Psychanalyse et politique, le blog

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vendredi 16 avril 2010

Depuis Lacan - Graciela Brodsky

 

Graciela Brodsky - psychanalyste, membre ECF
2008. Le retour
La queue commence au 1125 de Marcelo T. de Alvear, l’entrée principale du théâtre Coliseo1. Elle se poursuit jusqu’à Talcahuano, tourne, arrive à Santa Fe et là, près de Libertad, commence à s’éclaircir. Ce sont presque trois rues portègnes, de cent mètres chacune, où se pressent, en dehors des horaires habituels, mille sept cents personnes qui attendent le moment de l’ouverture des portes pour occuper leur place avant le début du spectacle.
Beaucoup de visages amis, d’ici et de là – visages argentins, catalans, parisiens. Et beaucoup de visages jeunes et inconnus qui s’ajoutent à la fête.
« C’est un groupe de rock ? – demande Madame Rosa à Madame Rosa.
— Pas si tôt ! Ils se réunissent le soir.
— Alors, ce doit être un de ces pasteurs protestants…
— Au Coliseo ?!
— C’est un psychanalyste français, précise quelqu’un dans la queue.
— Compris », conclut la voisine, sa curiosité satisfaite.
Compris ? Qu’est-ce qui est compris ? En avril 2008, Jacques-Alain Miller revenait à Buenos Aires après sept ans d’absence. Au fond, ce qui était évident pour la voisine ne l’était pas pour J.‑A. Miller lui-même. Ces sept années d’absence auraient-elles inversé cette familiarité en une présence unheimlich ?C’est ce qu’il s’est lui-même demandé au début de cette conférence sans titre qui mit à l’épreuvela puissance de son nom, dans une ville qui l’aime et le hait – deux faces de la même monnaie, Freud dixit.
Les mille sept cents personnes qui sont là réunies croient aimer assez J.-A. Miller pour pouvoir le retenir, l’écouter, l’admirer et le presser jusqu’à ce qu’il sorte enfin ce « nouveau » qu’il s’oblige à livrer à chaque fois. Enseigné qu’il est par sa pratique de psychanalyste, il s’y prête, sachant qu’il incarne, au-delà de son nom, un singulier objet de satisfaction pour chaque membre de cet auditoire. La structure d’une conférence est érotique. Elle met en acte la thèse de Lacan selon laquelle l’enseignant est en position d’analysant : « Enseigner aux autres est sans valeur si ce n’est pas en même temps s’analyser soi-même. » Il parle aussi de Lacan. Ce n’est pas nouveau. Depuis ses premières interventions à Buenos Aires, en 1981, il parle de Lacan, parle depuis Lacan, à partir de Lacan. J.‑A. Miller a voulu que cela apparaisse dans le titre de ses Conferencias porteñas. Toutefois, au Coliseo, il ne s’agit pas de l’élucidation de Lacan, mais de l’élucidation d’autre chose, de quelque chose qui se formule à la première personne, d’un désir, d’un nom plus propre que le propre : « peut-être moi-même, Jacques-Alain Miller, ne suis-je que quelqu’un qui a désiré être un symptôme de Lacan ».
Ce troisième volume des conférences portègnes rassemble principalement les dernières allocutions de J.‑A. Miller à Buenos Aires, celles qui ont précédé sa conférence au Coliseo. Cette période va de 1996 – année du premier dialogue entre J.‑A. Miller et R. Horacio Etchegoyen –, jusqu’à 2001, année du second. Entre les deux, le changement de siècle.
1996-1997. Le dégel
En 1996, R. H. Etchegoyen est le président de l’Association psychanalytique internationale [ipa] et J.‑A. Miller celui de l’Association mondiale de psychanalyse [amp]. À l’initiative de la revue Vertex, les deux présidents se rencontrent pour la première fois pour parler de la psychanalyse, de son passé marqué à tout jamais par la sortie de Lacan de l’ipa, et de son actualité – qui rêvait de rendre l’enseignement de Lacan (de plus en plus présent à l’ipa) compatible avec les neurosciences et leur promesse de trouver dans le cerveau la confirmation des intuitions freudiennes. Cette rencontre historique s’est poursuivie par les années dites du « silence brisé »2  ou encore du « dégel ». Alors que la xe Rencontre internationale du Champ freudien (1998, Barcelone) sur Le partenaire-symptôme se prépare, J.‑A. Miller, qui a intitulé ainsi son cours de cette année-là, évoque à plusieurs reprises le couple Lacan – ipa et un au-delà pour la psychanalyse : peut-être n’est-on pas si loin du moment où cette grande barrière qui nous sépare – la barrière du standard prôné par l’ipa – se fera moins étanche, si elle ne s’écroule pas, dit-il en substance. « Que serons-nous devenus, alors ? », poursuit-il en ouvrant les Journées de l’Escuela de la orientación lacaniana [eol] sur Le psychanalyste et ses symptômes. Il avait commencé par nommer « nos symptômes » : les phrases toutes faites, la langue systématisée, l’excès de citations – mais aussi les citations implicites ou omises–, considérant ces symptômes comme un effet de la compacité et du monolithisme qui dérivent du partage d’une même orientation, avant de conclure : « Je crois ainsi que ce qu’il y a de plus intéressant dans notre démarche vis-à-vis de nos collègues de l’ipa, et bien qu’il y ait sûrement beaucoup à critiquer chez eux, c’est que cela nous invite et nous pousse à nous critiquer nous-mêmes. »
« Nous-mêmes »… Quel est le substrat de ce lien qui permet de dire « nous » ? Qu’est-ce qui nous unit ? Qu’avons-nous en commun ? Comment se fait-il que l’on appartienne à une communauté plutôt qu’à une autre ? Le questionnement de J.‑A. Miller sur le partenaire-symptôme bute toujours sur l’analyste : l’analyste et ses symptômes, d’abord ; l’analyste et ses partenaires, ensuite. Si J.‑A. Miller déploie, un par un, les semblants de la communauté à laquelle l’analyste s’unit, c’est pour souligner que l’on n’appartient à la communauté que dans la mesure où celle-ci contient l’objet a qui nous divise comme sujet. Dès lors, deux modèles d’institutions se dégagent : celle qui fait alliance avec le discours du maître pour ségréguer la jouissance, et celle qui, parce qu’elle prend la jouissance en compte, fait entrer la tuché dans l’École. « Si l’on n’introduit pas le carnaval dans la psychanalyse, c’est alors le règne de l’infatuation, où les habilitations symboliques vides triomphent ».
1998. Crise
Quel typede lien social se construit-il à partir de la psychanalyse ? Qu’advient-il du sujet après l’analyse ? Comment la relation transférentielle finit-elle ? La crise a mis en évidence que la psychanalysene promet pas l’amour du prochain et que le psychanalysten’est pas exempt des effets défavorables impliqués par la chute du sujet supposé savoir, qui marquerait la fin de l’analyse et même la passe : « Plus personne à qui parler. » « Plus personne avec qui l’on puisse apprendre. » « Plus personne qui vaille. » La crise a dévoilé le fondement des polémiques autour de Lacan,avec les analystes de l’ipa non moins qu’avec ceux de sa propre École : les psychanalystes ne sont pas à la hauteur de la psychanalyse, ils ne sont pas à la hauteur de la découverte de l’inconscient. Ceci n’est pas fortuit mais nécessaire, car l’agent du discours analytique ne fonctionne que dans la mesure où il se ferme à son propre inconscient. Comment rétablir alors pour le psychanalyste un rapport avec le sujet supposé savoir ?
1999. Fin du millénaire
Le thème de la « fin » occupe les médias : la fin de l’histoire, la fin des idéologies… Eh bien ! faisons-le nôtre et questionnons-nous, non seulement sur la fin de l’analyse mais sur celle de la séance analytique elle-même, en prenant en charge l’ambiguïté que recèle le mot « fin », qui comporte la finalité non moins que la conclusion. Alors que les neurosciences annoncent la fin de la psychanalyse, c’est-à-dire sa liquidation, alors que certainsanalystes commencent à penser que le seul réel est ce qui s’inscrit dans le cerveau, défendons ce que l’expérience analytique démontre : que l’inconscient n’est pas un pur semblant, mais qu’il vise le réel.
C’est le moment où le Champ freudien se prépare pour la Rencontre de l’année 2000 à Buenos Aires sur La séance analytique. J.‑A. Miller fait son cours à Paris sous le titre : « Les us du laps ». Le Centre Descartes lui propose alors de donner une conférence, qu’il intitulera« En fin de compte »3  et où il parcourra le millénaire échu en situant les moments décisifs de l’avènement de la psychanalyse.
Quelle meilleure étoffe que l’inconscient pour considérer le temps à partir de la psychanalyse, lui qui ne connaît pas le temps, et qui est à la fois fugace, instantané et éternel dans sa répétition ? L’inconscient lacanien n’est pas spatial comme celui de Freud, mais temporel, ce qui a une incidence directe sur la durée des séances dans la pratique analytique. C’est ce qui différencie, dit J.‑A. Miller, deux sortes de psychanalystes : ceux pour qui il y a un lien nécessaire entre l’enseignement et la pratique de Lacan, et ceux qui séparent l’un de l’autre.
La réintégration de Lacan dans l’ipa rencontre là son véritable obstacle.
2000. Le mur et la clé
La Rencontre du Champ freudien de juillet 2000 est le théâtre de deux événements inédits relatés dans ce livre. D’abord, la tenue de la Journée d’études sur l’interprétation « mutative » avec la participation de psychanalystes de l’eol et de l’Association psychanalytique de Buenos Aires [apdeba] ; ensuite, la conférence de J.‑A. Miller au siège même de l’apdeba. Le dégel commencé en 1996 donnelieu à un secondtemps d’échanges : « Je suis là parmi vous, chez vous, convié par les autorités officielles, rencontre unheimlich certes », dit le « zoulou » à l’assistance, avant de l’inviter à considérer la nature des obstacles qui se présentent à quiconque s’approche de l’hypothèse de l’inconscient.
Cette ouverture aux peuples voisins a eu pour corollaire le renforcement des liens à l’intérieur de notre propre famille. En décembre 2009, alors que se prépare le congrès qui réunira à nouveau les vieilles générations et les « nouveaux venus » dans la psychanalyse, J.‑A. Miller déclare : « il était urgent, en 2000, de donner à l’amp son identité propre, après vingt ans de rencontres internationales. […] Pour la première fois, alors, dans une Assemblée de l’amp, une cloison – un « mur » – fut installée, matérialisant une frontière entre membres et adhérents aux Écoles. Mais cette période, à se prolonger indûment, aurait conduit à la confusion : il fallait couper »4
Dans cette même période, se concrétise ce que J.‑A. Miller avançait en 1997, lorsqu’il faisait référence au psychanalyste et à sa communauté : « la question qui se pose à nous maintenant est de savoir si l’on peut décider d’appartenir à une communauté virtuelle, qui serait l’ensemble des analystes, ou au moins l’ensemble de ceux qui ont un autre type de lien avec le réel de l’expérience analytique […]. Ce n’est pas une communauté avec des statuts, des règlements, etc., mais plutôt un lien avec “le même réel” ».
En 2000, en même temps que ce mur s’était élevé, la clé qui permettait d’entrer dans cette nouvelle communauté était distribuée aux participants, symbole de la naissance de l’École Une.
2001. Nostalgie
Le 13 avril 2001, on célébrait les cent ans de la naissance de Lacan. L’Encuentro Jacques Lacan, rencontre qui s’est tenue à Buenos Aires, fait partie des hommages rendus à cette occasion. Ce fut le cadre du second dialogue avec H. Etchegoyen, sur lequel la période des visites régulières de J.‑A. Miller en Argentine se conclut. Il y eut des moments mémorables dans ce dialogue – empreints de la nostalgie de la présence de Lacan –, comme le pronostic pessimiste du destin des institutions, énoncé par l’ex-président de l’ipa qui finit par dire : « il n’y a rien à faire », à quoi J.‑A. Miller s’opposa avec un « courage féminin »5  en déclarant : « Il vaut mieux se dissoudre avant. » Le dialogue mérite d’être entièrement lu et relu, à la lumière de ce que furent ces neuf années. J.‑A. Miller savait-il que cet hommage à Lacan serait sa dernière visite à Buenos Aires avant qu’il n’y revienne, sept ans plus tard ?
Beaucoup de choses se sont passées qui l’ont retenu à Paris pendant ce laps : la Société psychanalytique de Paris [spp], filiale de l’ipa, lui refusa un droit de réponse, refus qui allait produire les Lettres à l’opinion éclairée [Seuil, 2002] par lesquelles J.‑A. Miller s’évertua à réveiller les intellectuels français de leur sommeil dogmatique. Il y eut l’amendement du député Bernard Accoyer introduisant dans la loi française une définition du titre de psychothérapeute incluant la psychanalyse, destiné à mettre la formation des analystes sous le contrôle de l’État. Avec les « Forums des psys »J.‑A. Miller conçut une contre-offensive qui allait rallier une nouvelle génération à la psychanalyse, pour dérouter le fameux amendement. La bataille gagnée, il entreprit de défendre la psychanalyse haut et fort contre les thérapies cognitivo-comportementales [tcc] et l’évaluation généralisée. Au moment où j’écris ces lignes, un nouveau Forum se prépare sous le titre Évaluer tue6. De plus, J.‑A. Miller poursuit l’établissement du Séminaire de Lacan et son cours hebdomadaire. Celui de cette année : « Vie de Lacan », a démarré il y a une semaine.
L’ensemble du présent recueil, le volume brésilien intitulé Lacan elucidado [« Lacan élucidé »]7 et l’Introducción a la clínica Lacaniana [« Introduction à la clinique lacanienne »]8  publié en Espagne, dessinent le panorama de la réflexion sur la doctrine, la pratique et la politique de la psychanalyse, c’est-à-dire de la diffusion de l’orientation lacanienne durant les vingt années qui ont suivi la mort de Lacan.
La pensée subversive de Lacan aurait-elle survécu sans ce parcours incessant ? Sûrement pas, et il est fort probable que son enseignement continuerait à nourrir l’exégèse de dizaines de petits groupes éparpillés de par le monde, sans la moindre capacité d’affronter avec succès les nouvelles formes du malaise dans la civilisation, spécialement celles qui font de la psychanalyse un trouble à évaluer et à éliminer. Incommode pour beaucoup, et sans doute pour les analystes eux-mêmes, l’Orientation lacanienne de J.‑A. Miller est davantage un symptôme qu’un trouble. Elle est le bâton dans les roues qui empêche les choses de mettre cap au pire, ou du moins retarde l’échéance. Et pourquoi ne pas dire que c’est une autre manière – en tout cas, c’est la mienne – de comprendre ce désir d’incarner le symptôme de Lacan dont J.‑A. Miller faisait l’aveu dans sa conférence au théâtre Coliseo ?
 
*Présentation du tome 3 des Conferencias porteñas de Jacques-Alain Miller, Buenos Aires, Paidós, conférences réunies et éditées par Silvia Elena Tendlarz.
 
Traduction de Beatriz Vindret
 
1. Cette conférence a été traduite en français et publiée sous le titre « Jacques-Alain Miller à Buenos Aires. Conférence au Teatro Coliseo »in La Cause freudienne, no 70, décembre 2008, p. 94-110. Graciela Brodsky le cite in fine à maintes reprises. Le lecteur s’y reportera pour son plus grand profit [ndlr].
2. Cf. Etchegoyen R. H., Miller J.-A., Silence brisé, entretien sur le mouvement psychanalytique, Paris, Agalma, 1996, épuisé.
      3. Le titre original de cette conférence prononcée au Centre Descartes, le 4 novembre 1999 à Buenos  Aires, est « Al fin y al cabo », transcription      d’Alicia Alonso.
4.  Miller J.-A., réponse à Flory Kruger, Journal des Journées, no 68, 9 décembre 2009, bulletin électronique publié sur les listes de l’amp, disponible sur le site de l’ecf.
5. Miller J.-A., in « Une conversation sur le courage », conversation du 20 juillet 2000 au Centre Descartes de Buenos Aires, avec Ricardo Nepomiachi, Luís Varela, Germán García et Éric Laurent.
6. Ce Forum a eu lieu le 7 février dernier au Palais de la Mutualité de Paris, il a rassemblé 1900 personnes.
7. Miller J.-A., Lacan elucidado. Palestras no Brasil, Rio de Janeiro, Jorge Zahar Editor, 1997.
8. Miller J.-A., Introducción a la clínica Lacaniana. Conferencias en España, Barcelone, elp / rba libros, 2006.
 
 

vendredi 3 avril 2009

L'actualité de la présentation de cas - Jacques Ruff

 

Jacques Ruff, Psychanalyste, membre ECF

 
Si la psychiatrie se détache de la psychanalyse, elle court vers sa disparition. C'est ce qu'apprend d'une manière radicale une orientation de la psychiatrie qui n'est à priori pas hostile à l'orientation psychanalytique : la psychothérapie institutionnelle. Pour avoir négligée ou aménagée les concepts majeurs de la psychanalyse, elle n'a pas su tenir face au discours du maître moderne. L'exigence de la clinique par une présentation de malade peut réintroduire ce lien indispensable
 
Dans quelle mesure une présentation de cas dérange-t-elle une institution psychiatrique ? Pour le savoir, il suffit de frapper à sa porte en proposant précisément ce dispositif d'enseignement qu'est une présentation de malade. Dire les choses ainsi, en évoquant quelqu'un qui vient frapper à la porte, souligne que le lieu institutionnel a un statut légal, existant et reconnu. Au contraire, le dispositif de la présentation de malade qui cherche à s'y inscrire doit solliciter les autorisations médicales et administratives pour avoir le droit de fonctionner. Ce moment de demande d'entrée en fonction est donc précieux. Il permet de prendre la mesure des obstacles et des hésitations que la présentation de malade suscite.
Les quelques remarques qui suivent viennent d'un de ces moments où une telle demande fut faite dans le secteur de psychiatrie adulte ainsi que dans le secteur de psychiatrie infanto-juvénile. Dans les deux cas, la réponse fut finalement positive. Nous retiendrons ici les différents moments qui ont scandé la réponse du secteur de psychiatrie adulte. Ce fut initialement un refus, puis des hésitations et enfin un accord.
 
La présentation de malade comme exercice traditionnel de la médecine
La présentation de malade reste attachée à l’image de l'internement psychiatrique et de l'asile d'aliénés. Elle est illustrée par le tableau de Pierre André Brouillet, Leçon clinique du Dr. Charcot, exposé au salon de 1887 et qui fait écho à la leçon d'anatomie de Rembrandt. Freud, qui en avait conservé une gravure sur son bureau, ne fut pourtant pas fasciné par cette mise en scène du maître et de l'hystérique. Il introduisit l'Autre Scène où se jouait le destin d'un sujet. On peut donc à juste titre s'étonner qu'une orientation analytique veuille réintroduire, dans un but de formation, une des pratiques les plus traditionnelles de la psychiatrie. Comment en effet justifier la "scène" d'une présentation de malade alors que la psychanalyse s'est affranchie d'une clinique de l'objectivation du malade et de l'observation des signes pour s'orienter vers une clinique de l'écoute des signifiants-maîtres ? Comment peut-on passer du privé de la rencontre d'un psy-chanalyste avec un sujet, au public de la présentation de malade ? Et pourtant, Lacan a tenu de longues années une présentation de malade au moment où un discrédit atteignait le savoir psychiatrique. Ce discrédit n'a fait que se renforcer sous la poussée du DSM IV et des nouvelles perspectives d'évaluation.
 
La présentation de malade au service d'une tradition psychiatrique menacée.
Un accord nous fut donné, en dernier lieu, pour une présentation de malade. Pourquoi ? La psychiatrie se sent menacée si elle ne s’appuie pas sur la psychanalyse et sa clinique. La psychanalyse représente depuis toujours l'élément subversif pour contrer tout discours de l'enfermement. Elle seule propose une orientation qui préserve une éthique de la singularité du sujet. Ce qui est intéressant dans ce cas c’est que l’hésitation venait d’un secteur de psychiatrie adulte marqué par le courant de la psychiatrie institutionnelle dont on sait les liens ambigus avec la psychanalyse.
 
La psychothérapie institutionnelle et l'oubli de la clinique
L'orientation analytique fut une des composantes de la psychothérapie institutionnelle puisque F. Tosquelles faisait même de la thèse de Lacan, à l'époque, un manifeste. En effet, à la fin de la deuxième guerre mondiale, la résistance au fascisme et le désir de réformer l'hôpital conduisirent, dans un geste proche de celui de Pinel jadis, certains psychiatres à une critique des conduites de répression et de négation de la personne humaine. L'hôpital de Saint Alban, en Lozère, et la clinique de La Borde furent, entre autres, le creuset de ce mouvement. L'usage de la psychanalyse, par Tosquelles et Oury, trouvait à s'exprimer dans des espaces et des lieux thérapeutiques où se formulait une conception du transfert propre à l'institution. Cet élargissement du concept de transfert sur le "collectif" dans l'accueil des malades, surtout psychotiques, sera par la suite au centre des difficultés. En fait ce concept de "collectif", sous la plume de Jean Oury, figure importante du mouvement, contenait déjà à sa racine les obstacles épistémologiques pour un travail clinique. En effet, ce concept introduisait précipitamment une dimension sociale et même une orientation politique, notamment marxiste avec Tosquelles, qui recouvrait parfois l'approche clinique. La proposition d'une présentation de malade a produit l'effet dérangeant d'un retour du refoulé de la clinique dans cette institution orientée par la psychothérapie institutionnelle.
 
La clinique de la présentation de malades : "le réel comme l'impossible à supporter"
Le maintien du lien entre la psychanalyse et la psychiatrie ne suffit donc pas pour justifier les raisons de la pratique de la présentation de malade par Lacan. Comment cet exercice peut-il avoir valeur d'enseignement pour se former à une clinique orientée par la psychanalyse ? “ La clinique c'est le réel comme l'impossible à supporter. ” L'impossible à supporter est, en premier lieu, ce dont témoigne un sujet hospitalisé qui ne parvient plus à se débrouiller d'un réel qui l'accable. Mais l'impossible à supporter peut aussi être celui de l'équipe soignante qui, à travers le choix du patient proposé à la présentation, demande à s'orienter. Souvent l'équipe ne s'est pas soumise à la discipline de la construction du cas. Elle découvre les nuances d'une clinique différentielle qui cherche à se repérer dans la structure. Elle prend conscience alors que c'est une pratique qui est bien plus exigeante que la réunion, dite de synthèse, où chacun y va de son anecdote qui se perd dans la polyphonie des pratiques. Elle réalise à cette occasion qu'il faut s'orienter à partir des dits du sujet. Elle pourra mieux accompagner un sujet en ayant été attentif aux inventions, même minimes, qu'il aura déjà élaborées pour traiter son impossible à supporter. D'une manière plus générale, ceux qui ont assisté à une présentation de malade reconnaissent qu'elle n'était pas sans les avoir affectés. Le dispositif lui-même produit des effets qui opèrent dans plusieurs directions, aux points de croisement entre les quatre protagonistes : patient, équipe de service, présentateur, public. Chacun peut saisir le mode de décomplétude qui opère. Le présentateur fait coupure entre l'équipe et le sujet tout comme le public entre le présentateur et le patient. La mise en place de ce dispositif introduit donc automatiquement un effet qui décomplète l'organisation dans laquelle chacun opère habituellement. Inscrire un tel dispositif, c'est accepter les effets de déplacement qui iront au-delà du seul temps de la présentation.
 
 
 

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