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jeudi 18 mars 2010

Le débat sur l'identité à l'heure des élections - François Bony

 François Bony, psychanalyste, membre ECF

 Le Pen à 20 %  au premier tour en PACA, ce fait électoral inquiète, d’où la question : à quoi renvoie ce discours sur l’identité nationale organisé en grande fanfare par le gouvernement et son ministère de l’Identité Nationale ?

Dans le champ de la psychanalyse, il n’y a pas d’identité, il n’y a que des identifications. Nous savons, par ailleurs, que le signifiant, si l’on reste dans le champ de la névrose, ratera toujours l’être qui veut se signifier, creusant un peu plus le manque à être. Nous sommes tous malades de l’identification, dite aliénante, qui nous identifie dans l’Autre. Son identité, le sujet peut la trouver sous la forme d’un objet, objet qu’il aura été pour l’autre, l’identité lui échappant dès lors qu’il l’a trouvée. Si identité il y a, toujours fuyante, elle sera à chercher plutôt du côté du sinthome.Que dire, à partir de là, du débat sur « l’identité nationale » que propose le maître moderne ? Peut-être cherche-t-il à définir, pour ne pas dire restreindre, l’ensemble qu’il a désigné dans son slogan de campagne : « Ensemble tout est possible ».
Jacques-Alain Miller a déjà insisté sur le peu de place faite là à l’impossible1. Nous n’y reviendrons donc pas. Aujourd’hui, à travers la question de l’identité, soit de la « qualité de ce qui est le même », il est question d’exclure ce qui ne l’est pas, ce qui est étranger à l’ensemble.L’identité nationale ne s’édicte pas. Elle ne se loge pas plus dans les gènes de « nos ancêtres les gaulois » que dans la baguette et le béret de Super Dupont. Si pour en réveiller le sentiment, avec des résultats qui ne sont pas ceux espérés par le maître, on peut agiter le drapeau ou entonner la Marseillaise, il n’est pas du meilleur goût de vouloir le faire en agitant le voile ou en évoquant la hauteur des minarets, tout en usant des confusions entre Islam et islamisme. Tout autre stigmate qui évoque l’étranger fera l’affaire, ce qui n’est pas du meilleur résultat pour la cohésion sociale.
L’identité est faite de semblants, comme l’idée de nation ; les bousculer en questionnant le concept d’identité nationale n’est pas sans effets. La nation est d’abord une communauté d’origine, de langue et de culture. Selon le Robert2,  c’est au XVIIIème siècle que la notion moderne de nation émerge : avec la Révolution, la nation devient une identité politique identifiée au Tiers-État, au peuple révolutionnaire. Elle prend sa définition de « personne juridique constituée par l’ensemble des individus composant l’Etat ».
L’ancien joueur, Eric Cantona n’est pas loin de cette définition lorsqu’il déclare dans les médias : « être Français, c’est être révolutionnaire ». La nation implique la volonté de vivre en comme-Un, la volonté de se ranger sous un semblant, un S1 qui collectivise.
De plus, l’idée moderne de nation naît au moment où avec Saint-Just : « le bonheur devient un facteur de la politique », au moment-même donc où, dans la politique, la distribution des jouissances devient centrale.
Définir l’ensemble, c’est définir ceux qui bénéficieront de papiers et d’avantages sociaux. C’est définir ce qui est jugé intégrable et ce qui ne l’est pas.
À l’heure ou les idéaux ne gouvernent plus le monde, où l’objet a a pris le dessus, le maître s’affole lorsque l’hymne national est sifflé. Mais que dire de celui qui s’est flatté d’avoir diminué l’influence de l’extrême-droite nationale et fascisante en adoptant ses thèmes et en contaminant, par là même, la droite dite démocratique ? La création d’un ministère de l’Identité Nationale et de l’Immigration en était le signe le plus évident, faisant sous-entendre combien l’étranger venait mettre en péril notre « identité ». Mais avec l’échec de la politique libérale, et lorsque l’impossible dénié par le maître lui revient en prenant le masque de l’impuissance, le débat proposé par Mr Besson a fait ressurgir la peste brune.
Nous qui passons des années sur le divan pour acquérir un peu de liberté en faisant choir des identifications, nous qui savons que ce sont là nos « maladies », que pouvons-nous dire de la démarche du maître moderne ? Ce maître demande que nous nous entendions sur des signifiants qui nous unissent pour que nous restions « ensemble » à l’heure de la mondialisation, à l’heure de l’Europe.
Pour fermer un ensemble, rien de mieux que l’exception. Or, faute de l’exception positive qu’était jadis le maître lorsqu’il incarnait l’idéal, le maître aujourd’hui quelconque peut avoir la tentation, à travers la figure de l’étranger, de définir l’exclu qui détermine l’ensemble. C’est ce statut de déchet qui nous est donné à voir dans les forêts près de Calais.
Il suffit même d’être né à l’étranger, ou d’avoir des parents nés à l’étranger pour être suspect d’un « sang impur », et avoir du mal à retrouver ses papiers.
 
Que dire, après que les migrations économiques ont importé dans nos contrées une religion jusque là confinée dans d’autres lieux? Que dire encore de ces débats, si ce n’est qu’associés à ces questions d’insécurité et d’immigration - utilisés avant chaque élection - thèmes chers à ceux qui localisent la jouissance chez l’autre - ils prennent une odeur (la revoilà l’odeur…) qui ne peut qu’évoquer fortement les heures sombres de notre Histoire.
Nous dirons donc que si chacun a sa façon d’« être » Français, en fonction des identifications qu’il prélève dans l’histoire et la culture françaises, les idées remuées par ce débat ne semblent pas favoriser ce processus - et encore moins la cohésion de l’ensemble. Quant à la France, elle est riche de ses immigrés Espagnols, Italiens, Arméniens, Magrébins… qui ont participés à sa construction, à son histoire, avec une pensée particulière pour ceux dont les noms figuraient sur l’affiche rouge et qui, au même titre que Guy Moquet, sont morts en la défendant tandis que d’autres aux noms « bien français », sur les rives de l’Allier, édictaient des lois infâmes.  
A vouloir conjuguer le I d’identité au « haine » de nationale, Messieurs S. et B. n’ont fait que ressusciter la hyène de couleur brune. 
* pour une lecture complémentaire de la question de l'identité dans la même rubrique, cf. texte d'Adélaïde Ortega, Identité, 23 février 2010
 
1 Cf. Le Point, n°1940, 19 nov. 2009
2 Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d'A. Rey, Le Robert-Sejer, 2006, T. 2, pg. 2345
 
 
 

mardi 23 février 2010

Identité - Adelaïde Ortega

Adélaïde Ortega – psychanalyste, membre ECF

 Il y a un débat qui a fait la Une de tous nos journaux. Ne pas lire les articles des journaux qui traitent de cela, ni entendre ce qui s’en dit à la radio, ne pas parler de cela avec les autres. Ne rien penser à ce propos, ne rien vouloir ou ne rien pouvoir en savoir.
Dans ce domaine, tout n’est qu’opinions, préjugés, fictions creuses. C’est la chose dont il ne faut pas parler dans le monde civilisé au risque de tomber dans le sans fond de la bêtise. S’agit-il de résistance? De dénégation ? Forclusion ? D’où me venait cet interdit qui me conduisait au mutisme ? Chose trop intime pour être extirpée des limbes où elle se tient ? L’Extime en personne ! L’horreur est proche. Impossible de ne pas m’en mêler.
Donc j’écris. C’est devenu LE débat national pour l’année 2010 ! Pourquoi avoir réveillé le monstre, pourquoi vouloir le démasquer, le montrer ? Que nous veut-on avec cette politique qui parie pour le pire ? Au XXIème siècle, à la fin de la première décennie, un débat, sans mémoire et sans histoire(s), sur quelque chose qui n’existe pas : l’identité nationale. On veut la faire exister, consister. On nous assure qu’il ne faut plus avoir peur de dénoncer, de trahir, des valeurs et des personnes, on peut tout dire à propos de ceux qui sont nos étrangers. Sont-ils encore nos prochains ? Oui, nous dit le pape. Ils mendient aux portes des églises. Trop proches, alors ? Trop nombreux ? Ces êtres qui nous collent au regard, et nous mettent sous le regard des réalités inhumaines, des corps fatigués, sans abris, parlant des langues ignorées de nous, comme des bêtes. Jouissances ignorées de… nous-mêmes.
Pas beau à voir ? L’art contemporain nous a habitué à ce défaut de beauté qui caractérise notre époque. On a levé les voiles de la pudeur pour les besoins de la globalisation. Marché absolu : tout se vend, tout s’achète à n’importe quelle condition, et il n’est plus nécessaire d’envelopper les objets de jouissance dans des belles formes, là comme ailleurs. Jusqu’à nous faire admettre qu’il est bien –politiquement correct- de pouvoir montrer pour des bonnes causes, ce qui d’habitude, de par la tradition, ne se dévoilait que pour le pire. A la Biennale de Venise et dans une galerie parisienne, en 2009, des installations et des films montraient ces réalités…mais comment en parler ? Il semblerait que ces images de l’art empruntant leurs sujets aux images télévisuelles (documentaires montrant « le réel ») ne soient pas appréciées des amateurs. Il n’y avait pas de ça à la Dogana, à Venise chez un collectionneur mondialement connu ! Trop réaliste ? Pas assez fantastique ou spectaculaire ?
Ces œuvres portent une intention au-delà du monde de l’art, au-delà de la laideur, et de l’horreur « visible », au-delà du « faire pitié », elles montrent des paysages et des architectures bizarres, des zones étranges à la frontière de la vie humaine, des hommes qui vivent là, qui parlent, sans commentaires. Ces œuvres, en tant qu’art, demeurent là sous nos yeux dans des lieux paisibles, elles insistent, elles reviennent en boucle au lieu de filer derrière une autre info insipide. On croit avoir déjà vu, on croit savoir de quoi il s’agit, mais l’art ne dit rien de ces significations déjà là, il nous laisse dans la perplexité devant ce que produit notre monde : l’inquiétante étrangeté.
De quelque bord que l’on soit : de gauche, de droite, au centre, aux extrêmes, on dénonce : c’est insupportable, il faut faire quelque chose, il faudrait que leurs pays respectifs fassent en sorte de ne pas les laisser sortir. Fermer les frontières ! Selon la couleur politique, les moyens invoqués diffèrent, mais tous disent : qu’ils restent chez eux ! Qu’on arrête de se mélanger ! On ne retrouve pas ses petits.
Débat d’actualité, dans lequel s’engouffrent tous les ressentiments, toutes les haines de soi et de l’autre, de tous les autres. Pourquoi débattre en même temps que continuent des chasses à l’homme dans les bois. Causer pendant que des chercheurs inventent des détecteurs de CO2 -écologie ironique- produit dans les cachettes des camions, machines qui sont encore à perfectionner car les transports de légumes brouillent les signaux, des alarmes qui obligent les chauffeurs à descendre de leur cabine pour permettre des fouilles. Ils sont traqués, pourchassés, pour une question d’identité : ils sont « sans papiers ». A quoi bon ? A l’époque de la globalisation, tout se vend et tout s’achète. Ces êtres sans identité humaine sont purement des forces de travail qui cherchent à se vendre à n’importe quel prix, esclaves modernes dont les « passeurs » sont les modernes marchands. Leurs employeurs leur donneront un prix, une valeur monnayable, le temps d’être rattrapés par les lois et leurs hommes.
 
Problème : Immigration ? Intégration ? Assimilation ? Lisez : « notre nation s’est constituée au fil des siècles par l’accueil et l’intégration des personnes d’origine étrangère. » Dans ce conte de fées, les siècles se suivent et se ressemblent. Il ne manque pas, dans les débats organisés par les préfets, de témoignages d’étrangers qui ont réussi à s’intégrer, à s’adapter au monde environnant réduit au monde du travail et qui ont donc pu devenir français. Preuve que la France est une bonne mère, une bonne terre, d’accueil. N’y aurait-il plus d’historiens, plus de citoyens, de « martyrs » pour témoigner du contraire ? Des mots, des mots…
Solution : Des contrats de bonne conduite signés avec la Nation : voilà ce à quoi doit aboutir le processus dit « d’intégration », voilà à quoi sert le débat sur l’identité nationale. Il y a des passagers clandestins sur le navire France, mais il y a pire : des mauvais matelots qui risquent de le faire couler. On va leur apprendre à parler, à bien se tenir, à respecter la valeur des insignes de la France.
Conclusion : Evaluation ! Evaluation ! Qui veut évaluer ? Des appels d’offres sont lancés auprès de consultants pour établir des critères et des grilles d’évaluation du niveau d’intégration qui vaudra pour prétendre à la nationalité française. Qui veut être évalué ?
 
Pendant ce temps-là, l’Espagne distribue généreusement un passeport espagnol, voire la nationalité, à tous les enfants et petits-enfants de réfugiés de la guerre civile, sans plus preuves et de formalités que des dates et lieux de naissance.
 
*Ce texte a été publié dans Varia, Journal des Journée n°88, le 02 février 2010
 
 
Tags associés à cet article: beauté, horreur, identité, Évaluation, étrangeté

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