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lundi 27 juillet 2009

L’enfant et les objets de la civilisation - Elisabeth Leclerc-Razavet

 

Elisabeth Leclerc-Razavet, psychanalyste, membre ECF

En nous proposant de considérer que le choc des civilisations, c'est le choc des modes de jouir, Jacques-Alain Miller nous introduit directement à la question de la jouissance. Certes, chaque époque a ses objets. Mais à notre époque, le phénomène s'accélère et la production d'objets de toutes sortes prend les commandes. L'impératif est prégnant : Jouissons moderne! Toujours plus vite, toujours plus branché!...

Quel usage les enfants, cible privilégiée de cette hyperproduction, font-ils de ces objets modernes ?

La question de la jouissance - dans la pratique avec les enfants - se présente de plus en plus comme un droit à la satisfaction tous azimuts et prend facilement le pas sur le signifiant. Mais alors, comment le psychanalyste s'y prend-il dans cette clinique de la satisfaction ? Et qu'en est-il du désir ? Aujourd'hui, qu'en est-il du manque d'objet ? Du rapport à l'Autre ? De la castration ?

Le temps pour comprendre

Par les temps qui courent, quelque chose va trop vite! A nous de soutenir, en contrepoint, le " temps logique " de notre interrogation. A peine réalisé " l'instant de voir " que ces objets de la production ont envahi l'espace subjectif des enfants, prenons " le temps pour comprendre " : Quelle fonction ont ces objets de la civilisation? Quel usage en font les enfants ? Dans la névrose, dans la psychose. Donnent-ils lieu à de nouveaux symptômes ? A quelle angoisse viennent-ils suppléer ? Y a-t-il des "objets transitionnels " modernes ? Y a-t-il des phobies modernes ? Seule l'élaboration de ce temps pour comprendre peut faire évoluer notre pratique et ouvrir à du nouveau. Mais le nouveau ne se décrète pas..., il s'invente, au un par un.

Du nouveau

Le virage de 1970, celui qui se prend avec L'envers de la psychanalyse, bouleverse le rapport pour un sujet, entre le signifiant et la jouissance et ouvre des pistes précieuses pour interroger aujourd'hui notre pratique avec les enfants. Avec ce Séminaire, Lacan introduit que ce qui se véhicule dans la chaîne signifiante, c'est la jouissance1. C'est une révolution! Cela revient à dire que "l'être préalable " à la mise en marche du système signifiant est un être de jouissance. Et s'il y a une perte de jouissance - que nous connaissons bien - prix de la castration, quelque chose y répond : un supplément de jouissance, que Lacan nomme alors plus-de-jouir. L'accent va être clairement mis sur le corps affecté de jouissance, articulant de nouveaux symptômes, en tant qu'"évènements de corps". Dans notre monde moderne, l'infinitisation des objets de la production vient-elle consonner, chez les enfants que nous recevons, avec ce plus-de-jouir ? Cette question requiert d'être très attentifs à cette "jouisssance en +", afin de repérer où elle vient se loger, pour un sujet, et comment elle peut évacuer tout questionnement subjectif. J.-A.Miller, souligne que Lacan étend les objets plus-de-jouir aux objets de l'industrie, de la culture ou de la sublimation. Pour notre pratique, il importe de formuler ce qui justifie cette extension.

Lacan articule " l'insatiable exigence " du sujet à l'objet perdu de toujours et note que les voies qu'il prendra " pour sa récupération " offrent une variété infinie (à la différence des objets de la pulsion dont on fait la liste). Ainsi ce terme de "récupération" articule cette variété des objets modernes au plus-de-jouir qui prend corps de ce qui a été "de moi, coupé"2. Aujourd'hui, les variétés de récupération dépassent la fiction. Force est de constater que tout est fait pour boucher le manque. Mais qu'advient-il du sujet ?

La fonction du plus-de-jouir

Dans le Séminaire D'un Autre à l'autre, Lacan poursuit son dialogue avec la civilisation au moyen des objets du marché, en référence à la plus-value de Marx et nous livre une autre articulation décisive : "le plus-de-jouir, est fonction de la renonciation à la jouissance, sous l'effet du discours". Ce qui est nouveau, c'est qu'il y ait un discours qui articule cette renonciation et "y fait apparaître (...) la fonction du plus-de-jouir. C'est là l'essence du discours analytique".3 Ce trajet de la plus-value au plus-de-jouir vise à réintroduire le sujet. Avec l'appui du transfert, quel usage l'enfant fait-il de ces objets modernes ? En fait-il un négoce ? Ces objets deviennent-ils des objets d'échange ? Et sur quel fond de renonciation ?

Et nous, les psychanalystes, les praticiens orientés par l'enseignement de Lacan, comment opérons-nous ?

Nous savons que les enfants, courent encore beaucoup plus vite que nous. Pour entrer dans ce monde de l'enfant, va-t-il falloir "moderniser" nos outils ? Allons-nous arriver à être plus astucieux, plus inventifs, et à déjouer les fortifications que les enfants nous opposent ? N'oublions pas que si le sujet se constitue au lieu de l'Autre, le ver est dans le fruit dès la génération des parents : les "branchements", ça les connaît! Et ils ne souhaitent pas forcément être agent de la castration... même s'ils se plaignent de leurs enfants. Bref, arriverons-nous à produire une "renonciation à la jouissance" par le biais des objets du marché, et de ce fait, faire apparaître la fonction de ce plus-de-jouir ? Arriverons-nous à ce que le discours analytique fasse poids dans notre dialogue avec la civilisation : maintenir ouverte la place du sujet et du savoir singulier, faire de ce plus-de-jouir un agent qui ne soit pas bouchon d'angoisse ?

Notes

1 Miller J.-A., " Les six paradigmes de la jouissance ", La Cause freudienne n° 43, chapitre sur le cinquième paradigme.

2 Lacan J., Séminaire L'angoisse, p. 258.

3 Lacan J ., Séminaire D'un Autre à l'autre, p. 17

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jeudi 19 mars 2009

A propos du dépistage précoce de l'autisme - Délia Steinmann

 

 Délia Steinmann, psychanalyste, membre de l'ECF
 
Soleil, soleil !... Faute éclatante !
Toi qui masques la mort, Soleil,
Sous l’azur et l’or d’une tente
Où les fleurs tiennent leur conseil ;
Par d’impénétrables délices,
Toi, le plus fier de mes complices,
Et de mes pièges le plus haut,
Tu gardes le cœur de connaître
Que l’univers n’est qu’un défaut
Dans la pureté du Non-être !

Grand Soleil, qui sonnes l’éveil
À l’être, et de feux l’accompagnes,
Toi qui l’enfermes d’un sommeil
Trompeusement peint de campagnes,
Fauteur des fantômes joyeux
Qui rendent sujette des yeux
La présence obscure de l’âme,
Toujours le mensonge m’a plu
Que tu répands sur l’absolu,
Ô roi des ombres fait de flamme !
 
                                  Paul Valéry
Extrait de  « Ébauche d’un serpent »,
 
 
- « Si… alors » : une parodie de la vérité.
Le processus engagé au nom de la « prévention » ou du « diagnostic précoce » n’est pas sans risques, dans la mesure où, au nom du savoir, il attribue un prédicat au sujet examiné.
Ainsi, la structure de l’expérience d’évaluation du trouble de l’enfant est homogène à celle de l’expertise : elle s’appuie sur un usage particulier, un véritable forçage, du syllogisme catégorique. La formalisation aristotélicienne pose que celui-ci produit, par déduction, une relation entre un sujet et un prédicat ou, plus précisément, attribue un prédicat au sujet (1). Dans sa forme moderne, cette attribution obéit à un schéma du type :
 
Si tout M est P
Et tout S est M
Alors tout S est P
 
Dans ce contexte, il est essentiel de signaler que : a) il y a une condition au départ, qui veut dire « s’il est vrai que tout M est P » ; b) M et S sont des termes universels, c'est-à-dire qu’en aucun cas ils ne désignent des entités singulières (ou individuelles). Ce modèle est donc apte à aborder les problèmes en termes de population ou d’ensemble d’individus.
Le forçage en vue de l’évaluation ou de l’expertise d’une personne repose sur l’annulation de ces deux nécessités de l’attribution. Ainsi, « tout M est P » énonce un savoir préalable, posé en terme de vérité et non pas de condition. En l’occurrence, les différents items du DSM IV posent au départ les caractéristiques des enfants souffrant du trouble autistique en terme de vérité, par exemple :
 
« Tous les enfants présentant des altérations qualitatives des interactions sociales (M) sont autistes (P) »
 
Cette attribution de P à M se répète tout au long des items, dont la pluralité est indispensable à l’établissement du diagnostic. Le second pas, ou la seconde dérogation aux conditions de l’attribution, consiste à remplacer un universel par une singularité (en l’occurrence l’enfant évalué) :
 
                   « L’enfant évalué (S) présente des altérations qualitatives des interactions sociales (M) »
 
Ce forçage conduit à « déduire » que l’on peut attribuer le prédicat au sujet considéré :
 
« L’enfant évalué (S) est autiste (P) »
 
Cette attribution, dont le point de départ était un énoncé posé en termes de vérité universelle, lie le prédicat au sujet de façon telle que ce dernier vaut pour une vérification de ce qui avait été posé au départ.
Quelle est la nature de cet énoncé qui, en qualifiant le sujet, a le pouvoir de parodier la vérité ? C’est une phrase qui, tout en élidant l’énonciateur, énonce le mode suivant lequel l’objet est pris. Elle répond donc à la structure de ce que le Dr Lacan a écrit $<>a, et formalisé comme l’écriture du fantasme. Dans cette perspective, le DSM IV est un catalogue des fantasmes des évaluateurs. Y sont posées de diverses versions d’un enfant qui, dépourvu de toute sorte de réalité, n’est référé qu’à une norme à laquelle correspond l’enfant qui n’existe pas. Les critères comme « altération qualitative » (des interactions sociales par exemple), sont les indices des adhérences fantasmatiques supposant l’universalité de la jouissanceposée au début et désavouée comme telle.
Comme tout fantasme, ce catalogue sert à penser dans la fixité d’une perspective dont le principal danger est la prétention à l’universalisation. S’il est dit que son usage en terme de population est nécessaire à la réflexion sur les moyens utiles à l’étude de problèmes de santé publique, son application à l’individu correspond à un forçage logique qui, en attribuant un prédicat à l’enfant, le transforme en objet d’une jouissance anonyme.
Loin de cette perspective, la prise en charge orientée par la psychanalyse accompagne l’enfant dans la construction d’un monde où sa place est possible.
 
(1)Le professeur Dominique Sainte Rose, inspecteur de l’Académie de Grenoble pour l’enseignement de la philosophie, a développé ce point dans sa conférence « Regards sur l’enfant : projection, protection, prédiction, prévention », à Grenoble, 18 octobre 2008. Actes de la Journée « Prévenir n’est pas prédire », Journée « La Véranda a 20 ans ».
 
 
 
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