Psychanalyse et politique, le blog

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dimanche 20 juin 2010

Rêve d'envol - Odile Barthélemy

 Odile Barthélemy, psychanalyste, membre ECF

 Sous le couvert d’un accident mortel d’un de ses fils, la mère impose au dernier de remplacer l’enfant mort. N’est-ce pas la situation de tout enfant qui naît après une fausse couche, après un enfant mort-né ou un décès accidentel, sans oublier la rivalité avec l’enfant mort, le refus de s’y identifier ? En prenant appui sur les rares paroles du père, ce garçon va démontrer la force de la métaphore paternelle comme nous l’a rappelé Jacques-Alain Miller dans son Séminaire du 31 mars 2010 : « l’effet métaphorique, quand il s’agit de la fonction du père, … est toujours le même. Il consiste dans le refoulement du désir de la Mère ».
 
 
Ce roman d’Hayat El Yamani1 est un petit bijou. D’une écriture vive, précise, la romancière raconte l’histoire d’un jeune garçon marocain aux prises avec le Désir de la Mère, mal régulé par le Nom du Père. Et elle décrit comment ce garçon arrive à prendre son envol, comment l’homme émerge de la gangue infantile.
 
L’histoire se passe dans une famille marocaine avec cinq garçons, et commence avec deux évènements concomitants : l’annonce de la mort du quatrième fils et quelques instants après celle de son succès au concours de la gendarmerie. Sans une hésitation, malgré l’objection du père : « Femme, on ne peut pas ! », la Mère assène : « Ce n’est pas M’hammed qui est mort, c’est toi, Fayçal ! Et tu vas prendre sa place dans cette école. » Et voilà le dernier-né embarqué dans une autre vie qui est la sienne, sans être la sienne.
 
Ce roman interroge la question du désir de la Mère et livre les méandres par lesquelles le héros passe pour y répondre ou y échapper. Qu’est ce que l’amour de cette mère ? Il est celui qui fait plier tout le monde : mari, enfants, police, médecin, mais il est aussi celui par lequel cette mère témoigne sa tendresse à son enfant mort, malgré l’horreur de la situation. Mais qu’a-t-elle voulu en imposant à son dernier la place, la vie de l’enfant mort ? Cette question taraude le héros qui ne s’y dérobe pas, elle s’épure, puis disparaît sans jamais avoir eu de réponse définitive.
 
Si la substitution de prénom anéantit le héros, elle aboutit à une séparation physique entre la Mère et le garçon. Séparation difficile, qui engendrera à son tour d’autres séparations. Si elles sont possibles, c’est que le jeune garçon sait s’appuyer sur des signifiants paternels, le bois, le silence, le retrait devant l’autre envahissant, et comme les tout-petits en proie à une perte de repères, sait reprendre vie grâce au contact de la nature, des animaux. Et les quelques propos du père, bien que bafoués par la Mère, lui donnent l’appui et l’élan nécessaires pour aller de l’avant.
 
Changement de prénom, changement de surnom, les fictions du conte dévoilent comment ce jeune homme arrive à vivre sous ce prénom d’emprunt sans jamais le prononcer lui-même, laissant à l’autre le soin de le faire. Il assume son patronyme, pas le prénom de son frère. Et il pourra laisser tomber cette identification imaginaire mortifère quand il réussira à se faire reconnaître sous un nom qu’il adopte. En bref, ce roman peut être lu comme une grande métaphore du passage de l’enfant à l’adulte.
 
1 Hayat El Yamani, Rêve d’envol, Editions Anne Carrière
                                                                                                
 
Désir de la mère – Identification – Nomination
 
 

jeudi 22 avril 2010

Recontrer un psychanalyste à l'adolescence - Hélène Bonnaud

 

Hélène Bonnaud - psychanalyste, membre ECF
 
Ils parlent, ils parlent. Conversation ininterrompue avec les portables, mettant l’autre de la relation toujours à portée, d’un seul clic, sur son écran également, ils chattent sur MSN de façon continue ou sur Facebook, se répondent, et encore s’appellent. L’adolescence aime la parole. Elle s’y est abonnée. Elle est toujours connectée à un autre qui au bout de la ligne, parle pour dire ce qui fait son quotidien, pour occuper l’autre plus que pour s’occuper de l’autre. Les ados passent ainsi un temps fou à se connecter et à déverser des valises de messages, comme pour dire j’existe, je parle, je suis là.
À qui s’adresse-t-elle, cette parole si vitale ? Elle parle entre soi. Le monde des ados a toujours eu cette particularité d’être un dialogue fermé, pris dans la recherche d’un autre identique qui comprend et qui pense comme moi, un multiple de moi en quelque sorte. De tout temps, l’adolescence a été perçue comme la période de la vie où la parole propre donne de l’être car c’est le moment où le sens à donner à sa vie et à sa personne propre, est prioritaire. Il s’agit en effet, pour chacun de se construire et de se faire une place parmi tous les autres. Cela demande d’être conforme aux modèles qui dominent ou bien de s’affronter à l’imaginaire du groupe qui les sous-tend. Il faut gagner sa place alors que, dans la famille, cette place était de fait.
 
Alors pourquoi un psychanalyste ?
On ne le rencontre jamais par hasard. Le psychanalyste, en effet, n’est pas l’oreille mise à disposition des portables. Il faut prendre un rendez-vous avec lui. C’est déjà un acte. De plus, on ne le rencontre que si quelque chose ne va pas, se manifeste et dérange. Cela s’appelle symptôme. Un symptôme vient toujours rompre une certaine continuité. Il vient indiquer qu’il y a un empêchement, un accroc ou parfois une précipitation d’actes qui entraînent le sujet au bord de la loi, au bord de la vie. C’est la définition du symptôme, d’être un message qui veut dire ce que je ne savais pas ou d’être l’effet d’une pulsion qui me domine. Mais sa vérité est souvent masquée. Elle n’apparaît pas de façon limpide, semble, selon les cas, totalement effacée ou simplement recouverte d’un voile. Parfois, on ne la retrouve pas, et il faudra aller la chercher, petit bout par petit bout. Du fait qu’elle est masquée, voilée, cachée, tronquée, il n’est pas facile de savoir à qui elle s’adresse, cette parole du symptôme. Certes, elle est la propriété du sujet, et d’une certaine façon, il est important qu’il puisse la reconnaître comme sienne. Mais savoir précisément à qui elle s’adresse et d’où elle vient, c’est le travail de l’analyse qui le dira. Le message du symptôme mérite d’être déchiffré. C’était l’idée de Freud. Et cette opération ne peut se faire que dans la rencontre avec un psychanalyste car il est le décodeur de l’inconscient. Faire ce choix, c’est consentir à reconnaître la singularité, parfois inquiétante, de ce qui m’agite. Cette rencontre est donc essentielle dès lors qu’on se sent perdu et qu’on veut se retrouver. 
Or, souvent, à l’adolescence, le sujet ne veut rien savoir de son symptôme, il préfère ne pas en parler, ne pas le reconnaître, ne pas s’en soucier. Il ne veut d’ailleurs pas spécialement s’en défaire. Son symptôme et lui, ils se supportent parfois très bien. C’est souvent l’entourage, la famille de l’adolescent qui s’inquiète et s’interroge. Et c’est aussi par leur intermédiaire qu’une entrevue avec un psychanalyste peut avoir lieu.
 
Parfois l’analyste est appelé dans l’après-coup d’un traumatisme reconnu comme tel. Il s’agit alors d’un événement qui a fait intrusion dans le psychisme. L’analyste, dans ce cas, a pour fonction de venir réparer ce dommage et d’empêcher qu’il ne vienne hanter et perturber celui qui l’a subi. La parole, en effet, est le seul moyen pour que l’événement traumatique puisse se détacher du sujet, mais aussi que les fantasmes qui touchent souvent à la sexualité puissent être entendus et reconnus comme tels. Le trauma n’est pas toujours là où on l’imagine. Il peut se loger dans l’irruption du réel dans le fantasme inconscient. Il aura alors des conséquences tout aussi ravageantes.
 
L’adolescence est une période cruciale de la vie où l’irruption de la sexualité rompt avec l’enfance et du coup l’éloigne, cette enfance, au loin, parfois très loin de soi. L’adolescent se sent toujours plus proche de l’adulte qu’il ne l’est en réalité. Il considère qu’il a acquis un savoir – du fait de son entrée dans la vie sexuelle – et qu’il sait comment se tenir et s’affirmer dans la vie. Il lui faut pourtant passer par un renoncement, ce qu’il n’est pas toujours prêt à faire.
Ainsi, certains adolescents n’arrivent pas à sortir du milieu familial, ce qu’on a appelé le syndrome « Tanguy ». Ce symptôme est lié au fait que les parents n’incarnent plus un modèle rétrograde, un regard passéiste. Les adolescents, dans ce cas, ne ressentent pas l’effet générationnel. Les parents sont statufiés dans un rôle éternel, comme si la mort n’existait pas, le concept de temps non plus. Il y a un arrêt sur image. L’adolescent reste à la maison car il n’a nullement l’envie d’assumer sa vie et de faire des choix qui le bousculeraient et changeraient son existence. Il préfère la jouissance au désir.
L’adolescence a toujours été marquée par ce mécanisme de fuite de la réalité. Elle s’inscrit dans la reprise pour le sujet, de l’activité psychique centrée sur la sexualité. La période de latence est terminée, et les pulsions viennent déranger la tranquillité du monde enfantin. Tout est bouleversé et les images parentales vacillent. C’est pourquoi tout apparaît brutalement au sujet comme une tromperie. Avec la levée du voile sur la sexualité des adultes, l’adolescent a le sentiment parfois très amer d’avoir été dupé. Les identifications qui ne sont pas été assez solides pour résister à cette effraction du réel du sexe, peuvent ne plus tenir le sujet. C’est justement au moment où les craquages de l’identification sont les plus éprouvants que la rencontre avec un psychanalyste peut servir à supporter cette rupture.
 
 
 
 
Tags associés à cet article: adolescence, identification, parole, rupture, sexualité

jeudi 18 mars 2010

Le débat sur l'identité à l'heure des élections - François Bony

 François Bony, psychanalyste, membre ECF

 Le Pen à 20 %  au premier tour en PACA, ce fait électoral inquiète, d’où la question : à quoi renvoie ce discours sur l’identité nationale organisé en grande fanfare par le gouvernement et son ministère de l’Identité Nationale ?

Dans le champ de la psychanalyse, il n’y a pas d’identité, il n’y a que des identifications. Nous savons, par ailleurs, que le signifiant, si l’on reste dans le champ de la névrose, ratera toujours l’être qui veut se signifier, creusant un peu plus le manque à être. Nous sommes tous malades de l’identification, dite aliénante, qui nous identifie dans l’Autre. Son identité, le sujet peut la trouver sous la forme d’un objet, objet qu’il aura été pour l’autre, l’identité lui échappant dès lors qu’il l’a trouvée. Si identité il y a, toujours fuyante, elle sera à chercher plutôt du côté du sinthome.Que dire, à partir de là, du débat sur « l’identité nationale » que propose le maître moderne ? Peut-être cherche-t-il à définir, pour ne pas dire restreindre, l’ensemble qu’il a désigné dans son slogan de campagne : « Ensemble tout est possible ».
Jacques-Alain Miller a déjà insisté sur le peu de place faite là à l’impossible1. Nous n’y reviendrons donc pas. Aujourd’hui, à travers la question de l’identité, soit de la « qualité de ce qui est le même », il est question d’exclure ce qui ne l’est pas, ce qui est étranger à l’ensemble.L’identité nationale ne s’édicte pas. Elle ne se loge pas plus dans les gènes de « nos ancêtres les gaulois » que dans la baguette et le béret de Super Dupont. Si pour en réveiller le sentiment, avec des résultats qui ne sont pas ceux espérés par le maître, on peut agiter le drapeau ou entonner la Marseillaise, il n’est pas du meilleur goût de vouloir le faire en agitant le voile ou en évoquant la hauteur des minarets, tout en usant des confusions entre Islam et islamisme. Tout autre stigmate qui évoque l’étranger fera l’affaire, ce qui n’est pas du meilleur résultat pour la cohésion sociale.
L’identité est faite de semblants, comme l’idée de nation ; les bousculer en questionnant le concept d’identité nationale n’est pas sans effets. La nation est d’abord une communauté d’origine, de langue et de culture. Selon le Robert2,  c’est au XVIIIème siècle que la notion moderne de nation émerge : avec la Révolution, la nation devient une identité politique identifiée au Tiers-État, au peuple révolutionnaire. Elle prend sa définition de « personne juridique constituée par l’ensemble des individus composant l’Etat ».
L’ancien joueur, Eric Cantona n’est pas loin de cette définition lorsqu’il déclare dans les médias : « être Français, c’est être révolutionnaire ». La nation implique la volonté de vivre en comme-Un, la volonté de se ranger sous un semblant, un S1 qui collectivise.
De plus, l’idée moderne de nation naît au moment où avec Saint-Just : « le bonheur devient un facteur de la politique », au moment-même donc où, dans la politique, la distribution des jouissances devient centrale.
Définir l’ensemble, c’est définir ceux qui bénéficieront de papiers et d’avantages sociaux. C’est définir ce qui est jugé intégrable et ce qui ne l’est pas.
À l’heure ou les idéaux ne gouvernent plus le monde, où l’objet a a pris le dessus, le maître s’affole lorsque l’hymne national est sifflé. Mais que dire de celui qui s’est flatté d’avoir diminué l’influence de l’extrême-droite nationale et fascisante en adoptant ses thèmes et en contaminant, par là même, la droite dite démocratique ? La création d’un ministère de l’Identité Nationale et de l’Immigration en était le signe le plus évident, faisant sous-entendre combien l’étranger venait mettre en péril notre « identité ». Mais avec l’échec de la politique libérale, et lorsque l’impossible dénié par le maître lui revient en prenant le masque de l’impuissance, le débat proposé par Mr Besson a fait ressurgir la peste brune.
Nous qui passons des années sur le divan pour acquérir un peu de liberté en faisant choir des identifications, nous qui savons que ce sont là nos « maladies », que pouvons-nous dire de la démarche du maître moderne ? Ce maître demande que nous nous entendions sur des signifiants qui nous unissent pour que nous restions « ensemble » à l’heure de la mondialisation, à l’heure de l’Europe.
Pour fermer un ensemble, rien de mieux que l’exception. Or, faute de l’exception positive qu’était jadis le maître lorsqu’il incarnait l’idéal, le maître aujourd’hui quelconque peut avoir la tentation, à travers la figure de l’étranger, de définir l’exclu qui détermine l’ensemble. C’est ce statut de déchet qui nous est donné à voir dans les forêts près de Calais.
Il suffit même d’être né à l’étranger, ou d’avoir des parents nés à l’étranger pour être suspect d’un « sang impur », et avoir du mal à retrouver ses papiers.
 
Que dire, après que les migrations économiques ont importé dans nos contrées une religion jusque là confinée dans d’autres lieux? Que dire encore de ces débats, si ce n’est qu’associés à ces questions d’insécurité et d’immigration - utilisés avant chaque élection - thèmes chers à ceux qui localisent la jouissance chez l’autre - ils prennent une odeur (la revoilà l’odeur…) qui ne peut qu’évoquer fortement les heures sombres de notre Histoire.
Nous dirons donc que si chacun a sa façon d’« être » Français, en fonction des identifications qu’il prélève dans l’histoire et la culture françaises, les idées remuées par ce débat ne semblent pas favoriser ce processus - et encore moins la cohésion de l’ensemble. Quant à la France, elle est riche de ses immigrés Espagnols, Italiens, Arméniens, Magrébins… qui ont participés à sa construction, à son histoire, avec une pensée particulière pour ceux dont les noms figuraient sur l’affiche rouge et qui, au même titre que Guy Moquet, sont morts en la défendant tandis que d’autres aux noms « bien français », sur les rives de l’Allier, édictaient des lois infâmes.  
A vouloir conjuguer le I d’identité au « haine » de nationale, Messieurs S. et B. n’ont fait que ressusciter la hyène de couleur brune. 
* pour une lecture complémentaire de la question de l'identité dans la même rubrique, cf. texte d'Adélaïde Ortega, Identité, 23 février 2010
 
1 Cf. Le Point, n°1940, 19 nov. 2009
2 Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d'A. Rey, Le Robert-Sejer, 2006, T. 2, pg. 2345
 
 
 

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