samedi 3 décembre 2011
Le sujet sans visage - Dario Morales
Dario Morales, psychanalyste, membre ECF
Les pouvoirs publics ont mis à la disposition des usagers les plus démunis un dispositif téléphonique, le numéro 115 du SAMU social, qui a pour fonction de proposer une orientation et/ou un hébergement à ceux qui se trouvent en situation de précarité. Le SAMU social coordonne la disponibilité des lits dans les différentes structures d'hébergement en région parisienne (foyers, abris de nuit) et dispatche sur ces centres les personnes qui demandent un hébergement d'urgence.
Une phrase court chez les animateurs du Samu social : "Au SAMU social on ne connait pas le visage des SDF". De fait, les animateurs n'ont pas à rencontrer les SDF, puisque leur intervention se fait uniquement par téléphone. A partir de cette boutade, j'essaierai de faire émerger la problématique du sujet "sans visage". Qu'est-ce qu'un visage comme lieu du semblant ? Pourquoi s'exposer comme visage devient-il le lieu significatif du rapport au politique ?1
Qu'est-ce donc qu'un visage et pourquoi ce visage devient-il image ébréchée ? Le visage, l'aspect est un des lieux clés où se rencontre, se reconnaît et se combat l'impossible communauté des hommes. Avoir un visage, c'est ce qui répond dans le registre imaginaire à avoir un nom dans le registre symbolique. C'est advenir comme personne, porteuse, comme dans le théâtre antique, du masque ou leurre désignant l'homme ou l'individu non comme homme ou individu, mais comme quelqu'un qui peut manquer ou disparaître. Le porteur du masque est celui qui pourrait être un autre, s'en défaire ou le perdre. Le visage est en effet ce que montre et en même temps dissimule le sujet dans son rapport au semblable. Il est fait pour obturer les trous, pour cacher ce qui manque et donner ainsi une fausse apparence de suture. Le visage pour tout sujet est le dehors. Le lieu où se déploient sans cesse, en filigrane, ses propriétés (existentielles), mais sans qu'aucune l'identifie ou lui appartienne essentiellement. Il est le masque, ce qui sert de leurre dans la nature humaine des semblants.
Par opposition, ce que nous avons appelé "sujet sans visage", c'est donc un sujet exclu du jeu des semblants - ou qui s'en exclut lui-même. Ici, le masque qui voile que le sujet pourrait "être un autre" renvoie au contraire à l'image béante de laquelle le sujet ne peut s'absenter, ni donner, à partir de là, une fausse apparence de suture. Il devient l'objet perdu, ou plus exactement un reste : sans visage. Ce reste est repris par l'image télévisée dans la comptabilité macabre du nombre des SDF morts de froid. Mais pourquoi le fait de s'exposer "sans visage" devient-il le lieu significatif du rapport au politique ?
Le sujet sans visage, en venant éclairer ce point précis de la relation à l'autre souligne la vulnérabilité du lien imaginaire au semblable. Il nous montre négativement ce point de butée structurale, à savoir que l'homme quand il montre son visage, s'expose à sa propre division. Un détour s'impose ici par le mythe de Narcisse, qui nous apprend comment un sujet s'épuise, à travers le jeu des semblants, à abolir la frontière entre lui et son image. A travers les tentatives d'un impossible enlacement physique à son image, Narcisse montre, mais à rebours, le chemin que fait l'humanité. Pour l'humanité ce chemin est celui de la perte et de la séparation : la division d'avec soi, comme condition nécessaire pour assurer la division des mots et des choses. Or le chemin que fait Narcisse, est celui qui prétendrait abolir l'image qui voile le réel et mettre ainsi fin à la décorporation du corps qui signe l'accès du signifiant chez l'être parlant. Au fond, la douleur de Narcisse, sa vulnérabilité, est la douleur devant l'effroi et la nécessité de la division que le signifiant inflige au sujet de s'absenter à soi-même et de maîtriser cette absence.
Le "sujet sans visage" est en quelque sorte à mi-chemin entre Narcisse et les hommes. Lui-même se reconnait tout au plus comme SDF, mais pour l'Autre, il est sans visage. Si l'image est le support offert au sujet, ce qui métaphorise le gouffre, le "sujet sans visage" est l'abîme sans nom.
Dès lors, la problématique du "sujet sans visage" pour le politique se mesure à l'aune de l'intérêt que ce dernier porte à l'image. Car le politique agit sur l'imaginaire et manipule (en feignant de l'ignorer), la problématique spéculaire. Il nie le visage pour mieux le récupérer comme reste. Ce fait est d'autant plus vérifiable qu’à l’aube de ce siècle l'image et le virtuel règnent sans partage. On nous annonce le triomphe du simulacre et des semblants. Mais en même temps l'image-une qui sature le manque s'ébrèche, se fissure ou déchoit, comme le montrent les images ravalées des exclus.
Il n'est donc pas absurde de penser que le politique, sous le nouveau label du libéralisme, se trouve pris au piège d'une logique où il doit traiter de l'exclusion et donc manifester la volonté de la prévenir et de la résorber. La conséquence pratique d'une telle vision se résume ainsi : il se crée des dispositifs en tout hâte, de façon improvisée - des foyers, des centres d'accueil d'urgence, des SAMU divers. Ces institutions, fruits du moment, ne sont pas faites initialement pour durer, mais à la longue, elles installent le précaire dans la durée. D'autre part ces actions, qui ne peuvent traiter l'exclusion que par l'urgence, vont buter sur le clivage de la séparation du signifiant et du corps. En effet, ce que fonde l'urgence, c'est la surdétermination d'une demande, qui prend soudainement la stature de l'Image. L'urgence est ainsi demande d'agir qui occupe momentanément tout le champ de l'image, et qui devient image sans partage, sans fissure. Il apparaît alors une nouvelle bataille, déguisée cette fois des habits de l'humanitaire, et qui se charge d'apprivoiser dans l'urgence, de nourrir et d'habiller le corps, devenu image, sans se soucier de ce qu'un visage l'habite. C'est cela même qui s'illustre dans la dévise du SAMU social : "d'abord les soins" et j'ajouterais "la subjectivité vient après".
En conclusion, le dispositif du SAMU social illustre à sa manière, de façon inattendue et paradoxale, le mode d'inscription de la subjectivité comme image auprès des instances du politique. Le sujet sans visage n'est nullement un concept : il s'agit simplement d'une image en creux, déficitaire comme celle qui montre l'exclusion, d'un sujet qui fait figure de rebut. Quant au politique, la volonté qu'il manifeste de se mêler de la question humaine de l'exclusion, voire même de la régler en la résorbant en une affaire purement technique, nous fait penser aux procédés utilisés couramment par la publicité : l'image apparaît plus convaincante si elle affiche ouvertement sa propre illusion. En effet, personne n'est dupe. Nous savons tous que le SAMU social n'est que la réponse d'un moment. L'urgence sociale et humanitaire ne serait-elle pas autre chose que le miroir où se regarde, fascinée, la politique. En niant le visage de l'exclu, le politique oublie que l'image règne, mais ne gouverne pas.
[1] Le corps et plus précisément les parties signifiantes du corps ; ceux qui ont vu le document de Sylvain George « Qu’ils réposent en revolte », en parlent de la même séquence, celle des mains. « Des migrants montrent les bouts de leurs doigts, couverts des cicatrices, qu’ils passent au rasoir ou à la brûlure d’un clou chauffé par un feu. Pour qu’une fois pelées, scarifiées, incisés ou cramées, leurs empreintes digitales soient méconnaissables et qu’ils puissent ainsi échapper encore un peu au fichier d’identification qui les enverrait au pays fui. On touche là à la forme même du désespoir politique », « Jungle », Philippe Azoury, Libération, l6 novembre 2011.
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SDF, exclusion, le corps, le simulacre des semblants, le spéculaire, le visage
mardi 22 mars 2011
Sujets en errance et institution - Françoise Haccoun
Françoise Haccoun, psychanalyste, membre ECF
« Qu’on imagine maintenant un homme privé non seulement des êtres qu’il aime, mais de sa maison, de ses habitudes, de ses vêtements, de tout enfin littéralement tout ce qu’il possède : ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité, car il n’est pas rare, quand on a tout perdu, de se perdre soi-même » 1.
La psychanalyse constitue un instrument pertinent qui permet d’orienter la clinique du réel rencontrée en institution. De plus, la clinique de l’errance démontre particulièrement en quoi le champ de la psychanalyse concerne aussi bien le symptôme individuel que le symptôme social et permet leur connexion. Il est question de confronter le discours analytique aux discours social, caritatif, religieux et psychiatrique et de parier sur une possible adresse de la demande afin de « produire le sujet » (J-A Miller) puisque le sujet, effet du signifiant, est réponse au réel.
Besoin nu
D’après Alexandre Vexliard 2 et sa thèse de 1957 sur le clochard et les processus d’exclusion sociale qui touche les « sans abris », le clochard et par extension l’exclu est un sujet qui a opéré une réduction de ses besoins. Petit à petit, le sujet s’abandonne à sa condition. Puis s’y résigne.
Le sujet dans la rue refuse de passer par la voie de la demande, voie de séparation, qui, par essence peut repousser ce qu’il est et vient redoubler son exclusion sociale. A contrario, l’évocation pure du besoin l’authentifie, permet déjà de le reconnaître. Il en est ainsi chez l’exclu dont le besoin estposé comme réel sans médiation par la demande de l’Autre. Le sujet dans l’errance s’identifie à ce besoin devenu pur, dénommé nu par Lacan
Reprenons la catégorie de la privation qui pourrait nous donner une balise pour notre question. La privation entraîne un manque dans le réel que le sujet ne peut subjectiver « un trou réel »3 N’est-ce- pas à ce manque réel, qui n’est pas sans lien avec le besoin nu, auquel le sujet dans l’errance se rapporte? Il en résulte alors une absence de subjectivation et de médiation par l’Autre de la demande. Peut s’en suivre une sortie du discours des repères, du temps et de l’espace qui se rencontre chez nombre de sujets dans l’errance.
Exclusion et jouissance
Lacan rapporte que la misère est conditionnée par un discours. En cela, elle est le fait du discours capitaliste. Le SDF incarne la jouissance en tant que telle et si chaque sujet est responsable de sa propre jouissance, le SDF s’identifie au symptôme social qui le nomme sous le signifiant maître d’exclu promu par le discours du maître. Il s’incarne comme objet a, exposé au regard de l’Autre. Chez le sujet errant,la nudité du besoin serait à rapprocher de la jouissance qui, à ce niveau est conçue comme séparée du signifiant. Dans Télévision, Lacan indique qu’une séparation d’avec la jouissance est nécessaire pour le sujet : « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés » 4.
Celui-ci ne tente-t-il pas alors de rejoindre cette jouissance, égarée du fait du langage, en s’y identifiant, la rejoignant sans pouvoir l’appréhender par lui ? Dans l’exclusion, on a affaire à un statut errant et sans gîte, égaré, délogé, identifié à la jouissance dans le réel. Désarrimé du discours, le sujet n’obéit plus à la loi du langage permettant de réintégrer la jouissance dans le monde des symboles. L’exclusion réelle constitue un symptôme social où la dimension symbolique de la parole est éradiquée.
Lacan met en garde psychologues, psychothérapeutes, travailleurs de la santé mentale de ne pas se « coltiner la misère »5 au risque « d’entrer dans le discours qui la conditionne…» 6
Sans se laisser aller au sentiment humanitaire au nom de l’idéal de faire le bien, sans poser une exigence d’un projet thérapeutique parfois tyrannique afin de lisser le sujet selon la norme et le faire « entrer dans les clous6» , sans tomber dans le discours de la victimisation, l’orientation lacanienne laisse entendre la jouissance qui s’infiltre chez le sujet.
C’est ce qui se produit aujourd’hui dans les nouvelles mesures des CHRS où l’évaluation étend son domaine : on confronte souvent le sujet à des grilles normées, voulant le faire adhérer à un contrat qu’il devra respecter, c’est à dire à produire une équation univoque entre besoin et réponse au besoin pour une bonne mise en place du maître mot contemporain, le projet.
Errance et institution
L’institution pourrait avoir comme finalité d’intégrer le sujet égaré et de l’arracher à cette identification. Peut-être s’agira-t-il de se préoccuper avec lui de ses besoins, les considérer dans leur diversité pour permettre un retour à la demande. Ainsi, la prise en compte de certains besoins essentiels du sujet (gîte et couvert en particulier) suppose le passage par un certain nombre de termes symboliques et de langage, lui permettant de s’arracher au besoin nu qui l’envahit, et de le réintégrer à la dimension de la parole adressée à un Autre.
Les non-dupes, pour Lacan, sont « ceux qui se refusent à la capture de l’espace de l’être parlant […] c’est que leur vie n’est qu’un voyage 7.» Aucun semblant, aucune duperie n’est possible. Ils déambulent de la rue aux foyers d’hébergement, parfois jusqu’à l’hôpital. Ils se présentent toujours en rupture, pris dans le réel de leur misère, portant les stigmates de cette errance sur leurs corps sans masque, exposé à nu : dénutrition, alcoolisme, drogues, maladies évolutives…
Un grand nombre de ces sujets venant de la rue en foyers d’urgence semblent être hors discours et se passer du Nom-du-Père et de la signification phallique. La clinique au cas par cas en témoigne. Cette errance dépasse le seul registre de l’errance sociale, elle revêt une dimension d’errance subjective, d’errance psychique dans ces lieux où, déjà l’errance sociale fragilise les liens. Une difficulté majeure se pose, à laquelle nous sommes confrontés dans les CHRS. Un grand nombre de sujets psychotiques erre et trouve asile dans les CHRS peu habilités à traiter la grande souffrance mentale. L’institution a une dimension d’asile et constitue un point d’ancrage pour ces sujets déconnectés de l’Autre social. Reste à obtenir son consentement à les accueillir, pas sans la considération de la psychose telle que Lacan nous l’enseigne 8.
1 P. Lévy, Si c’est un homme, Pocket, 1967
2 A. Vexliard, le clochard, Desclé de Brouwer, 1998, Paris
3 J .Lacan, la relation d’objet, livre IV, 1956-1957, Le seuil, Paris, p. 87
4 J. Lacan, Télévision, Autres écrits, p. 534
5 J. Lacan, Télévision, Autres écrits, p. 517
6 Expression très usitée dans le champ social
7 J. Lacan, Livre XXI, Les Non-dupent errent, leçon du 13 novembre 1973
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par [Dario Morales ]
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