Psychanalyse et politique, le blog

Articles associés au tag "diagnostic"

jeudi 16 avril 2009

Les psy à l'heure du "trouble" - Stella Harrison

 

Stella Harrison, psychanalyste, membre ECF
 
 
Au lointain siècle dernier, les psychanalystes faisaient la Belle dépitée, lorsqu’ils recevaient des enfants : la « demande » n’était pas à la hauteur de celle de l’adulte. Impure, elle était ravalée à celle de l’Autre parental, scolaire, etc. Aujourd’hui, c’est la Bête de l’évaluation statistique et quantitative qui menace les cliniciens freudiens. Il ne s’agit pas d’un souci corporatiste mais d’une question qui touche au cœur même de l’être. Depuis plusieurs années, et les différents rapports de l’INSERM sur Le trouble entémoignent, la pensée est ravalée.
Non, la politique de santé 2008 ne prolongera pas l’expertise de l’INSERM de 2005 qui déclarait les traitements « psycho dynamiques » exclus des « bonnes pratiques ». Non, nous ne laisserons pas les sanctions tomber sur les établissements de santé, nous ne permettrons pas que leurs « évaluations » n’en viennent à distordre l’orientation des soins.
Le mardi 6 juin 2006, l’agence européenne des médicaments se déclarait favorable à l’utilisation du PROZAC dès l’âge de huit ans, en cas d’épisodes dépressifs majeurs. L’agence déclarait que le PROZAC « ne devrait être utilisé qu’en association avec une psychothérapie, lorsqu’un tel traitement, seul, n’a pas donné de résultat après quatre à six séances ». Ces préconisations n’ont pas à être encouragées ! J’ai reçu dernièrement un enfant « hyperactif, sous Ritaline » qui s’est plaint d’emblée de ne pas avoir pu parler à son médecin prescripteur dans un hôpital parisien renommé. Pas le temps pour cela ! Rapidement, le drame de cet enfant, qui put me dire comment il se consolait en dormant avec sa mère jusqu’à plus soif a trouvé un terme, et un apaisement ailleurs que dans le seul médicament.
Avec la mise en place d’entretiens effectués par de nouveaux agents, très insuffisamment formés, l’on ne pourra s’orienter que du conseil, de « l’entraide », de la fausse bienveillance. Seul règne, aussi, le souci d’éviter le risque, « l’erreur technique », la faute. Si par exemple risque de tentative de suicides il y a, soyons conformes afin de ne pas être attaqués sur le plan légal avant tout : verrouillons les fenêtres en pleine chaleur estivale, et le tour est joué ! Pourquoi, enfin, persister à recevoir un patient dans un CMP enfants-adolescents s’il est devenu adulte ? Pourquoi ne pas le médiquer tout de go si le diagnostic coché implique un traitement médicamenteux, comme le recommande la HAS ?
Les psychologues ont à présent à se soumettre à une classification statistique et quantitative où le symptôme se voit réduit en troubles, appellation mondialement applaudie. Avec le signifiant trouble – absence de tout sujet – il doit bâtir sa conduite, non sa clinique, terme en voie de disparition. Armé de la nouvelle classification cim 10 (Classification Statistique Internationale des Maladies et des Problèmes de Santé Connexes », majuscules à l’appui), le psy 2008, abeille laborieuse, doit coder puis entrer dans l’ordinateur le suc quotidien exigé par l’administration : noms des patients, nombre d’actes, diagnostics mous qui épuisent toutes les ressources possibles du trouble. Oublie-t-on que deux cents mille Français signèrent en 2006 une pétition contre le rapport de l’inserm sur Le trouble des conduites ? Oui, il est troublant de se faire secrétaire du patient et secrétaire-comptable de soi-même.
Nous refusons de voir venir des agents administratifs muets, à la formation instantanée appliquer des conduites uniformes. En négligeant les concepts-clefs de la psychanalyse, la psychopathologie devient une clinique troublée qui elle-même n’est plus qu’un catalogue à la Prévert. Elle se fonde alors sur des stratégies orientées par le mode question/réponse.
Le transfert, le temps, ne sauraient être comprimés, étranglés, relookés, dans un brutal Time is money ô tellement plus efficace ! Nous savons combien il est pourtant hautement risqué de substituer à l’écoute du praticien formé le geste technique, le conseil, le questionnaire, le « soutien ». Avec cette molle présence, les passages à l’acte fusent déjà, la dangerosité, crainte pourtant et évoquée sans cesse, s’accroît. Impossible d’écouter des patients si l’on parle la langue de l’entreprise dans les établissements afférents à la santé mentale. L’écoute faite par un clinicien, formé, rompu à un exercice constant sur le psychisme et l’inconscient est indispensable, car elle seule, éclairée par la psychanalyse, fonde un acte dont la justesse et l’efficacité ne peuvent être garanties que par les écoles de psychanalyse et associations de psychanalystes. 
L’enjeu est celui d’un véritable choix de vie : considérons-nous que le patient est libre d’aller parler à qui il veut, à quelqu’un qui ne lui offrira que la possibilité de parler et ne lui offrira aussi que des dits énoncés au cas par cas, non standards ? Et le temps qu’il lui faudra ? Comment l’enfant dont j’ai évoqué le cas aurait-il pu parler de son secret avec un agent armé de questionnaires ou inquiet de timing rigides et de cases à respecter ?
Qui donc, si ce n’est un psychologue orienté par la psychanalyse peut assumer des années la dimension du transfert et entendre par exemple un patient « annoncer un élément discret d’un hors ‑sujet qui parle en lui », comme le dit Francesca Biagi-Chai, dans son livre Le Cas Landru, phénomène de plus en plus fréquent me semble-t-il, dans la clinique avec les enfants et les adolescents ? Comment un soignant non formé à l’étude de la psychopathologie mais plus, à la clinique sous transfert, aux impasses du discours, à la métonymie du désir, peut-il vouloir déceler que la dangerosité n’est pas déductible des énoncés.
 
Comment, sans moralisme, ou molle bienveillance, entendre Romulus, garçonnet au visage d’ange, lorsqu’il sanglote dix pléonasmes en un tour de main ? Oui, il a été sage, il a fait des efforts… mais il ne peut pas me dire ce qui lui arrive. Je n’en répèterai rien pourtant, je l’en assure. Il me dit alors qu’il ne peut pas, que c’est trop dur. J’insiste un peu. Il pense à des choses qui le font pleurer, lui dis-je. Comment entendre Romulus quand il se jette à l’eau : « des fois… des fois j’ai des pensées que je n’aime pas…. des fois, je me dis que je n’aime pas mes parents… je me dis des mauvaises choses. C’est horrible… Alors je pense à Dieu, pour que ça s’arrête…». Comment admettre sans plonger dans sa propre histoire, sans se noyer dans ses propres rêveries, que Romulus entend des voix, des voix dangereuses ? Comment alors manœuvrer ? Faut-il contenir les voix que nous avons laissées parler, tenter de renfermer le génie dans sa bouteille, ou nous contenter de laisser dire et laisser faire, amener Romulus à en dire plus et encore plus et davantage sans orientation, ni boussole aucune ? Comment, sans formation continue, sans se former à vie, sans contrôle avec nos pairs, sans exposé de nos travaux, débats et questions sur notre méthode, notre doctrine et nos résultats, « assumer la dimension transférentielle de la clinique des choses mentales et du souci moral » ? (1)
Et si nous nous arrêtions un instant, si nous pensions, chacune, chacun d’entre nous, à ce que seraient, pour nous-mêmes, pour nos enfants, pour nos proches, le type d’écoute, d’entretiens, le groupes d’entraide ou de soutien aujourd’hui préconisé ? Est-ce bien cela que nous voulons, pour nous-mêmes et pour nos concitoyens ?
 
(1) ).  Leguil F., « Un choix de vie pour une clinique choisie », La Cause freudienne, n° 57, mai 2004
 
 
Tags associés à cet article: Inserm, diagnostic, soin, Évaluation

---