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samedi 26 septembre 2009

Les visions de David Lynch - Clotilde Leguil

 Clotilde Leguil est psychologue, philosophe. Elle vient de publier "Les amoureuses" au Seuil.

 

 Alors que les économistes du XXIème siècle travaillent à définir un nouvel indice d’évaluation du bonheur des citoyens, certains artistes, comme David Lynch, font de l’angoisse de chacun un objet esthétique.
 
Les visions du cinéaste sont présentées à travers 70 lithographies sous le titre « I see Myself »*. Et lorsque les créatures de Lynch se regardent dans le miroir, ce n’est pas tant à la satisfaction narcissique qu’elles accèdent qu’à l’expérience de l’inquiétante étrangeté, celle où surgit dans le champ du visible un objet non spéculaire angoissant. Avec le cinéaste, on quitte donc le pays des merveilles pour découvrir le visage d’une Alice qui pense au suicide (Alice thinks about suicide), n’ayant peut-être pas rencontré de l’autre côté du miroir ce qu’elle pensait y trouver. Avec lui, le rêve d’une femme se voyant regardée par sa propre production onirique (Woman with dream) s’évoque en un cri silencieux, faisant écho à celui de Munch; et le souvenir d’enfance d’une poupée perdue fait surgir sur le visage d’une autre un sourire discordant (Woman with memory of doll). Dans la rue, ce sont les vitrines du grand magasin qui font l’objet d’une seconde exposition que Lynch a nommé « Machines, Abstraction and Women ». Devant l’une de ces vitrines devenues tableaux, on se souvient des jolies jambes de Marilyn Monroe découvertes par l’envol de sa robe blanche au-dessus de la bouche du métro. Mais on découvre en s’en souvenant une autre scène plus angoissante où les jambes se dévoilent certes, mais ce qu’il y a en dessous, c’est un abîme vertigineux entre deux tours new-yorkaises. Vertigo, comme l’envers de Sept ans de réflexion. Va-t-elle tomber dans ce vide ou pourra-t-elle y échapper ? Marilyn thinks about suicide… Tel un nouveau Tirésias, David Lynch semble avoir été femme dans une autre vie pour saisir ainsi l’angoisse féminine si souvent masquée par des images qui veulent nous faire croire dans un bonheur familier. Cette exposition, telle une pluie d’étoiles venue d’ailleurs, fait irruption au milieu de la ville, au sein de l’univers de la mode et du glamour, pour laisser apparaître une faille, celle qu’aucun objet ne pourra jamais combler. Il faut s’y rendre.
 
* Les visions de David Lynch, aux Galeries Lafayette, Paris, jusqu'au 3 octobre 2009

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