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mardi 2 juin 2009

The Pleasure of Being…. Robbed - Catherine Bonningue

 

 

Catherine Bonningue, psychanalyste, membre ECF
 
 
            Du jeune Josh Safdie, révélation new-yorkaise, au témoignage vibrant de Garouste, en passant par Ramon de Dominique Fernandez – Lacan ne fut-il pas vivement intéressé par De la personnalité de Ramon Fernandez, quand il écrivit sa thèse –, et cet auteur suédois qui fut dans sa jeunesse étiqueté schizophrène que nous a fait connaître la Comédie française… Autant de plaisirs offerts à la méditation du psychanalyste.
 
         Empruntons le titre du premier long-métrage du très jeune cinéaste new-yorkais Josh Safdie, qui donnera un fil à notre pensée. Dans The Pleasure of Being Robbed (récemment sur les écrans parisiens, et présenté à Cannes en 2009), une jeune femme, Éléonore, semble courir à la recherche de son être, dans un New York plus vrai que nature. Elle vole. Mais, à la différence des héroïnes kleptomanes de Au Bonheur des dames d’Émile Zola, toutes à la jouissance, nouvelle à l’époque, d’une procuration d’un plus-de-jouir, elle vole des objets dont elle ne jouira pas, ou seulement de façon médiée. Elle vole la « surprise » de cet aisé new-yorkais pour sa petite fille : un sac fermé, sans emballage-cadeau. Passons sur le plaisir alors, au début du film, de voler sans se faire prendre. Émerge de la Chose volée un chien tout à la folie de la liberté retrouvée. Elle lui ouvre la porte de sa chambre, comme un enfant rend la liberté à un oiseau en cage. Puis quatre chatons, moins empressés, apparaissent, qui retiennent quelques instants de plus l’intérêt d’Éléonore. Elle s’endort, satisfaite. Nouvelle version du « voler rien » de Lacan. Se découvrant un peu plus à sa victime, elle fouille un sac à main rempli de billets de banque, pour emprunter les clés de voiture, et aussi certes la carte de crédit. Elle ne peut en jouir, puisqu’elle ne sait pas conduire. Elle use de la carte pour acheter un objet valant un dollar et quelque, tout en informant, sans être crue, que c’est une carte volée. C’est un vieil ami rencontré par hasard qui l’aidera à trouver la voiture qui va avec la clef, et lui apprendra à conduire. Puis elle se fait prendre la main dans le sac à main, qu’elle fouille de façon ostensible, d’une jeune mère de famille, dans un parc où, par ailleurs, un père invite gentiment son fils à transgresser, pour le bonheur de son caméscope. La police intervient. Mais elle n’a rien volé… Elle reprend son errance. Le film se termine, nous laissant méditer sur the pleasure of being robbed. Mais qui est volé ? Qui en tire du plaisir ? Est certainement volée pour le plaisir celle qui vole, dérobe, dé-robée qu’elle est, tout comme la Lol V. Stein de Marguerite Duras.
            La psychanalyse a produit son lot de psychologues, psychiatres, psychothérapeutes, proposant une offre de parole tous azimuts. Le psychanalyste est confronté aux effets de ces offres nouvelles et pourrait se sentir délogé d’une place privilégiée qu’il a longtemps occupée. Il sera cependant attentif au manque de repères qu’ont beaucoup de ces nouveaux officiers de la parole, qui attendent parfois beaucoup de l’éclairage du psychanalyste qu’ils vont croiser, embarrassés qu’ils peuvent être des effets inattendus qu’ils produisent. Cette toute jeune fille, invitée à parler par un psychologue dans un contexte d’aide aux devoirs aux élèves de 6ème au collège, ne se met-elle pas à parler d’un viol. C’est d’emblée repéré comme fabulation par la psychologue qui anime le groupe de parole, mais qu’en faire ? La réponse du psychanalyste interpellé ne peut être dans ce cas que : cessez de la faire parler. Et la psychologue d’accepter l’interprétation. Ainsi, le psychanalyste n’a pas à céder au pleasure of being robbed, soit à se laisser voler la place qu’il s’est faite dans le monde, préférant plutôt un ne pas céder sur son désir d’analyste, qui peut équivaloir parfois à supporter le symptôme, le ce qui ne va pas, ce qui ne tourne pas rond, et préférer le silence à la parlotte.
            Ce début de vingt-et-unième siècle semble propice aux témoignages de plus en plus lucides de sujets aux prises avec la folie. La pièce de Lars Norén, Pur, mise en scène par lui-même au Théâtre du Vieux-Colombier, nous présentifie ce qu’un sujet étiqueté un temps schizophrène peut traduire dans l’art du théâtre. Norén par cette représentation a l’art de rendre le spectateur schizé en son tréfonds et le plonge dans un abîme de réflexions sur son peu d’être, être qui ferait consistance, dans ce monde. Ou encore le livre récemment paru aux éditions de L’iconoclaste de Gérard Garouste, L’intranquille, qui témoigne de l’effort de bien-dire, réussi à la perfection, sur ces trois fonctions qu’il assume dans la vie, et qu’il repère comme fondamentales et liées : fils, peintre, fou. Nous avons affaire ici à de l’inédit, une sorte d’expérience post-freudienne de la folie, folie non pas maîtrisée, mais acceptée, subjectivée, dirons-nous, quelle que soit la douleur d’exister exprimée. On y use, dans le cas de Garouste, de la psychanalyse avec modération ; elle n’est qu’une part dans une tentative de solution, essentielle sans doute. Elle a permis au sujet de saisir sa trilogie dramatique.
            Ce que nous dit Garouste le fils nous paraît bien loin et en même temps proche de l’effort d’un Dominique Fernandez, qui tente dans son livre Ramon, paru aussi récemment, une analyse plus contournée, mais impeccable, de son rapport à ce père qu’il a si peu connu. La faute du père — les raisins verts qu’ont mangés les parents font grincer les dents de leurs enfants, comme le rappelle Lacan — est ici triturée jusqu’à ce qu’elle rende tout son suc, bien au-delà d’une collaboration pendant la guerre, plutôt d’avoir reculé, selon son fils, à assumer une orientation homo sexuée.
            Un récent numéro de l’hebdomadaire Marianne a fait résonner à nos oreilles un mot d’aujourd’hui qui nous était encore peu familier : la dépatrimonialisation. Une série d’articles nous propose une réflexion sur notre rapport actuel à notre patrimoine et à ce qu’est, justement, un patrimoine. La définition de ce terme change dans notre société, notre société qualifiée de liquide par Zygmunt Bauman, cité par Jacques-Alain Miller à son cours l’an dernier. Le patrimoine, à l’image du déclin paternel, de l’état solide est passé à l’état liquide. Un point sur lequel s’interroge Françoise Waquet qui vient de publier Les enfants de Socrate. Son dialogue avec Éric Laurent, dans le cadre d’une Soirée de la Bibliothèque de l’École de la Cause freudienne, portait sur ce point d’une transmission d’un savoir sur un mode paternel et sur son éventuelle disparition dans un temps proche.
            Quel est notre mode de transmission dans la psychanalyse ? Le transfert, bien sûr. Le savoir, plus classiquement. Le vif de l’interprétation, encore. Mais il ne s’y agit pas de dépatrimonialiser, d’effacer le patrimoine d’un père auquel on ne veut plus croire, mais bien plutôt de préserver ce patrimoine, et tout en pouvant s’en passer, comme nous y a invité Lacan, pour mieux s’en servir.
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jeudi 22 janvier 2009

La place contemporaine des psychoses dans la société : ségrégation ou exclusion ? – Pierre Sidon

 Pierre Sidon, psychanalyste, membre de l'ECF,

 

Peu avant la succession dramatique des faits divers qui ont mis en lumière la grande misère de la psychiatrie contemporaine, minée aussi bien de l'intérieur que de l'extérieur, par des évolutions majeures, la SARP avait recueilli les propos de Pierre Sidon. Les voici :

Alors, les psychanalystes, vous êtes contents du résultat ? Vous vous enorgueillissez des progrès que la psychanalyse aurait permis à la psychiatrie et on entend dire, au contraire, qu'il y a une régression de la psychiatrie, un retour aux asiles et au Grand Renfermement, une pénalisation de la maladie mentale ?

Je sais bien à quoi vous faites allusion. Mais il faut bien faire attention à distinguer les choses : certains, en effet, croient voir, dans la présence grandissante des psychoses en prison, une réédition d'un chapitre qu'ils considèrent comme honteux : le « Grand Renfermement ». Ils font référence, à la suite de Michel Foucault, à cet épisode situé en 1656 après qu'un édit royal aurait soudainement précipité dix pour cents de la population parisienne dans ce qui deviendrait les Asiles. Cette interprétation omet, selon nous, quelques faits. Reprenons en détail :
D'une part, la soudaineté et l'ampleur de ce Grand Renfermement est remise en cause par les historiens pour plusieurs raisons :
- La première, combat l'idée reçue selon laquelle les fous ont, dans un temps considéré comme Age d'Or, joui de la liberté de vaquer. Cet Age d'Or situé au Moyen Age semble n'avoir jamais existé : les fous auraient bien plutôt bénéficié d'une réelle surveillance et d'un strict cantonnement familial ou villageois, ne se retrouvant en prison ou à l'hôpital qu'à la suite d'un passage à l'acte grave.
- Ensuite parce qu'à-partir du XVIè siècle, ce sont les méfaits conjugués de l'urbanisation puis de la crise économique, déstabilisant l'équilibre antérieur, qui ont amené progressivement un accroissement du vagabondage et de la mendicité, et corrélativement de la sévérité des édits interdisant l'errance. On crée alors des lieux d'hébergement qui mèneront à la fondation des Hôpitaux généraux.
- Enfin c'est le constat d'échec de cet enfermement qui va mener à sa montée en régime grâce à la mise en place d'un dispositif associant les lettres de cachet et les maisons de force. Ce procès s'étale entre la fin du XVIIè et la fin du XVIIIè siècle et le dispositif s'accélère grâce à un programme de constructions couplé à un dispositif policier plus efficace.
Donc, plutôt que d'un avant et d'un après faisant suite à un mythique Age d'Or, il s'est vraisemblablement agi d'ajustements progressifs plus ou moins efficaces pour palier les effets d'une profonde et croissante désocialisation de nombreux sujets, parmi lesquels des psychotiques.

Oui mais tout de même, enfermer les gens de force, il y a mieux comme resocialisation !

Peut-être, mais il faut replacer les choses dans le contexte de l'époque. A l'origine de cet enfermement, il n'y a pas que des raisons économiques et d'ordre public mais aussi un puissant idéal religieux : si on les enferme, c'est aussi bien pour parer leur « irréligion » et leur « carence morale ». L'Eglise songe même à créer un « ghetto des pauvres » à Rome. Et plus tard, ce courant charitable va se laïciser progressivement en doctrine hygiéniste. Quant aux « maisons de force » qui vont prendre le relais des hôpitaux généraux au XVIIIè siècle, ce sont pour beaucoup des communautés religieuses…

Vous faites porter la responsabilité de l'enfermement à l'Eglise, c'est tout de même un peu facile…

Non, l'Eglise semble avoir participé à ce mouvement en même temps que la doctrine de l'aumône perdait de son influence. L'errance et la mendicité que décrivent les historiens étaient vraisemblablement dues à un profond remaniement des repères ; il est normal que l'Eglise y ait été sensible.

Alors c'est bien cela : la psychanalyse défend l'ordre moral !

Non, la psychanalyse reconnaît ce que Michel Foucault se refusait à admettre, à savoir qu'il y a pire que l'ordre moral : l'absence de morale. La découverte freudienne c'est précisément que le sujet suscite les interdits qui assurent son armature symbolique et non pas que les interdits sont facteurs de névrose ! Dans ce mouvement d'enfermement, il y a un déploiement à l'échelle sociale de cet affrontement. C'est un tremblement de terre auquel parent de nouveaux murs quand les repères vacillent et que nombre de sujets sont jetés sur les routes.

Ne seriez-vous pas tout de même un peu ennemi de la liberté ?

Vous savez, les psychiatres connaissent une clinique bien particulière de la liberté, c'est l'état maniaque : le sujet ne connaît plus de limites, rien ne lui est impossible, c'est l'euphorie. L'évolution « naturelle » de ce tableau était classiquement la mort par exténuation, carence de sommeil, déshydratation, ou accident.

Dans ce cas, c'est la liberté ou la mort ?


Bien plutôt la liberté et la mort !

Et les Droits de l'homme alors ? Vous en contestez l'universalité ?


Certes il y a un problème avec l'universalité. Mais vous anticipez. Nous allons y revenir. Mais il faut finir sur l'enfermement : je dis que l'enfermement a effectivement constitué une première forme de resocialisation, très critiquable certes, et elle l'a constamment été à l'époque, suscitant des mouvements contradictoires dans le peuple et donnant lieu à de nombreux rapports et réformes. Toujours est-il que c'est bien ce mouvement d'enfermement qui a permis par la suite de séparer et de comprendre les causes de l'errance. Et c'est cette compréhension qui mènera progressivement aux distinctions cliniques et aux progrès de la thérapeutique. D'ailleurs, avec ces progrès, les asiles se sont vidés.

C'est un mal pour un bien…

Disons plutôt un profond remaniement sur plusieurs siècles avec des ajustements hasardeux et des tâtonnements progressifs qui assurent la permanence du cadre des idéaux. Ceux-ci vacillent à la fin du Moyen Age et avec la Renaissance, mais l'édifice de la société n'est pas encore ébranlé. Les plus fragiles peinent à s'adapter et se voient enfermés. L'enfermement vient donc au secours des idéaux mais c'est bien la solidité de ces idéaux qui soutient la réalisation de cet enfermement. La folie reste donc encadrée, comme elle l'a toujours été, mais par des moyens adaptés aux circonstances de l'Epoque.

Si je comprends bien, pour vous, les idéaux sont le contraire de la liberté, voilà bien un tour dont les psychanalystes ont le secret !

Pourquoi pas ! Je tiens même qu'il n'y a pas eu Grand Renfermement, au sens du discours, mais au contraire l'amorce d'une Grande Ouverture qui viendra progressivement, après la révolution française, puis avec la révolution des mœurs, relativiser et donc pulvériser les idéaux, et avec eux les soutènements symboliques de la société. Les Droits de l'homme que vous évoquiez tout à l'heure en sont l'exemple le plus frappant en ce qu'ils constituent une vraie déségrégation : un « pour tous » révolutionnaire en effet. Mais persiste une exception : la folie reste interdite comme elle l'avait toujours été, selon des modalités certes différentes.

Et vous ne trouvez pas ça injuste, cette exclusion ?

« Ségrégation » me paraît plus juste. Surtout qu' « exclusion » évoque un extérieur. Là il s'agit, ne l'oubliez pas, de sujets qu'on enferme.

Vous jouez sur les mots !
 
Ah mais c'est très important, les mots. Le motif de cette ségrégation est un statut, une exception du droit commun juridiquement définie et encadrée par plusieurs lois qui en dessinent précisément les contours : en particulier la loi qui définit les modalités d'hospitalisation sous contrainte, et celle qui permet la protection des biens. Celui qu'on enferme n'est pas un sujet de non droit. On peut même dire que, plus que d'être enfermé entre des murs il l'est par un discours de suppléance, la greffe d'un appareil symbolique supplémentaire.

Hmm, votre rhétorique...


Mais oui, prêtez attention au discours antipsychiatrique qu'on appelle « anti-aliéniste ». Et d'abord au mot d' « aliéné » lui-même. Que veut dire ce mot : « aliéné » ? Est-ce celui qui a perdu la liberté de raisonner comme le soutenait le grand psychiatre Henri Ey ? Ou est-ce ce sujet qu'on enferme, homme libre par excellence, libre de la famille et des les lois, errant en dehors de tout lien social ? Notez bien qu'Henri Ey lui-même était bien loin de souscrire au discours anti-aliéniste… De l'absence de lien social au trouble à l'ordre public, en passant par les difficultés caractérielles… c'est l'ordre symbolique qui manifeste sa façon particulière d'orienter et de tempérer les pulsions d'un sujet. Lorsque cela menace le corps social, celui-ci  compense en produisant une aliénation. Et puis cette aspiration à la liberté, n'y reconnaissez-vous pas celle-là même des anti-aliénistes forcenés ? N'y  voyez-vous pas cette croyance en cet Age d'Or de la folie ? N'y retrouvez-vous pas une inversion des causes et des effets dans l'affirmation que c'est l'enfermement  qui rend fou ? Il y a ici l'idée d'un paradis retrouvé, d'un Eden possible…

… Holà ! Il faut savoir : tantôt vous souteniez l'Eglise et vous voilà tout à trac moquant l'Ancien Testament…

Non pas. L'idée d'un paradis jamais perdu, accessible ici et maintenant, n'est-ce pas là quelque profanation ? Et c'est bien là la certitude de ceux que le mors du langage ne réfrène pas. Rappelez-vous Lacan : « la jouissance est interdite à qui parle comme tel. ». Au début était le verbe…

Mais vous voilà reparti avec la religion ! Voudriez-vous revenir à la psychiatrie ?

Si vous y tenez. Vous voulez du concret, en voilà : considérez maintenant la situation contemporaine quant à l'hospitalisation. Guerre des psys ou pas, anti-aliénisme ou pas, tous les psychiatres s'accordent aujourd'hui sur ce point : l'impossibilité grandissante d'hospitaliser. Et dans le même moment, voilà qu'on s'émeut de découvrir les psychotiques en prison.

Je crois que je vais essayer de métaboliser tout cela. Nous nous retrouverons pour la suite ?


Certainement. A plus tard.
                                                           !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

La suite de ce entretien, peut-être consultée sur le site de la SARP, (Société pour l’Action et la Recherche en Psychiatrie)
www.forumdespsychiatres.org


Tags associés à cet article: enfermement, folie, psychose, ségrégation

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