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vendredi 6 avril 2012

Une nouvelle loi pour le transexualisme ? - Nicole Treglia

  

Une nouvelle loi pour le transsexualisme ?

Nicole Treglia, psychanalyste, membre ECF

Dans le grand éventail de transformations du corps par le biais de la chimie, des nanotechnologies (l'homme "augmenté" par l'intégration dans son cerveau d’électrodes) et bien sûr de la chirurgie, celles des transsexuels nous enseignent.

Quelques décisions et résolutions à propos du transsexualisme marquent un changement de regard et de considération : ainsi, depuis 2010, il n’est plus appréhendé comme une affection psychiatrique. Et récemment une proposition de loi a été déposée par Michèle Delaunay à propos du  changement de la mention du sexe à l’état civil; 73 députés socialistes soutiennent cette initiative.  Si cette loi était adoptée, outre que la France serait en accord avec la résolution 1728 du 29/4/2010 du Conseil de l’Europe (celle-ci préconise d'inscrire dans les documents officiels "l'identité de genre choisie sans obligation préalable de stérilisation ou d'autres procédures comme une opération de conversion sexuelle ou une thérapie hormonale") s'instituerait du nouveau pour les transsexuels. Actuellement, l’inscription à l’état civil du sexe souhaité est soumise à l’expertise médicale qui a mission de constater la transformation sexuelle corporelle, laquelle exige pour ce faire traitements hormonaux et interventions chirurgicales. Il s'agit donc de faire coïncider la déclaration de l’intéressé « je suis homme" ou" je suis femme » avec l’anatomie et secondairement, l’état civil en prend acte et procède à l'inscription du nouvel état civil. La proposition de loi privilégie la seule déclaration de l'intéressé, assortie de celle de trois témoins, soit ce qu'il affirme de son être sexué.  communément appelé "le genre". Lacan, pour lequel le transsexualisme comporte une face psychotique (un délire localisé), ne souscrit pas à la considération du « genre » (the gender), proposé par Stoller bien qu’il invite à en lire les ouvrages tout particulièrement pour les observations qui y sont déployées.

Le témoignage des sujets transsexuels porte sur l'expérience d'une discordance entre le sexe anatomique et le sentiment intime d'être du sexe opposé : "âme de femme dans un corps d'homme" ou l'inverse, ils affirment "être une erreur de la nature", la demande de transformation visant alors la mise en concordance du genre et du sexe. Cette erreur révèle ce que Lacan appelle dans le séminaire « Ou pire » l’erreur commune, soit celle qui consiste à prendre l’organe pour le signifiant, c'est à dire à croire que la différence des sexes est une donnée naturelle. L'inconscient freudien n'a rien de biologique et la sexualité humaine, du fait de l'être parlant désigne autre chose que les formules chromosomiques, XX ou XY : la biologie ne répond pas de ce dont il est question dans la sexualité, les rapports de l’homme et de la femme soit une manière de définir l’homme par rapport à la femme, et inversement.  C’est pourquoi Lacan affirme « l’identité de genre n’est rien d’autre que ce que je viens d’exprimer par ces termes, l’homme et la femme »(1), version de la différence des sexes toujours et immédiatement présentifiée dès la venue au monde du petit d’homme, dans les attendus et suppositions signifiées dans le discours.  L'erreur commune porte sur le fait de se croire homme ou femme, tandis que Lacan définit l'identification sexuelle comme le fait de tenir compte "qu'il y ait des femmes, pour le garçon, qu'il y ait des hommes pour la fille"(2).

Les arguments avancés en faveur de cette proposition de loi portent sur le caractère traumatique, long et coûteux de la mutation physique. Mais au-delà d’une volonté de réduire la violence de la transformation, privilégier la conviction personnelle relève de la  manière dont le psychanalyste aborde le dire d’un sujet, sans le référer à la supposée réalité. Ce faisant, le corps ne saurait être autre chose que complexe.

Le très beau spectacle « Gardénia » en témoigne, dans lequel la transsexuelle Vanessa Van Dume a recherché d’anciens artistes travestis et les a convaincus de remonter sur scène pour une création d’Alain Platel et Frank Van Laecke : elle souhaitait redonner vie à l’ancienne troupe et à ces maisons qui les accueillaient, maisons aujourd'hui disparues. Quelques personnages vieillissants, entre  cinquante-six et soixante-sept ans, incarnent d’abord, dans leur costume d’homme terne et classique, des hommes ordinaires, pour ensuite présenter de multiples facettes, de femmes quelconques aux caricatures de La Femme. C’est drôle et  provocant, émouvant aussi ! Car, si le spectateur ne s’identifie pas aux acteurs aux traits forcés, soutenus, exagérés… nul doute qu’il est concerné par  une certaine mise à ciel ouvert de l’erreur commune.

 

(1)   Lacan Jacques, Le Séminaire, Livre XVIII, D'un discours ne serait pas du semblant,  Seuil, Paris, 2006, p.31

(2)   Ibid, p. 34

 

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