité à évoquer le " courageux regard " espéré par Lacan pour un temps d'un monstrueux désastre, mais n'y a-t-il pas déjà l'équivalent d'un certain " instant de voir " décidé comme engagement dans un processus pour faire obstacle à cette " conséquence du remaniement des groupes sociaux par la science" qui est à l'oeuvre de nos jours.
1. Interprétation que Lacan explique dans Le Séminaire XXIV, leçon du 15 mars 1977, interprétation poétique dans laquelle sont présentes de ce fait aussi coupure et équivoque, constituées par le désir de l'analyste.
2. Revoir plus haut la démonstration sur les Noeuds Borroméens : une jouissance est constituée par deux consistances , seul le désir est constitué par les trois consistances .
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par [Dario Morales]
à 10:47
vendredi 11 décembre 2009
Une action analytique : suspendre l'utilité directe
Nicole Tréglia, psychanalyste, membre ECF
« …la question est posée de savoir ce qui peut, à côté de l’acte analytique (…) prendre place comme action analytique, ou même action lacanienne, qui donne, dans la société, à cet acte psychanalytique, les conséquences qu’il peut avoir (…). Lacan ne cessait de déplorer que son enseignement n’ait pas, dans la société, les conséquences qu’il aurait souhaitées. C’est ce champ qui nous est ouvert »1. J-A Miller en rappelant le désir de Jacques Lacan, invite ainsi les analystes d'orientation lacanienne à une action qui porte à conséquence dans la société. L'exercice de la supervision analytique, soit l'usage par des travailleurs sociaux ou des soignants du psychanalyste, relève de cette action.
Madame D.
L'hiver s'accompagne d'une mesure de protection qui permet de conserver un toit aux habitants, fussent-ils en dette de loyer, cet interdit d'expulser étant levé aux beaux jours. Les travailleurs sociaux sont assignés à la mise en place de multiples mesures (Fonds de Solidarité pour le Logement, dossiers de surendettement, aides diverses), pour éviter celle, radicale, de l’expulsion. Pour ceux d'entre eux qui ont en charge ces problèmes, maintenir un toit aux habitants dont ils s'occupent constitue objectif et perspective de travail.
Une Assistance Sociale se désole pour Madame D. qui ne paye plus le loyer depuis trop longtemps. De nombreux « contrats » ont été passés avec elle sans que celle-ci ne les honore, donnant consistance à un double sentiment : l’impuissance de l’assistance sociale, mais aussi un inévitable reproche à Madame D. qui ne fait pas le minimum pour que l’on plaide sa cause. Il suffirait que madame consente, par exemple à renoncer à son garage, ou à rembourser une somme, même dérisoire, pour enrayer la machine de l’expulsion, mais elle continue de n’être pas raisonnable ! L’assistante sociale ne sait plus comment convaincre madame, et l’expulsion apparaît inévitable. La séance de supervision s’attachera à essayer de savoir ce que dit Madame D.
Madame D. habite à R., une petite ville de montagne. Ses enfants y vivent dans une famille d’accueil, leur mère ayant demandé de l’aide au service social dans une période chaotique. Madame avait une bonne relation avec l’assistante familiale qui s’occupait de ses enfants qu’elle voyait régulièrement; mais, depuis que le placement est devenu judiciaire, elle ne peut plus rencontrer ses enfants comme auparavant : elle n’est plus dans les mêmes rapports de confiance avec l’assistante familiale, et il lui est insupportable de croiser ses enfants dans ce contexte tendu. Elle souhaiterait ne plus vivre à R. : cette proximité lui est devenue impossible et d’ailleurs, elle est déjà allée vivre quelques temps chez des amis dans un village voisin. Ces éléments témoignent du fait qu’avoir un toit ne saurait se réduire à un strict besoin. « Se loger » met en jeu la subjectivité, la place, l’histoire, les coordonnées particulières… et un habitant est autre chose qu’un usager.
Ces dits rapportés deviennent audibles pour l’assistante sociale elle-même, opérant immédiatement un bougé dans l’impuissance, ici produite par le surmoi du professionnel arc-boutée sur sa mission d’empêcher l’expulsion. Ce mandat, au demeurant légitime et compréhensible, fait obstacle à la singularité ; ainsi, éviter l’expulsion au prix de celle du sujet n’est pas sans conséquence ! Y compris peut-être celle de précipiter ce que l’on voudrait éviter. Madame D. réduite aux injonctions, sans prise sur ce qui lui arrive, laisse apercevoir la composante de déchet pouvant aller jusqu’à «se laisser vider». L’accompagnement social de la précarité s’inscrit bien dans la série des impossibles freudiens !
Mon intervention a consisté à considérer Madame D. référée à ses propres perspectives, à se centrer sur ses dits, prendre acte de ce qui lui est impossible et introduire un détour : au lieu d’appréhender le rapport de madame à l'objet qui lui sera soustrait (son appartement) écouter les coordonnées spécifiques la remet en lien avec des solutions qui ménagent sa dignité. Plutôt qu’une extraction « sauvage » Madame D. est entendue dans sa nécessité de se soustraire au regard de ses enfants croisés dans R. et dans son orientation de se loger ailleurs. Elle acceptera alors de renoncer à son garage pour réduire ses frais. Le respect s’en trouve produit. Ainsi que des modalités civilisées.
A l’époque de la généralisation du plus de jouir, toute politique sociale, toute gouvernance, fut-elle généreuse, protectrice qui se présente sous la forme du contrat, articulé aux droits, a un effet de forclusion du sujet. Il ne suffit pas d’humaniser le protocole, ni de communiquer autour des pratiques contractuelles, il convient d’incarner autre chose qui consiste à suspendre l’utilité directe.
L’utilité directe
J-A Miller emprunte cette expression à Edgar Poe, qui, dit-il, s’était aperçu que la modernité modifiait le monde dans cette direction, l’utilité directe chassant la poésie. Ce n’est pas sans écho à l'affirmation de J. Lacan dans le séminaire « Les non dupes errent » : « il est tout à fait étrange que le social détienne ce pouvoir du nommer-à au point qu’après tout s’en restitue un ordre, un ordre qui est de fer – faire »2. La double occurrence de ce signifiant signale le contrôle et la généralisation de l’agir.
Avec la disparition de la notion de place, qui autrefois donnait des repères au nom du père, le sujet moderne et déboussolé est confronté à devoir inventer son mode de vivre, alors même que les programmes, contrats et protocoles éradiquent cette nécessité d’inventer. C’est pourquoi, aborder la fonction de l’analyste dans la supervision comme celui qui se charge de suspendre l’utilité directe est une version de son désir.
1 Miller J.-A., Psychanalyse et société, Quarto N°83, p11.
2 Lacan J., Le Séminaire, Les non dupes errent, leçon du 19 mars 1974, inédit
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par [Dario Morales ]
à 04:51
jeudi 18 juin 2009
Tyrannies et féminité - Huguette Bechade
Huguette Bechade, psychanalyste, membre ECF
Les discours modernes, discours de la science et discours capitaliste cherchent à induire chez chacun d’entre nous une appétence pour l’offre de jouissance qu’ils promettent. Le désir de chacun est mis hors-jeu par ces discours qui, de ce fait, opèrent alors non « sans un certain consentement », dit Lacan. Pour faire obstacle à cette massification voulue et provoquée par les tyrannies en cours - tyrannies des pouvoirs, tyrannies des marchés - quelle figure extrême Lacan pouvait-il évoquer, sinon Antigone? Antigone, exemplaire en cela, illustre bien la solitude en laquelle se trouve un sujet au désir à chaque fois forcément singulier.
Lacan a construit une écriture logique de ce qui unit entre eux les humains, écriture logique qu’il a appelé Discours, éclairé par celui, particulier qui est le lien analytique, celui-ci de discours maintient ouvert l’espace de la subjectivité dans une époque où les discours modernes ont conduit - pas moins - à une désubjectivation de plus en plus poussée de chacun d’entre nous.
Discours modernes, le discours de la science et le discours capitaliste dépossèdent le sujet de son savoir inconscient et instaurent forclusion du sujet (c’est le pour-tous) et forclusion de la castration (Lacan dit que là est le « il existe un x non phi de x »).
L’éthique des discours modernes est un « que ça marche »calquée sur ce qu’instaure le discours du maître antique: ce dernier ne veut rien d’autre « que ça marche », proférant pour ceci 2 ou 3 signifiants auxquels chacun, y compris lui le maître, va s’aliéner. Dans le discours capitaliste qui est juste un circuit dont aucun point d’impossible ne permet de sortir, donc qui ne fait pas lien social, les signifiants du Marché sont en place de vérité-toute, le sujet n’est plus sujet divisé par ses signifiants, il est ainsi coupé de son savoir inconscient et le désir est exclu. Il est juste activé par les objets de l’invidia qui mènent le bal. Proie facile pour le Marché qui promet - c’est ça son fort - une retrouvaille avec la jouissance perdue du fait de l’entrée dans la langage et de l’instauration du lien social.
Au siècle dernier, les idéaux se sont effondrés, du côté du désir chacun se retrouve divisé, jamais comblé, seule la jouissance se présente pour le sujet avec un indice de vérité sur son être dont elle semble garantir l’unité, elle l’emporte tout entier (« là j’existe », ça va jusque là ). Ici le surmoi est à l’œuvre et déjà Freud nous avait signalé que lorsqu’on s’acharne dans cette voie, il devient de plus en plus féroce. Ce qui vient jusqu’à nous d’une façon lancinante par les médias et par nos pratiques ce sont bien des conduites de types incestueux, hors castration. Chacun reste aux prises avec sa seule volonté de jouissance, réduit lui-même à être objet pour la jouissance des marchés, la problématique du désir s’est absenté et c’est bien à l’intime de chacun qu’il est attenté. Plus ni désir ni savoir (soit la castration ) ne sont attendus de quiconque, bien au contraire le Marché quémande des sujets pressés de jouir. Rien d’étonnant alors à constater le retour du religieux sous toutes ses formes, d’une part chacun préférant un désir interdit à un désir forclos, d’autre part la religion restitue des signifiants-maîtres en place d’agent dans le discours.
En face de l’offre des marchés qui oeuvrent ainsi à la massification de l’impératif de jouissance, comment ne pas évoquer la solitude d’un sujet désirant et pourquoi ne pas aller jusqu’à Antigone? « Cette image d’Antigone …fait partie de notre morale qu’on le veuille ou non » dit Lacan. Comme tous les tyrans, Créon est un homme ordinaire, il règne sur la masse qui sait mais qui cède et ne se révolte pas. Aussi bien Freud que Lacan nous alertent sur la cause des catastrophes qui survient du fait qu’il y en a qui suivent, se délestant ainsi sur maîtres et tyrans de la responsabilité de la cause et de la culpabilité. Comment Antigone pourrait-elle éprouver de la culpabilité? Antigone n’est pas une demi-déesse comme voulait le dire le Chœur. Non, elle subit simplement un malheur égal à celui de tous ceux qui sont pris dans le jeu cruel des dieux, là où les artifices ne sont plus de mise. Antigone pleure ce qu’elle perd. Lorsqu’elle sait à quoi elle sera condamnée, mais déjà rayée du monde des vivants, elle peut se plaindre alors, et vit de là sa vie sous la forme de ce qui est perdu. De ce passage de Sophocle, maints commentateurs se sont étonnés, mais pas les psychanalystes : le pas-tout est en effet au-delà du phallique, à y être passé. L’acte d’Antigone se situe au-delà de toutes les satisfactions phalliques qu’elle a voulues et trouvées : sœur, fille, fiancée, ses enfants à venir.
Tyrannie des tyrans, tyrannies des marchés : injonction similaire, exigeant
le sacrifice du sujet .Les quatre quanteurs des formules de la sexuation portent sur la logique du langage, ils valent pour chacun, qu’il soit homme ou qu’elle soit femme. Le pour-tous est en chaque parlêtre la prise dans le signifiant, le pas-tout est en chaque parlêtre la part de retour du réel d’origine , après qu’il soit passé par toute symbolisation possible. C’est sur ce pas-tout qui se révèle en chacun de nous que l’on peut parier pour parer à l’injonction impérative.
Et nous voici seul, à y être un par un, puisqu’il n’en existe pas un (e) qui ne soit pas pris ( e) dans la fonction phallique : ce qui nous fait 1+1+1+n…+n+1.
Revenons à Antigone car elle fait autorité mais pas seulement. Voyez la danse entre elle et Créon : dans la zone où elle se situe, au-delà de ce qui est le rapport de l’action au désir comme échec fondamental à le rejoindre, elle y entraîne son partenaire. Pas de conciliation possible à la fin, Créon y parle bien de lui-même comme d’un mort parmi les vivants, il a tout perdu, ses biens, ceux qui lui étaient chers. Le pas-tout en chacun de nous, chaque singularité de ce pas-tout ne ferait-il pas échec à ces maîtres, quelles pourraient en être les manifestations dans notre actualité? Comment, telle Antigone, y entraîner ces partenaires avides ?
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par [Dario Morales ]
à 12:08
samedi 30 mai 2009
Obésité - Sylvette Perazzi
Sylvette Perazzi, psychanalyste, membre ECf
L’obésité est devenue un véritable phénomène de société, présentée par la presse comme un fléau des temps modernes.
Elle touche plus de 20% de la population, a plus que doublé depuis 91, occasionne 300 000 décès par an et on prévoit pour 2030 une « planète obèse ».
Il existe depuis 1970, une association nommée RIPOSTE, qui réunit des médecins de toutes les disciplines concernées par le surpoids et 170 experts répartis sur les 5 continents. Ils ont tous le même but : résister à la progression de l’obésité !
Des mesures sont ainsi prises aux USA où le taux d’obèses est le plus élevé (un tiers de la population), réglementant les fast-food, supprimant les bonbons des caisses des supermarchés, interdisant les desserts gras dans certains restaurants et les publicités télévisées pour les produits trop sucrés. La prévention s’adresse en priorité aux enfants, qu’il faudrait surveiller avant 5 ans.
La France n’est pas en reste car si l’existence de vrais repas et la tradition de convivialité la protège, une « taxe obésité » avait été envisagée par Bercy. Des programmes tels « epode » (ensemble prévenons l’obésité des enfants) ont vu le jour sur le modèle du Québec où une coalition sur la problématique du poids demande des mesures semblables à celles prises contre le tabac.
On en arrive à définir l’obésité comme « l'état d'une personne possédant une masse adipeuse plus importante que la moyenne des individus. » Le nombre des obèses augmentant, le poids de la moyenne des individus aussi, le chiffre correspondant à l’obésité devrait varier dans le même sens. Donc, plus il y aura d’obèses, plus il faudra d’augmentation de l’indice de masse corporelle pour être qualifié de gros !
Durant l’année 2008, de très nombreux articles sont parus sur le sujet ; on peut les regrouper suivant trois grands axes :
1. Les médicaments :
Ils ont surtout fait la une par le retrait progressif de la plupart d’entre eux du fait de leur inefficacité voire leur réelle dangerosité.
2. Les maladies intercurrentes :
Maladies classiques comme le diabète, l’hypertension ou l’asthme, plus étonnantes telle l’otite associée à une préférence pour le gras ( !!!) Certaines seraient même améliorées par l’obésité telle l’insuffisance rénale dont le délai de survie est augmenté, ou le cancer du sein dont l’évolution est plus favorable.
3. La recherche, toute dans la même lignée :
qu’elle envisage l’obésité comme une addiction,
recherche une mutation génétique : le gène PCSK1 a été étudié mais les chercheurs eux-mêmes estiment qu’il y en aurait de nombreux autres ;
teste sur la souris une substance intervenant dans la mémoire de longue durée ;
utilise une substance anti-épileptique qui trompe le cerveau, lui faisant croire que la personne est rassasiée…
D’autres origines sont évoquées aussi diverses que l’infection, les polluants chimiques, ou le manque de sommeil.
S’il est un caractère commun à tous ces articles, c’est de présupposer que l’obésité est un COMPORTEMENT, plus ou moins perçu comme déviant ou addictif qu’il faudrait MODIFIER.
Pourtant de ces études ressortent aussi des éléments d’une autre facture : la proportion d’obèses n’a pas augmenté aux USA et ce, « sans aucune raison scientifique ». On a aussi constaté que les parents sous-estiment le poids de leurs enfants et consultent rarement pour ce motif ; les enfants eux-mêmes « ne se voient pas gros » : sur 14% d’élèves gros selon le calcul de leur indice de masse corporelle, seuls 1,6 % s’estimait tels. Il y aurait donc une erreur de perception du poids corporel. La prétendue « objectivité » scientifique de l’abord comportementaliste est là mise à mal.
Que peut alors apporter un éclairage psychanalytique ?
Dans les années 60, un analyste viennois émigré aux Etats-Unis, Edmund Bergler, écrit La Névrose de base. Lacan, dans la leçon du 10 mai 1967 du Séminaire inédit "La logique du fantasme", en recommande la lecture, son auteur ne « manquant ni de talent, ni de pénétration analytique ». Bergler indique qu’une des raisons de l’incapacité à maigrir est le profond sentiment d’injustice que ressentent les patients. La note clinique est très pertinente et il ajoute d’ailleurs que cela les empêche de considérer leur problème de poids comme une difficulté physique à résoudre, ce que l’obésité doit pourtant rester.
Encore faut-il la distinguer des troubles des conduites alimentaires proprement dites qui ne sont pas dans un rapport aussi simpliste que l’équivalence obésité /boulimie ou obésité/ oralité. Il est des cas où il est manifeste que la dimension de refus et de rétention est majeure.
L’obésité n’est pas un simple trouble du comportement mais bien plutôt une difficulté du rapport du sujet à son propre corps. Ce dernier « échappe au contrôle » et met en échec les essais de maîtrise des patients par tel ou tel régime plus ou moins contraignant.
Dans certains cas d’hystérie féminine, l’image d’un corps obèse est une évidente atteinte narcissique, mais, traduisant le rapport du sujet avec la castration, elle peut être le signe du refus du féminin ; l’analyse devra alors écorner la position phallique qui la sous-tend.
La prise de poids peut aussi être un rempart contre le désir, le maintenant insatisfait ou l’annulant dans la névrose, protégeant contre des risques d’intrusion réelle dans la psychose. Dans ces derniers cas, il est d’ailleurs plus avisé de ne pas trop chercher à éliminer ces kilos quand ils prennent une valeur sinthomatique et peuvent circonscrire une jouissance par ailleurs volontiers envahissante.
Ces simples exemples soulignent l’indispensable traitement de l’obésité AU CAS PAR CAS, ce que semblent superbement ignorer tous les articles de presse publiés.
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à 11:57
samedi 17 janvier 2009
La folie de l’évaluation généralisée ou l’évaluation contre elle-même - Augustin Menard
Augustin Ménard est psychanalyse. Il vient de publier Voyage au pays des psychoses, Champ Social Editions.
Non, les psychanalystes ne sont pas opposés à l'évaluation. Ils dénoncent le défaut interne à un certain mode d'évaluation qui se prétend scientifique. Cette utopie fondée sur les apports du cognitivisme consiste à appliquer des méthodes pertinentes dans certains cas chez les animaux, mais qui ne le sont pas chez les êtres humains. Ce défaut interne porte en soi sa propre destruction, ainsi que Marcel Gauchet l'a démontré après Tocqueville, pour la démocratie, qui porte en elle ce qui peut la détruire, et Jean-Claude Milner en a tiré les conséquences dans "Les penchants criminels de l'Europe démocratique". C'est ce défaut que les psychanalystes veulent révéler.
Contrairement à ce qui est dit, les psychanalystes ne sont pas en guerre contre les cognitivo-comportementalistes, lorsque ceux-ci restent dans leur domaine. S'ils les attaquent c'est dans la mesure où une bureaucratie s'y réfère comme à un dogme, et entend s'en servir comme instrument d'un pouvoir totalitaire et comme tel, uniformisant. Au nom du "tous pareils", idéal démocratique, les pouvoirs publics entendent chasser les psychanalystes des acteurs de la santé mentale et leur interdire l'université. C'est en puissance une dictature sournoise, car elle ne dit pas son nom, n'exerce pas de contrainte physique, mais s'insinue subrepticement jusqu'aux tréfonds de l'intime de chacun.
Évaluer dans l'éducation nationale dès la maternelle, c'est préparer le citoyen à être évalué pour la vie et dans tous les domaines mais en plus d'y consentir par une autoévaluation. On reconnaît là les moyens utilisés de tout temps par les doctrines, les religions, les idéologies, les impérialismes, les dictatures. Il ne s'agit pas d'une querelle entre "intellectuels idéalistes" et "gestionnaires pragmatiques" qui prêchent l'utile et le rentable, encore moins d'un conflit localisé entre deux méthodes thérapeutiques. Les TCC se présentent comme modernes alors qu'elles ne font qu'appliquer aux hommes le conditionnement que Pavlov a démontré chez les chiens.
En son temps, Freud aussi a démontré que la suggestion pouvait être une arme efficace (en France Cauet par exemple en a été le précurseur), mais au détriment de la liberté du sujet. D'ailleurs plus les TCC se développent voire sont imposées par les médecins, plus les demandes de psychanalyse augmentent, preuve qu'elles ratent une dimension essentielle : le sujet, que seule la psychanalyse prend en compte. Le vrai combat est le combat des lumières contre l'obscurantisme, celui de l'humanisme contre la réduction de l'être de l'homme à l'individu biologique qu'il est aussi mais pas uniquement. L'homme a des besoins, la société de consommation s'ingénie à lui en créer de plus en plus, sauf que leur satisfaction laisse un parfum de déception où perce le désir. Si l'homme n'était que besoin il serait incompréhensible qu'il puisse préférer mourir pour une noble cause et je pense ici aux grévistes de la faim, Ainsi la vague d'anorexies mentales dans notre société, dite moderne, peut être considérée comme le révélateur d'une méconnaissance foncière du désir.
L'homme a des aptitudes, des capacités, mesurables, quantifiables par tests scientifiquement validés mais son désir les transcende. Qu'auraient prédit nos modernes évaluateurs à Albert Einstein au temps où il s'avérait incapable d'accéder au baccalauréat, était réticent vis-à-vis des mathématiques mais se passionnait pour la physique, mu par ce désir impérieux de "comprendre le monde" et l'on sait comment il le formulait : "ce qui est incompréhensible c'est que le monde soit compréhensible". L'homme est un sujet fait de désirs puissants qui le meuvent au-delà de ses besoins et qui l'insèrent dans un lien social car il est un être de langage.
Le langage est à la fois ce qui le sépare radicalement de l'animal et de son propre fondement biologique, au détriment du savoir instinctuel mais c'est aussi ce qui lui ouvre un horizon social, culturel dans lequel il va puiser ce qui peut suppléer à cette faille qui se trouve au cœur même de son être.
Le langage n'est pas pour l'humain un simple outil de communication comme il l'est pour l'abeille. Il fait irruption, traumatisme au plus profond de lui. Il est cause à la fois de sa faiblesse et de son immense capacité de création.
Même s'il existe dans la culture des solutions déjà préparées pour lui servir de support, de levier, (l'oedipe par exemple), nous entrons là dans le domaine du singulier. Le mode d'équilibre que chaque sujet va trouver comme compromis, entre son désir qui est toujours de l'Autre et sa satisfaction propre, (ce que nous appelons jouissance), lui sera toujours singulier.
Nous abordons l'éthique, terme galvaudé dont on se gargarise trop facilement, car il n'y a d'éthique que pour le sujet parlant. L'éthique du sujet humain n'est autre que ce qui se manifeste dans un acte authentique où se noue ce qui le meut à partir des autres et de lui-même et dans une perspective du jugement dernier.
La preuve de l'acte dont le sujet sort différent c'est son résultat, ses effets. C'est une logique des conséquences non des intentions. La véritable évaluation qualitative d'un sujet c'est son acte. En ce point, nul programme validé par les statistiques, imposé par les pouvoirs publics, ne peut nous dicter notre conduite sauf à abdiquer notre humanité, à nous réduire au mouton et c'est là le danger. On sait depuis La Boétie l'aptitude des hommes à la servitude volontaire. C'est la raison pour laquelle nous devons dire, redire, proclamer que le sujet de par sa structure même est irréductible à toute mesure quantitative. Déjà dans les années 50, un précurseur Ivan Illich démontrait qu'à exclure le sujet, les progrès techniques évoluaient selon une courbe de Gauss. Après une période de progrès constant, la courbe s'infléchit pour s'inverser. Il a démontré comment les progrès de l'éducation nationale et de la santé mentale peuvent devenir inversement proportionnels à leur budget respectif. "Il ne suffit pas de réclamer des sous !" Plus près de nous, Pascal Bruckner auteur de "l'Euphorie perpétuelle" a dans cette même veine, dénoncé l'utopie d'un bonheur obligatoire et illimité, faisant fi du "malaise dans la civilisation" qui est un irréductible de structure. L'enjeu, c'est le sujet humain. Revendiquons sa place, chacun dans notre discipline.
Posté
par [Dario Morales ]
à 07:10