samedi 14 novembre 2009
La clé du bien-être : un bain de Jouvence
Monique Amirault, psychanalyste, membre ECF
Les psychanalystes, on le sait, travaillent beaucoup et voyagent souvent (cure, contrôle, cartels, interventions auprès des collègues d’autres villes, régions ou pays, etc). Ils sont des habitués des halls de gare où ils se procurent parfois un quotidien ou un magazine dans ces points de presse qui se révèlent, si l’on y prête attention, être de véritables vitrines sur le monde.
On y trouve depuis quelque temps une collection éditée par les éditions Jouvence, dont le siège social est en Suisse et qui se font depuis 1989, « les éditeurs du bien-être ». Sous la forme de petits cahiers, voire de cahiers d’exercices, chacun est invité à devenir « l’acteur de son bien-être » par une pratique très simple de « sport cérébral du bien-être ». Ces cahiers ont l’aspect délicatement suranné des cahiers d’écoliers d’antan, ceux immortalisés par les photos de Doisneau, et sur les feuilles quadrillées, alternent maximes, encouragements, conseils et exercices sur papier doucement rugueux – recyclable, probablement – dans une calligraphie qui évoque celle des antiques maîtresses d’école. Dessins, schémas, tableaux, d’un simplisme inégalé, facilitent au lecteur la compréhension des consignes et la réalisation des exercices. Dans sa forme, le cahier d’un enfant fréquentant une classe de CP ou de CE1 pourrait en être le modèle.
Celui qui s’offrait à moi, ce jour-là, portait comme titre « petit cahier d’exercices d’estime de soi » : « Quelques définitions brèves pour y voir clair » – accompagnées du dessin d’une femme devant son miroir et serrant la main à son image, un questionnaire à choix multiples pour évaluer le niveau d’estime que vous avez de vous-même et, déjà, pour vous « délasser », un labyrinthe à parcourir avec la pointe d’un crayon. Suit « comment construire l’estime de soi », des exercices d’auto-diagnostic de vos « positions de vie » et des exercices d’auto conditionnement, le tout complété de bonnes résolutions à découper pour chaque jour. La suite est au diapason.
Nous savons les difficultés, voire les impasses que rencontre actuellement la commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social dans sa recherche des mesures les plus pertinentes, au-delà du PIB, pour évaluer, entre autres paramètres, le bien-être social. Autrement dit, de quoi est fait le bonheur d’un peuple ? (voir sur France 3 « Ce soir ou jamais à laquelle participait il y a quelques semaines, J-A Miller), cette impasse ne fait que grandir quant il s’agit, avec le concept de BNB (bonheur national brut), né au Bhoutan dans les années 1970, d’espérer trouver un indice destiné à mesurer autrement le progrès social.
Même si on ne peut nier qu’être jeune, riche et bien portant est un facteur de bonheur comme l’ont démontré d’éminentes recherches, l’impossible à définir et à collectiviser le bonheur trouve son corollaire dans ce qu’Eric Laurent propose comme la nécessité d’une conversation permanente autour de cet impossible.
Au niveau collectif du politique comme au niveau singulier du bien-être de chacun, ni le PIB, ni le BIB pour les premiers, pas plus que les petits cahiers d’exercices qui font le succès des éditions Jouvence pour le second, ne rendront compte du bien-être de ces parlêtres ratés que nous sommes, affectés de l’inconscient. A cette fêlure peu naturelle découverte par Freud et formulée par Lacan dans l’aphorisme « Il n’y a pas de rapport sexuel », répond chez chacun ce qu’il y a de plus intime et ne se collectivise ni ne s’éduque. Mais ce plus intime peut se positiver en une satisfaction, en un goût de la vie, en un art, qui ne vaut que pour un. Ce « il n’y a pas de rapport sexuel » condense ce qu’il en est du savoir du psychanalyste, celui appris dans sa cure, à ses frais, au frais de son symptôme. Il ouvre à un savoir troué qui inclut l’inconscient et à un savoir faire avec les semblants pour border le réel.
Les éditions Jouvence prospèrent, infantilisant, abêtissant, au point d’en être comique, les « grandes personnes », ces grandes personnes qu’il n’y a plus. C’était en tous cas l’avis de ce religieux dont Malraux rapporte le propos, cité par Lacan : « J’en viens à croire, voyez-vous, en ce déclin de ma vie, qu’il n’y a pas de grandes personnes ». Mais y-a-t-il encore des enfants ? Les enfants sont-ils un espoir d’invention, de nouveau, lorsqu’on les anticipe comme délinquants, troublés, hyperactifs, handicapés, lorsqu’on les appréhende comme individus à contrôler à rééduquer, à formater ?
S’il n’y a plus de grandes personnes, il n’y a plus, non plus, d’enfants. Et les éditions Jouvence prospèrent. A l’opposé, de petites maisons d’édition peinent à se maintenir, telles les bien nommées Où sont les enfants ?, aux travaux soignés et inventifs, qui annoncent ainsi leur ligne éditoriale : Les enfants regardent le monde. Donnons-leur des livres qui ne baissent pas les yeux.
Posté
par [Dario Morales ]
à 03:02