vendredi 11 juin 2010
Les plis du cerveau et l'esprit - Eric Zuliani
Éric Zuliani - Psychanalyste, membre ECF
Quelle place est faite aujourd’hui, par notre civilisation, à l’inconscient ? Pour répondre à cette question, on peut se pencher sur le moment présent de la civilisation, mais on peut aussi prendre un recul – pas si important -, et se demander comment Freud lui-même a procédé pour faire exister l’inconscient.
Du temps de Freud, sa découverte se découpe, déjà, sur fond des théories neurologiques de son époque - les nerfs disait-on alors, et la théorie naissantes des neurones -, et malgré une psychiatrie et une psychologie, elles aussi naissantes, que Freud fustige pour la première, dont il se méfie pour la seconde. La situation a-t-elle beaucoup changée aujourd’hui ? D’un certain point de vue, non : il n’y a qu’à voir la passion que l’on voue aujourd’hui à la cervelle !
En fait, la théorie des nerfs, la constitution des tableaux cliniques, la psychologie d’aujourd’hui – cognitive pour l’essentielle - ou les théories de l’inconscient neuronale les plus récentes ont toutes un point commun ; elles tentent toujours d’exclure une même donnée : l’être humain parle, et à ce titre est susceptible de mentir. Il s’en déduit une conséquence : ce qu’il dit ne se confond pas avec ce qu’il est, et aussitôt une autre conséquence : l’être humain se vit en deux lieux. Il y a donc une béance, entre ce qu’il dit et ce qu’il est, béance que les expériences en neurosciences – qui prennent appui notamment sur les fameuses images IRM et s’adjoignent la statistique - suturent allègrement.
La préparation des cervelles
On n’est pas plus étonné de l’alliance - apparemment contre nature - de ce qui semble le nec plus ultra de la science et de la philosophie. Apparemment, car en vérité ce qui se présente comme science est sous tendu par les théories les plus abstraites qui soient sur l’idée que l’on peut se faire de l’être humain. En voici un exemple type1.
Comment étudier l'anatomie cérébrale fonctionnelle de processus cognitifs aussi complexes que le jugement moral ? (…) Dans le cadre d'une expérience, le sujet est installé seul, dans l'environnement confiné et ultra-sophistiqué de l'appareil d'imagerie par résonance magnétique (IRM). L’expérience consiste alors à lui faire exécuter une opération mentale qui repose dans la vie quotidienne sur l'observation directe d'interactions sociales. (…) L'équipe de Joshua Greene, du département de psychologie de l'université de Princeton, est la première à avoir tenté l'expérience en 2001. Les chercheurs ont eu recours à un matériel existant, les dilemmes moraux, couramment utilisés par les nouveaux philosophes de la morale. Par exemple, le dilemme du levier. Un tramway se dirige vers cinq personnes qui seront tuées s'il poursuit sa route. La seule façon de les sauver est de tirer un levier qui déviera le tramway sur d'autres rails mais qui tuera alors une personne se trouvant sur son chemin. Dans cette situation que feriez-vous ? (…) Deuxième exemple : le dilemme du pont. Là aussi, le tramway menace de tuer cinq personnes. Vous vous trouvez à côté d'un inconnu assez corpulent sur un pont surplombant les rails et situé entre le tramway et les cinq personnes qu'il menace de tuer. Dans ce scénario, la seule façon de sauver ces personnes est de pousser l'inconnu du pont sur les rails. Il mourra si vous le faites, mais son corps arrêtera le tramway avant qu'il n'écrase les cinq autres personnes. Pousseriez-vous cet homme à la mort pour protéger les autres ?
Rappel de la recette : vous demandez ainsi à la personne de régler mentalement ces dilemmes, vous enregistrez dans le même temps son activité cérébrale et vous obtenez le morceau de cervelle qui correspond à votre moralité. On prendra ici la mesure – c’est le cas de le dire ! - du modus operendi mis à nue et révélant la loufoquerie des détours que « l’expérience scientifique » fait prendre à ce qu’elle veut mesurer. Pour croire à de telles mesures, il faut vraiment fermer les yeux sur bon nombre de pétitions de principe. Soulignons ici comme « un petit problème » qui concerne très précisément l’idée que l’on se fait de la langue : dans les réponses, peut s’insinuer le mensonge, ce qu’on pourrait appeler la mauvaise foi. Ce biais là, justement, n’ait pas pris en compte. Nous arrivons, ainsi, à un paradoxe assez saisissant où la psychologie croit en un réel de la parole rationnel : le dire ne ment pas. À l’inverse, dès son « Esquisse d’une psychologie scientifique » à propos d’un cas de phobie, Freud peut parler de proton pseudos (premier mensonge) : il reconnaît que le sujet qui parle ment, que le symptôme ment, c’est-à-dire tente de dire une vérité[i], que le mensonge est inclus dans la parole elle-même, du fait de la structure du langage. C’est en incluant ce point qu’il invente, alors, une pratique qui ne fait pas l’impasse sur cette donnée.
L’esprit contre la débilité
Mais il y a autre chose à l’orée de la découverte freudienne. Freud, à la fin du dernier cas de ses Études sur l’hystérie - le cas Élisabeth Von R. – s’interroge sur un phénomène. Il s’agit d’une hallucination de sa patiente. Elle lui raconte qu’elle est tourmenté par une vision : celle de ses deux médecins – Breuer et Freud – pendus à deux arbres voisins. L’analyse de Freud qui consiste simplement à contextualiser l’hallucination : depuis quand vous tourmente-t-elle, repérant que lui et Breuer ont refusé quelque chose à cette patiente la veille, devine que cette hallucination est une réponse à ce refus. Traduction, alors, de Freud : « Ces deux-là se valent, l’un est le pendant de l’autre ! » Il note au passage que le cas d’Élisabeth von R. a requis le fait d’avoir beaucoup d’esprit. Mais surtout, se demandant comment se forment ces hallucinations, il précise : « Peut-être a-t-on tort de dire que la patiente crée de pareilles sensations (hallucination) par symbolisation ; peut-être n’a-t-elle nullement pris le langage usuel comme modèle, mais a-t-elle puisé à la même source que lui. »2 Pour Freud, il n’y a pas deux langages, il n’y a pas de symbolisme. C’est dans l’usage même de la langue commune que s’opère un dédoublement, une faille, au fond, entre le dire et le vouloir dire. Aussi peut-on dire que Freud a fait exister l’inconscient contre et à partir du « langage usuel », c’est-à-dire contre et à partir de ce que Lacan a pu appelé diversement : le mur du langage, les propos d’autobus, le discours courant et objectivant, le sens commun et établi, la parole vide, etc. À ce titre, la voie de l’esprit est toujours à faire exister en tant qu’elle crée une disjonction entre langage usuel et langue particulière. En contre-point de l’esprit qui est donc à la racine du discours analytique, nous avons, du coup, en creux la définition de la débilité qui se dessine : la débilité, c’est d’être sourd ou de faire taire ce qui peut s’entendre dans ce qui se dit : là, il y a toute une veine de l’éducation cognitive qui considère que la seule question qu’un enfant doit se poser est de savoir ce qu’il a le droit de faire ou pas.
1Cf. on line, http://www.larecherche.fr/content/recherche/article?id=8683.
2 Sigmund Freud, Naissance de la psychanalyse, pp. 359 à 369.
3Sigmund Freud, Études sur l’hystérie, p 145.
Posté
par [Dario Morales ]
à 11:22
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